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IDEOGRAPHIE - la révolte comme attitude politique
[mercredi 21 juin 2017]



Des printemps arabes aux mouvements des places, du printemps érable canadien à Nuit debout : la révolte est redevenue d'actualité depuis quelques années, sous plusieurs formes et dans plusieurs pays. A partir de nos archives, cette nouvelle « idéographie » de Nonfiction explore un thème crucial pour penser notre rapport à la politique et au politique.

 

Révoltes d'hier

Un certain nombre d'ouvrages récents s'attachent à penser des révoltes anciennes. Certaines sont célèbres, notamment, bien-sûr, la Révolution française. Jean-Clément Martin revient sur le rôle des femmes dans la Révolution, qui a semblé un temps pouvoir être une grande occasion d'émancipation féminine avant de virer à la « révolte brisée ». La Révolution de 1789 ne vient pas de nulle part : elle est le fruit d'une longue histoire politique et intellectuelle qui, au fil des révoltes du XVIIe et XVIIIe siècles, a placé l'irrespect au cœur du discours politique. Furio Jesi s'attache quant à lui à penser l'insurrection spartakiste dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, en proposant l'une des plus belles définitions de la révolte, vue comme un moment de « suspension du temps ». Dans une perspective comparable, Anne Steiner enfin montre les liens qui peuvent exister entre l'anarchisme de la Belle époque et l'activisme contemporain : à chaque fois, il s'agit de faire un pas de côté, non pas pour affronter, mais plutôt pour se mettre en retrait du système.

La révolte ne se réduit donc pas à la violence et à l'affrontement frontal : elle est surtout un moment d'invention pendant lequel on expérimente de nouveaux langages politiques. On le voit bien avec cette fameuse « révolte des boules de neige » de 1511, lorsque les habitants de l’île de Murano défient le pouvoir de Venise. A l'autre bout du monde, et plusieurs siècles après, James Scott met en lumière, dans l’Asie du Sud-Est contemporaine, une immense région d'insoumis, qui, à cheval sur plusieurs États, savent se rendre ingouvernables pour mieux défier la mondialisation. L'auteur avait écrit, quelques années auparavant, un ouvrage très important sur les résistances discrètes, qui peut jouer comme un véritable manuel de mobilisation.

La révolte peut être concentrée, comme c'est le cas ici, dans un lieu et un moment précis, ou au contraire s'étendre sur plusieurs continents et plusieurs siècles : Benedict Anderson propose ainsi une histoire globale de l'anticolonialisme, et Mathilde Larrère, un panorama des révolutions. Henri Rey dirige un Dictionnaire de mai 68 qui sait replacer l'évènement dans un contexte mondial. Au fur et à mesure, les révoltes ont imposé des pratiques, des lieux, des objets, comme la barricade, étudiée par Eric Hazan.

 

Penser et imaginer les révoltes

Penser les révoltes, c'est aussi penser les révoltés. La Fayette, Spartacus, Moïse, Proudhon, la Première Internationale, mais aussi des inconnus comme Armand Simmonot, résistant communiste qui ne rentre dans aucune case : tous ont su, à leur échelle, dire non à des pouvoirs prêts à faire usage de la force, refuser les compromis d’ordres sociaux rigides, et s'engager dans des révoltes dont ils ignoraient si elle réussirait ou non. Une belle Anthologie des rebelles montre à quel point ces figures sont nombreuses dans la littérature.

De la « révolution » à la « résistance », la « révolte » prend plusieurs formes. Jean-Marie Muller pose ainsi un « impératif de désobéissance civile », un concept que Simon Critchley, philosophe américain, essaye de penser à travers Alain Badiou et Lacan. L'un des exemples célèbres de cette désobéissance pourrait être les « refusants » : tous ceux qui, lors des génocides ou autres crimes de masse, refusent de participer, parfois au risque de leur vie. Se révolter, c'est refuser une violence aveugle, comme le firent les mutins de 1917 refusant la guerre, ou les résistants en 1939-1945, sur lesquels on consultera la somme d'Olivier Wierviorka.

La révolte traverse également nos imaginaires contemporains. Un gros ouvrage revient sur les cinémas libertaires et anarchistes, plus pacifiés mais aussi plus féconds qu'on ne pourrait le croire à première vue ; un autre revient sur les représentations cinématographiques des révoltes de l'époque moderne. Dans le domaine du cinéma encore, le film Snowpiercer imagine cette fois une révolte future, archi-violente, dans un monde dévasté par une catastrophe climatique. Et sur les planches, l'économiste Frédéric Lordon s'amuse avec une pièce en alexandrins, qui imagine le « retournement » qui pourrait faire réaction à la crise économique de 2008.

 

Mises en pratique de la révolte

Mais la révolte déborde des écrans pour envahir notre actualité. Elle peut être menaçante, et prendre l'aspect de la guerre civile, de la division de tous contre tous : ce que le philosophe italien Giorgio Agamben appelle la stasis. David Djaïz cependant entreprend de nous rassurer : la guerre civile n'aura pas lieu… à condition que la société civile sache réinventer un projet de vie commune.

La révolte peut également être positive. Le mouvement des Indignés a libéré une parole contestataire, que Jean-Luc Mélenchon tente de canaliser et de cristalliser à travers un appel à une révolution citoyenne. Judith Butler essaie de penser le mouvement des places, de la place Tahrir à la place de la République, en soulignant la performativité intrinsèque de ces mouvements, qui participent d'une transformation physique de l'espace public. Noam Chomsky interroge le mouvement « Occupy » pour appeler à une indignation collective et mobilisatrice. David Graeber, anthropologue et militant, veut y voir un grand lieu de réinvention du consensus, capable ensuite d'irriguer d'autres engagements. Eric Hazan propose enfin une vision dynamique de la révolte pour insister sur l'action, la prise de risque, l'engagement, afin de lutter contre un pessimisme ambiant d'autant plus dangereux qu'il est diffus. La révolte suppose de fait de faire un choix, souvent difficile : ainsi des Israéliens qui s'engagent, « contre leur camp », au côté des Palestiniens.

L'ensemble de ces ouvrages partagent une vision optimiste, engagée, militante souvent. Les travaux de Michel Foucault continuent à irriguer en profondeur notre pensée de la révolte et de l'insurrection, comme le montrent plusieurs ouvrages. Charles Tilly et Sidney Tarrow essayent de montrer que le conflit, de la grève à la révolution, occupe une place clé dans la politique. La révolte n'est pas un moment de subversion, ni une impasse stérile, mais une forme d'expression permettant une prise de parole en défiant les prises de décisions.

Reste que la révolte est toujours « révolte contre » : quel seront, ou quels sont déjà les pouvoirs et les ordres contre lesquels se soulèveront les révoltés de demain ?

 

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