Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Bientôt de nouveaux résultats !

"Patrie idolâtrée, douleur de mes douleurs,
Philippines chéries, écoute ce tout dernier adieu.
Je laisse tout ici, mes parents, mes amours,
Je vais où il n’y a ni esclaves, ni bourreaux, ni tyrans,
Où la foi ne tue pas, où seul Dieu règne vraiment."
Ce cri d’amour aux Philippines est le dernier prononcé par José Rizal dans son poème "Mi utlimos adios", écrit quelques heures avant son exécution le 30 décembre 1896. Cet indépendantiste philippin est le héros principal du dernier essai de Benedict Anderson, qui cherche, en retraçant le parcours de ce romancier, considéré comme un des pères de la nation philippine, à analyser "la complexité infinie des réseaux intercontinentaux caractéristiques de l’âge de la première mondialisation" . Essayiste renommé depuis son précédent ouvrage analysant les imaginaires nationaux , Benedict Anderson est actuellement enseignant en relations internationales à l’université de Cornell aux États-Unis et s’attache ici à une analyse sociologique et littéraire des conséquences de la première mondialisation sur la constitution des mouvements anticoloniaux. Le projet est d’emblée intéressant dans ce qu’il a de novateur, à savoir l’étude de l’imbrication des échelles géographiques sur un objet particulier, les premières révoltes anticoloniales qui bousculent l’Empire espagnol déclinant à la fin du XIXe siècle, en particulier la révolte philippine.
Le livre se concentre en effet d’abord et avant tout sur un niveau d’analyse microgéographique, en étudiant trois personnages majeurs de l’histoire nationale philippine : Isabelo de Los Reyes, José Rizal et Mariano Ponce. Aux deux premiers, il consacre d’ailleurs les premiers chapitres du livre, décrivant le parcours du folkloriste philippin (Los Reyes) soucieux de démontrer l’existence d’une histoire nationale philippine préexistante à la conquête coloniale ainsi que celui de l’écrivain engagé (Rizal) qui dénoncera par ses deux grands romans, Noli me tangere et El filibusterismo , parus respectivement en 1887 et 1891, les méfaits du colonialisme espagnol. Pour Anderson, ces romans sont d’une importance capitale, il estime même que ce sont "sans doutes les seuls romans de calibre mondial écrits par un Asiatique au XIXe siècle".
L’enjeu de cette analyse biographique et bibliographique, creusée dans le troisième chapitre qui revient à une échelle macrogéographique, est de mettre en lumière les influences mondiales qui parcourent l’œuvre de ces deux auteurs, en particulier celle de Rizal. Benedict Anderson montre d’ailleurs très bien comment le jeune auteur se trouve à la croisée de trois mondes : le système mondial des nations, le monde de la gauche internationaliste et l’Empire espagnol en décomposition . C’est l’interpénétration de ces trois mondes qu’il cherche à analyser de façon foisonnante et parfois assez déroutante pour le lecteur, puisqu’il procède par allers et retours entre les mondes et les échelles, s’autorisant souvent des digressions qui nuisent à la compréhension globale bien plus qu’elles ne clarifient le propos. Il ressort de cette analyse que la nébuleuse anarchiste européenne, fort dynamique dans la seconde moitié du XIXe siècle a, bien plus que l’idéologie marxiste, influencé à la fois la vie et surtout l’œuvre de Rizal.
2 commentaires
lecteur
skander