Pour Jean-Marc Moura, le postcolonialisme est un courant littéraire désormais reconnu en France.

Il revient à Jean-Marc Moura d’avoir théorisé les études postcoloniales au travers de ses applications à l’espace francophone dans un excellent ouvrage intitulé Littératures francophones et théorie postcoloniale (1999), enrichi d’une préface à l’occasion de la publication d’une deuxième édition en 2013. Les Presses Universitaires de France viennent de faire paraître une nouvelle édition dans leur collection « Quadrige manuels ». « Pocologue » et « pocophile »  de renom en France, Jean-Marc Moura fait remonter la filiation du postcolonialisme « à l’époque des décolonisations et des dynamiques intellectuelles qui en naissent, la période de Bandoeng (1955), de l’essor du tricontinentalisme et du tiers-mondisme. Il trouve ses origines sociologiques dans le questionnement des générations de la post-indépendance, relayé par l’entrée d’immigrants venant de régions naguère colonisées dans les universités et les collèges des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne » . L’occasion nous est donnée de revenir avec lui sur un courant littéraire « désormais reconnu en France », lit-on à l’endos du livre.

 

Nonfiction : Qu’est-ce qui justifiait une troisième édition de Littératures francophones et théorie postcoloniale aux PUF, tout juste six ans après la seconde ? Quels ont été les changements significatifs apportés à cette nouvelle version ?

Jean-Marc Moura : En fait, il s’agit de la quatrième édition depuis 1999, mais de la troisième dans la collection « Quadrige » qui rend l’ouvrage accessible à un plus large public.

La première raison sans doute est que la bibliographie des études littéraires postcoloniales et celle des études francophones ne cessent de croître à un tempo accéléré et qu’il faut bien signaler les tendances récentes de ces travaux, même s’il m’a fallu procéder à une sélection drastique.

Certes les études postcoloniales sont désormais reconnues et acceptées dans l’université francophone, mais il aura tout de même fallu attendre presque un quart de siècle pour qu’un essai fondateur de la théorie postcoloniale, écrit par Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back (1989), soit traduit en français par Martine Mathieu-Job et Jean-Yves Serra, sous le titre L’Empire vous répond . C’est dire qu’il convient de réaffirmer constamment leurs principes et leur vocation dans le monde francophone.

N’oublions pas aussi que 2018 a marqué le quarantième anniversaire de la publication de L’Orientalisme d’Edward Said (notamment rappelé par le congrès de la Society for Francophone Postcolonial Studies, à Londres, en novembre, Orientalism and the Francophone Postcolonial World : Legacies of Edward W. Said). C’était l’occasion de faire le point sur la réception d’un livre fondateur pour les études postcoloniales et de rappeler ce qu’elles sont devenues depuis 1978.

Par ailleurs, depuis quelque temps, des polémiques ont visé un supposé mouvement « décolonial », qui serait infiltré dans et l’université et certains milieux intellectuels français (voir par exemple un article du magazine Le Point « Le “décolonialisme” », une stratégie hégémonique : l'appel de 80 intellectuels » publié le 28/11/2018) et qui viserait à miner l’héritage des Lumières. Je pense qu’il convenait de distinguer les études postcoloniales de cette cible qui, d’ailleurs, me paraît superposer plusieurs problématiques. Dans mon livre, je rappelle ainsi que le terme « décolonial », employé dès les années 1990 par le sociologue et philosophe péruvien Anibal Quijano, ne se confond pas avec « postcolonial » et encore moins avec les multiples pratiques visées par la polémique, en ce qu’il se réfère d’abord (mais pas exclusivement) aux situations latino-américaines, et je précise quelques directions qu’il a empruntées, notamment avec les travaux de Walter Mignolo.

Il me paraissait également important de rappeler l’actualité persistante des études postcoloniales qui rencontrent notamment ce domaine un développement accéléré que sont les études sur la migration, tant pour ce qui regarde les immigrés, les exilés ou les voyageurs. La littérature en reçoit nombre de ses thèmes et formes qu’il reste à étudier. Elles rencontrent également les études sur la mondialisation. Dans un numéro de Fixxion (revue en ligne, n° 16, 2018), nous nous sommes interrogés avec Anna-Louise Milne et Charles Forsdick sur la notion d’ailleurs dans une période mondialisée : l’ailleurs supposait un centre, mais sur une terre aux centres multiples et mobiles, comment continuer de penser cet envers ? Que se passe-t‑il quand, comme dans le cas des littératures francophones pour la France, c’est de l’ailleurs que s’opère ce renversement ? Les médias tout comme Internet proposent un ensemble de représentations des cultures du monde, à travers lesquelles nous sont livrés des stéréotypes globaux, chargés de résumer de manière emblématique les diverses modalités culturelles. L’une des tâches de la littérature et de sa critique ne serait-elle pas de réagir à ceux-ci ou, au moins, d’en déjouer les faux-semblants ? La perspective postcoloniale nourrit donc des recherches que les littéraires n’auraient pas été amenés à réaliser sans elle. Elle appelle au dépassement de la dimension nationale de l’étude littéraire et à une démarche de plus en plus importante qu’avait commencé à présenter le sociologue allemand Ulrich Beck : la cosmopolitisation (Kosmopolitisierung).

La francophonie entre peut-être dans une période de transformation tant institutionnelle que démographique. Le 20 mars 2018, dans un discours devant l’Académie française, le président de la République a présenté un plan – « Ambition pour la langue française et le plurilinguisme » – visant à en renouveler la conception et le fonctionnement, et l’installation d’une Cité de la Francophonie à Villers-Cotterêts d’ici 2022. Par ailleurs, une nouvelle secrétaire générale de l’O.I.F., Louise Mushikiwabo, a été élue également en 2018. Evidemment, il lui faut affronter certaines difficultés et ambiguïtés, mais il convient de voir ce qu’il en adviendra.

L’écologie des langues montre que la langue française s’est diffusée largement sur de nombreux continents. Par ailleurs, la francophonie pourrait bien croître dans les prochaines décennies : en 2050, certaines projections évoquent 300 à 400 millions de locuteurs de langue française, la plupart étant africains. La création littéraire en français en recevrait une impulsion majeure. Le rappel de ce statut particulier montre qu’il est vain de chercher à isoler la francophonie des autres langues de culture issues de l’expansion coloniale européenne (anglophonie, hispanophonie, lusophonie). Non seulement ces langues coexistent, s’influencent et parfois deviennent des rivales, mais leurs histoires sont pour partie communes. Les principaux éléments apparaissent plus clairement et sont quelquefois compréhensibles uniquement à la lumière d’un examen conjoint de leurs évolutions, dans une perspective qui doit aussi être postcoloniale.

L’une des tendances actuelles de la critique consiste à envisager une histoire des littératures francophones qui les considère comme l’un des grands espaces littéraires contemporains dans une langue européenne et qui les relie à leurs homologues, les littératures anglophones, hispanophones, lusophones, néerlandophones. La critique de langue française a tendu à séparer l’étude des littératures francophones de celle de la littérature française comme de celle d’autres espaces littéraires avec lesquels elles étaient en relation (par exemple les littératures anglophones et lusophones en Afrique ou les lettres anglophones, hispanophones ou néerlandophones dans les Caraïbes). Nous disposons aujourd’hui d’histoires de régions francophones, excellentes mais dénuées de perspective générale. A l’inverse, la critique, notamment anglophone, a développé l’étude de leurs relations aux autres espaces littéraires (à l’instar des travaux d’Albert James Arnold pour les Caraïbes) et les considère aujourd’hui conjointement avec les lettres françaises, dans un cadre mondial (comme en témoigne French Global dirigé par Susan Suleiman et Christie McDonald), mais l’entreprise n’en est qu’à ses débuts. Il s’agit ainsi de promouvoir une perspective adaptée à ces lettres en montrant comment elles s’inscrivent dans un système littéraire désormais planétaire. Mon souhait est que ce livre éclaire quelques-uns de ces développements littéraires et critiques actuels.

 

Vous évoquez la remarquable étude de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, dont le titre aurait pu être traduit plus élégamment par L’empire contre-attaque, plume en main (une traduction qui avait été utilisée en 1993 dans le onzième numéro de la revue Gulliver), ce qui m’amène à vous poser la question suivante : hormis les spécificités liées à la langue, en quoi la théorie postcoloniale francophone que vous proposez se distingue-t-elle des préoccupations et de la conceptualisation anglophones de ces trois chercheurs australiens ?

Les spécificités liées à la langue sont importantes mais finalement moins considérables que les formes historiques de la colonisation et des structurations des pays et régions « francophones ». Le transfert des critiques postcoloniales anglophones aux lettres francophones n’est en effet pas si facile. Bill Ashcroft et ses collègues rendaient compte de la colonisation britannique de l’Inde, de l’Afrique ou du Proche-Orient. Or, les Français ont souvent pratiqué une politique d’assimilation culturelle des élites coloniales inconnue des Britanniques. Par ailleurs, les Antilles françaises ou le Canada étaient des colonies d’implantation très différentes du modèle indien britannique ou des colonies françaises en Afrique. Bref, il s’agit pour les critiques francophones de développer un type d’approche spécifique adapté à l’histoire des régions et pays concernés. Une dénationalisation des textes critiques, en quelque sorte. D’autant que l’importance croissante de l’institution politique, linguistique et littéraire qu’est la francophonie ne saurait être négligée. Il y a là une série d’éléments historiques, politiques, linguistiques et littéraires typiques du monde francophone que l’on doit prendre en compte.

 

Au sein du vivier des littératures francophones, qu’est-ce qui fait la nature postcoloniale d’un texte, fût-il un documentaire ou une fiction ? Sa teneur ? Son auteur et sa légitimité ? Son interprétation ? Son contexte historique et géopolitique de production ? Ou encore d’autres facteurs ?

L’adjectif « postcolonial » désigne moins un concept historique qu’une perspective (associant critique, histoire et théorie littéraire) sur la littérature renvoyant aux lettres naissant dans un contexte marqué par la colonisation, comme le remarquaient déjà les auteurs de The Empire Writes Back. On peut donc distinguer « post-colonial », le fait d’être postérieur à la période coloniale, et « postcolonial », qui se réfère à des pratiques de lecture et d’écriture attachées aux phénomènes de domination, et plus particulièrement par les stratégies de mise en évidence, d’analyse et d’esquive du fonctionnement souvent binaire des idéologies impérialistes. On considère donc des modes d’écriture d’abord polémiques à l’égard de l’ordre colonial avant de se caractériser par le déplacement, la transgression, le jeu, la déconstruction des codes européens tels qu’ils ont voulu s’affirmer dans la culture concernée. Il s’agit ainsi de mettre en évidence la singularité de littératures émergentes par rapport au canon occidental et de rendre justice aux conditions de production et aux contextes dans lesquels s’ancrent ces littératures. Elles évitent de les traiter comme de simples extensions des lettres européennes qui n’auraient pas à être situées pour être comprises, c’est en ce sens que les contextes historiques et géopolitiques francophones, très variés, sont considérés.

 

Alors prenons un cas précis, celui de François Garde dont les descriptions éristiques des Aborigènes dans Ce qu’il advint du sauvage blanc (2012) lui valurent une coloration colonialiste . Il vient de publier un Petit éloge de l’outre-mer (2018), des écrits plutôt « polémiques à l’égard de l’ordre colonial », pour reprendre votre expression, alors même qu’il incarne le pouvoir colonial de par son statut et sa fonction en qualité de haut fonctionnaire de l’Etat. Peut-on considérer François Garde comme un auteur postcolonial sur la base de son Petit éloge de l’outre-mer ?

Je découvre, grâce à vous, les livres de François Garde que je vais lire dès que possible. Je ne pense pas que l’on puisse utiliser sans de très importantes nuances l’expression d’« ordre colonial » aujourd’hui, on pourrait à la rigueur parler d’impérialisme ou d’hégémonie, les deux notions appelant de longs commentaires et, sans doute plus justement, d’héritage ou de rémanences d’une relation coloniale. En ce sens, on pourrait qualifier ce livre de « postcolonial ». De toute façon, ce ne serait pas la première fois qu’un fonctionnaire de l’Etat français fait la critique des pratiques de celui-ci à l’étranger. Pensez à René Maran, fonctionnaire colonial, qui, dans la préface de Batouala (prix Goncourt 1921), a dénoncé les exactions de la « mission civilisatrice » de la France en Afrique.

 

Vous évoquez dans Littératures francophones et théorie postcoloniale « les aspects politico-institutionnels »  et j’aimerais savoir si les études postcoloniales francophones, voire ne serait-ce qu’une branche particulière d’entre elles, bénéficient d’un soutien financier des Institutions ou du monde politique. Quels sont les dispositifs mis en place qui permettent à l’heure actuelle de promouvoir ce domaine ?

A ma connaissance, ces études ne bénéficient d’aucun soutien financier politique ou institutionnel. Elles sont menées par des chercheurs indépendants, le plus souvent des universitaires qui estiment qu’elles peuvent apporter beaucoup à notre compréhension des lettres de langue française. Dans votre première question, vous me qualifiez de « pocologue » et de « pocophile », je ne crois pas que ces termes soient adaptés. Je suis simplement l’un des chercheurs qui ont perçu l’intérêt des travaux postcoloniaux et qui cherchent à les faire entrer dans le domaine francophone. Il s’agit d’une dynamique collective, tant française que venant d’ailleurs (il y a beaucoup d’universitaires britanniques, étatsuniens, allemands, etc., qui mènent des recherches sur les littératures francophones selon une perspective postcoloniale), qui vise à une meilleure compréhension des lettres de langue française.

 

Que pensez-vous du récent avatar de la théorie postcoloniale : les études postcoloniales cognitives ? Quel est leur potentiel ? Constitueraient-elles un nouveau chapitre dans la cinquième édition de Littératures francophones et théorie postcoloniale ?

J’avoue que c’est un domaine que je connais très mal et qui est fort peu développé dans le champ francophone. Dans la mesure où les sciences de la cognition favorisent une transdisciplinarité tendant des ponts entre plusieurs disciplines scientifiques telles que la psychologie, l’informatique, la linguistique, la neurologie, la philosophie, l’intelligence artificielle, la logique ou l’anthropologie, elles paraissent offrir des perspectives d’avenir. Les rapports entre la langue et la littérature d’un côté et les sciences de la cognition de l’autre, pourraient ouvrir des espaces de dialogue élargis, mais il est encore un peu tôt pour le dire. Je note en tout cas votre suggestion : le domaine pourrait faire l’objet d’un chapitre inédit dans une éventuelle cinquième édition. Rendez-vous dans quelques années !

 

Propos recueillis par Jean-François Vernay.