Actuel Moyen Âge - Criminels et animaux
[vendredi 07 juin 2019]


Les procs d'animaux au Moyen ge, bien que marginaux, tmoignent de la manire dont on pouvait percevoir la nature animale et ses relations avec l'homme.

Alors qu'on ne s'y attendait pas forcément, ce qu'on appelle la « cause animale » a occupé une place importante dans les débats politiques récents. Des associations, des militants, des philosophes se mobilisent pour que l'on donne plus de droits aux animaux, sur fond de révélations choquantes concernant les abattoirs. L'animal, sujet de droit ? Les hommes du Moyen Âge n'auraient pas du tout trouvé l'idée absurde.
En effet, au Moyen Âge, on juge les animaux. Le motif a donné lieu à de nombreuses exagérations, surtout au XIXe siècle, mais reste relativement bien attesté dans les sources médiévales. On trouve en réalité trois grands types de procès d'animaux.

 

Condamner les nuisibles

L'Église juge des animaux nuisibles, tels que les criquets, les taupes, les limaces ou les rats, et les excommunie dans de grandes cérémonies officielles. Peter Evans a souligné que ces rites étaient faits pour permettre aux hommes de massacrer sans état d'âmes ces créatures qui sont, après tout, des créatures de Dieu. Au début du XIIIe siècle, Thomas d'Aquin réaffirme en effet avec force que les animaux ont une âme, même si elle est radicalement différente de l'âme humaine, tendue vers Dieu.

Plus simplement, on peut penser qu'il s'agit surtout pour l'Église de montrer qu'elle prend au sérieux les problèmes les plus concrets rencontrés par la population. À une époque où la paysannerie forme plus de 90 % de la population, ce n'est pas une préoccupation secondaire. On voit de même des évêques maudire les orages, excommunier une rivière à sec, bénir un champ ou un instrument de labour. C'est aussi l'une des façons par lesquelles l'Église encadre la société et la christianise en profondeur, car cela lui permet de reprendre des pratiques païennes. En punissant les animaux, l'Église encadre les hommes.

 

Le cochon, serial killer

Il existe un deuxième type de procès, plus célèbres – et plus amusants. Lorsqu'un animal commet un crime, en particulier lorsqu'il tue un être humain, on peut alors le juger et le condamner à mort. Oubliez les trois petits cochons ou le sympathique Babe : au Moyen Âge, les cochons ont du sang sur le groin. L'animal est en effet très présent, notamment en ville, où il erre à moitié en liberté – précisons que les cochons médiévaux sont bien plus proches de nos sangliers contemporains.

Leurs errances provoquent de nombreux accidents, parfois mortels : en 1131, le prince Philippe, fils aîné du roi de France Louis VI le Gros, tombe de cheval à cause d'un cochon et meurt de ses blessures.

Non seulement les cochons provoquent des accidents de la circulation, mais en plus ils peuvent dévorer de jeunes enfants, qui sont souvent peu surveillés par les parents. L'animal est alors arrêté, emprisonné, jugé dans un procès tout ce qu'il y a de plus officiel : un juge, un jury, un avocat pour défendre l'animal… Le procès peut être très long : en 1386, la truie de Falaise, qui a dévoré le bras et le visage d'un enfant (c'est ce qu'on appelle manger comme un cochon) est jugée pendant neuf jours avant d'être finalement condamnée. L'issue du procès varie beaucoup : l'animal coupable peut être pardonné, condamné à être fouetté, brûlé, mutilé ou pendu – ou tout ça à la fois, si le juge est d'une humeur de chien. En 1457, une truie anglaise est jugée pour avoir dévoré un bébé : elle est condamnée à mort, mais l'avocat obtient in extremis le pardon pour ses six porcelets, en plaidant leur jeunesse et la mauvaise influence de leur mère.

S'aimer comme des bêtes

Autrement dit, ces procès mettent en jeu la frontière entre humain et animal, qui nous semble aller de soi mais qui est en réalité une construction historique. Le troisième type de procès intenté à des animaux l'illustre encore mieux : plusieurs animaux sont condamnés pour le crime dit de « bestialité » – aujourd'hui, on parlerait de zoophilie.

Au Moyen Âge, il s'agit d'un crime, que l'Église prend très au sérieux et qui est la plupart du temps mis sur le même plan que l'homosexualité. En 789, Charlemagne, dans un capitulaire appelé l'Admonitio Generalis, précise ainsi qu'il faut punir les hommes « qui pêchent contre la nature avec des quadrupèdes ou des mâles ».

Les punitions varient beaucoup au fil de la période, et il ne s'agit pas forcément d'une faute lourdement punie : dans son pénitentiel, Burchard de Worms impose une pénitence de dix ans en cas de relation sexuelle avec un animal – mais, si le coupable n'a pas de femme, la pénitence n'est que de quarante jours : on voit bien que ce qui est grave, c'est le fait de tromper sa femme, pas vraiment le fait de coucher avec un animal. Cela prouve que, lorsqu'on parle de transgressions, tout est une question de limites : pour Burchard, l'adultère est cent fois plus grave que la zoophilie. Mais parfois la bestialité peut être punie de mort : dans ce cas-là, assez souvent, on juge et on condamne les deux partenaires, également coupables. Des chiens, des brebis, des vaches, des cochons, tout y passe.

Les droits et les devoirs des animaux

En France, la zoophilie est redevenue un délit en 2004 – elle avait cessé de l'être depuis la Révolution française. Mais aujourd'hui, seul l'homme ou la femme sont punis : l'animal n'est plus qu'une victime, et on punit sévèrement ceux qui maltraitent les animaux. Évidemment, l'image d'animaux dans un tribunal ne peut que nous faire sourire. Mais il n'y a rien là d'irrationnel. D'abord parce que les médiévaux, bien conscients qu'un animal ne s'appartient pas réellement, condamnent également le propriétaire d'un animal criminel : si votre truie a mangé le bébé de votre voisin, l'amende risque d'être salée…

Ensuite et surtout parce que ces procès d'animaux soulignent tout simplement que le Moyen Âge reconnaît, au moins jusqu'à un certain point, la responsabilité pénale d'un animal. Si, comme l'avancent de nombreux partisans de la cause animale, il faut faire des animaux autant de personnes juridiques, en leur reconnaissant des droits, cette question se posera à nouveau. Verra-t-on dans quelques années des procès d'animaux ? En attendant, soyez prudents, et faites attention aux cochons, on ne sait jamais…

 

Pour en savoir plus :

- Admonitio Generalis, dans Jean Chelini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Paris, Armand Colin, 1968, § 49.

- Edward P. Evans, Criminal Prosecution and Capital Punishment of Animals, Londres, W. Heinemann, 1906. (Les différents cas mentionnés dans l'article viennent de cet ouvrage.)

- François Gagnon, Le Corrector sive Medicus de Burchard de Worms (1000-1025) : traduction et commentaire, Mémoire sous la direction de Pietro Bogliono, Université de Montréal, 2010, p. 135.

- Michel Pastoureau, Le roi tué par un cochon. Une mort infâme aux origines de la France, Paris, Seuil, 2015.

 

 

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