Philosophie

La démocratie et la raison. Actualité de John Rawls

Couverture ouvrage

Catherine Audard
Grasset , 512 pages

Fonder les principes de justice de la démocratie sur une raison libre
[mardi 04 juin 2019]


Luvre de John Rawls, selon Catherine Audard, est avant tout une dfense de la dmocratie et de ses principes de libert et dgalit fonde sur un appel la raison.

Dans le domaine de la philosophie politique ou morale, les recherches de John Rawls (1921-2002) ont marqué un tournant majeur et suscité un nombre impressionnant de livres ou d’articles à travers le monde. Apportant sa pierre à l’édifice, Catherine Audard, qui enseigne la philosophie à la London School of Economics et qui a traduit en français notamment en 1987 Théorie de la justice  et en 1995 Libéralisme politique , vient en spécialiste de publier chez Grasset une présentation de l’œuvre de Rawls .

Le sous-titre de son ouvrage donne le fil directeur de ce qu’elle a souhaité faire et en constitue l’originalité par rapport aux autres présentations de la pensée de Rawls. Son livre poursuit cependant une triple ambition. C’est tout d’abord une introduction, pas trop technique mais très complète, à la philosophie de Rawls. C’est aussi de manière assez systématique une étude de l’évolution de la pensée de cet auteur car, sur nombre de sujets, et non des moindres, ses considérations ont évolué tout au long de son œuvre. Bien sûr, l’orientation libérale d’ensemble n’est jamais remise en cause mais Rawls a été attentif à certaines des critiques qui lui ont été adressées et, pour y répondre, il a su faire évoluer sa pensée. La troisième ambition du livre d’Audard, celle qu’indique son sous-titre, consiste à montrer toute l’actualité de sa théorie de la justice pour comprendre les principes fondateurs de la démocratie et pour répondre aux défis contemporains du « vivre ensemble ». Comment penser la justice sociale dans des sociétés pluralistes où s’affrontent des visions du monde et où les intérêts et les valeurs des uns et des autres divergent ?

 

Tenir ensemble liberté, égalité et solidarité

Pour argumenter de la pertinence des réponses de Rawls, l’ouvrage de Catherine Audard se divise en deux parties. Les trois premiers chapitres sont consacrés au diagnostic que Rawls dresse à propos de la crise des démocraties qui semblent incapables de trouver le moyen de tenir ensemble les principes mêmes qui les fondent : liberté, égalité et solidarité. Au gré des circonstances, elles jouent les principes les uns contre les autres au lieu de se baser sur vision politique qui les concilie de manière fondamentale. A l’inverse, si Rawls est tenu pour un penseur du libéralisme égalitaire, c’est bien parce que selon lui liberté et égalité sont totalement inséparables. La seconde partie du livre d’Audard est constituée de cinq chapitres qui traitent des réponses que Rawls apporte à la crise des démocraties diagnostiquée précédemment. Sans surprise, ses solutions sont articulées aux trois principes de justice de sa théorie. Tout d’abord, garantir à chacun le plus grand degré de liberté compatible avec la même liberté pour les autres (principe d’égale liberté). Puis garantir une juste égalité des chances. Et enfin, s’assurer que, même si des inégalités demeurent, le sort des plus mal lotis est le meilleur possible (principe dit « de différence » ou de maximin). Rawls ne juxtapose pas ces trois principes. Il les articule selon l’ordre (dit « lexical ») que l’on vient de suivre. Liberté, égalité et solidarité sont alors bien rendues inséparables. Ce qui est injuste ce n’est pas toute inégalité, mais une société qui échoue à traiter ses membres comme égaux, c’est-à-dire où chacun n’aurait pas la même liberté réelle de mener à bien son projet de vie, soit parce qu’il n’aurait pas les mêmes droits, soit parce qu’il n’aurait pas les mêmes chances, soit parce qu’il serait laissé dans une situation de pauvreté telle qu’elle ne lui permettrait même plus de se doter, comme tout autre, des moyens du respect de soi-même.

Selon Catherine Audard, l’idée maîtresse de cette théorie résulte de la procédure suivie pour établir ces trois principes. Contre le naturalisme, Rawls soutient que la justice n’a rien de naturel et n’est pas une constatation de fait mais, contre le subjectivisme (relativiste), il argumente que si la justice est bien une construction humaine, elle n’a rien d’arbitraire dès lors que cette construction se fait dans des conditions d’impartialité et de rationalité. C’est l’idée de position originelle ou d’un contrat social originel qui permet selon lui de réunir ces conditions. Il faut imaginer, nous dit Rawls, que les contractants dans cette position sont placés derrière un voile d’ignorance pour choisir les principes de justice qui gouverneront leurs institutions politiques et sociales. En particulier, mais pas seulement, chacun ignore quels sont ses intérêts propres, ses valeurs ou encore la position qu’il occupera dans la société dont il s’agit de déterminer les principes de justice. Si cette procédure est respectée, alors ces principes seront impartiaux puisque le juste sera défini sans référence à une conception particulière du bien ou à un intérêt singulier. Et ce sont seulement ces conditions procédurales qui assureront que les principes choisis seront justes. Dès lors, Rawls établit que, sous ces conditions, les trois principes énoncés ci-dessus seront nécessairement choisis, selon l’ordre évoqué, par des contractants rationnels. Pour Catherine Audard, c’est avant tout ce raisonnement qui explique l’impact exceptionnel de Rawls. La justification des principes de justice sociale ne vient pas de ce qu’ils sont en accord avec une conception particulière du bien mais de ce que la procédure suivie est telle que chacun s’accorde à la reconnaître comme équitable (fair) lorsqu’il utilise sa raison (pratique).

 

L’équilibre démocratique

De là se tirent de nombreuses conséquences. Tout d’abord, si certes les démocraties sont fragiles, elles ne sont pas condamnées à l’instabilité. Il faut cependant pour parvenir à une certaine stabilité que les principes démocratiques ne soient pas imposés de l’extérieur. Ils doivent être le fruit de la procédure de justification publique suivie par les citoyens eux-mêmes (le chapitre 1 montrera comment). La procédure doit être juste et équitable en traitant chaque citoyen de manière juste et équitable. Catherine Audard  y insiste particulièrement : « L’interprétation proposée dans ce livre est que l’originalité profonde de Rawls est d’avoir compris que c’est la justification elle-même des libertés et des droits qui doit exprimer sans l’imposer de l’extérieur cet idéal démocratique du respect. » Pour Rawls, seuls des principes publiquement justifiés sont compatibles avec l’autonomie des citoyens. L’autonomie, que Rawls reprend de Kant et qui est bien sûr le principe libéral par excellence, est ici, comme le soutient Audard, au cœur de la démarche. Et le respect consiste à tenir chacun toujours aussi comme une fin et jamais simplement comme un moyen (impératif catégorique). Dans ces conditions, une société démocratique peut être stable et harmonieuse. Utopie peut-être, mais ajoute Rawls « utopie réaliste ». De quelle manière ?

Pour l’argumenter, Rawls puise dans la tradition libérale. Le chapitre 2 du livre d’Audard va l’analyser de façon extrêmement fine. Il faut dire la traductrice de Rawls est aussi une spécialiste de l’analyse philosophique du libéralisme auquel elle a notamment consacré un important ouvrage . Elle reprend en résumé dans ce chapitre une histoire des pensées libérales (car le libéralisme est loin d’être un courant unidimensionnel) pour montrer que Rawls se situe au croisement du progressisme américain et du libéralisme social. D’où son insistance sur l’égalité, mais comme égalité d’accès aux ressources et non comme égalité des ressources, ce qui lui permet de laisser intacte la responsabilité individuelle qui n’est que l’autre face de la liberté. Audard montre que la position de Rawls vis-à-vis du libéralisme est originale en ce qu’il ne retient ni l’atomisme du courant classique ni le déterminisme du courant social. Rawls insiste sur la nature sociale de l’individu (il est par là proche de Durkheim) parce qu’il est débiteur de la société pour son développement mais aussi parce qu’il est responsable socialement vis-à-vis des autres (on est cette fois proche du solidarisme de Léon Bourgeois) et il ne faut donc pas voir là une quelconque adhésion à une thèse déterministe.

Il en va d’autant moins ainsi que la critique de l’utilitarisme à laquelle se livre Rawls se fonde sur l’idée d’un contrat social librement consenti par chacun. Catherine Audard abordera cette critique au cours de son troisième chapitre. C’est encore une fois en spécialiste du sujet (et notamment de Mill) qu’elle aborde la question. Bien sûr, le pacte social dont il est question n’est pas hobbésien ou seulement d’avantage mutuel, c’est un contrat fondé sur l’idée de réciprocité. Il détermine les principes fondateurs de la justice qui doivent être respectés. La doctrine est déontologique et non conséquentialiste. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faudrait pas se soucier des conséquences de ses actes. Elles comptent mais elles ne sauraient à elles seules être le fondement de l’agir moral (pas plus d’ailleurs que le sentiment de sympathie pour autrui si cher à Hume ou Smith). Du coup, il ne faut pas penser que pour Rawls, et Catherine Audard y revient à plusieurs reprises, la justice serait l’ennemie de l’efficacité. Il s’agit bien plutôt de penser l’efficacité en la soumettant à la justice. Du point de vue de l’acteur, il s’agit d’encadrer sa rationalité par ce que Rawls nomme le raisonnable, entendu comme accord libre des rationalités.

 

Le voile d’ignorance

Comme il a été dit plus haut, on parvient à cet accord à partir d’un raisonnement dans la position originelle derrière un voile d’ignorance. Catherine Audard fait essentiellement de cette position originelle une « maïeutique » au chapitre 4 de son livre. Mais, avec cette position originelle, le point de vue de l’autre fait aussi son entrée dans le jugement. Elle permet de découvrir que la motivation pour être juste réside dans le désir d’agir de manière défendable vis-à-vis de soi-même (d’où la maïeutique) mais aussi des autres, avec des arguments qu’un individu raisonnable (soucieux de parvenir à un accord) ne peut pas rejeter, sans faire donc intervenir l’avantage personnel. Les deux chapitres suivants sont consacrés à un commentaire des trois principes de la théorie de la justice. La priorité des libertés de base, l’égalité des chances avec la critique de la méritocratie qui en résulte pour Rawls, et le principe de maximisation des ressources des plus défavorisés entendu comme principe de fraternité et de réciprocité. Ces chapitres sont l’occasion pour Catherine Audard de répondre aux objections qui ont été formulées à l’encontre de Rawls en précisant les nuances que lui-même a pu apporter depuis la première édition de sa Théorie de la justice. Sans examiner dans le détail ces réponses, on peut s’attarder sur celle qui est sans doute une des plus importantes. Ne peut-on pas dire que les inégalités, surtout aux USA, sont devenues si importantes que l’application des trois principes est devenue inenvisageable ?

Rawls lui-même dans ses derniers écrits se le demande. Certes l’Etat-Providence est là pour corriger les inégalités. Mais force est de constater qu’il reste déficient dans de nombreux cas. Il faut donc pour Rawls non pas réduire les inégalités ex post mais ex ante, c’est-à-dire au niveau de la propriété et de la distribution du capital et non à celui de la distribution des revenus. Pour ce faire, il faut non pas supprimer la propriété privée du capital mais au contraire l’élargir le plus possible. D’où son idée de « démocratie de propriétaires » à laquelle Catherine Audard consacre le septième chapitre de son livre. Les mesures techniques pour parvenir à doter chaque citoyen d’un capital significatif ne sont certes pas des plus simples mais elles sont discutées dans ce chapitre.

 

Fragmentation culturelle et cohésion sociale

Reste le problème très actuel que pose la fragmentation culturelle au sein des sociétés démocratiques et ce de manière pérenne puisqu’elle est engendrée par le fait incontournable du pluralisme des visions du bien qui y règnent. Catherine Audard aborde les réponses rawlsiennes à ce défi dans le dernier chapitre de son livre en se concentrant essentiellement sur deux concepts. Tout d’abord celui de consensus par recoupement. Pour Rawls, il s’agit d’éviter tout autant la soumission à une seule vision du bien que les compromis entre divers groupes qui ne conduisent qu’un simple modus vivendi n’offrant rien d’autre qu’un équilibre instable des pouvoirs. Pour éviter ces écueils, il faut plutôt rechercher « la stabilité pour de bonnes raisons ». Dans ce cas, au sein de sa conception du bien, chacun puise les raisons qui lui permettent d’adhérer à la justice pour tous et au final un consensus par recoupement se dégage de ces raisons. Elles ne sont pas forcément les mêmes quant au fond mais elles aboutissent à ce que chacun, en vertu de son sens de la justice, accorde la priorité au juste sur le bien. Le consensus par recoupement résulte de ce que chaque doctrine du bien, vision du monde, etc. soutient la même conception politique de la justice (évidemment pour Rawls celle basée sur ses trois principes) à partir de son propre point de vue particulier. Pour que ce processus soit envisageable, Rawls fait appel à la notion de raison publique – second concept sur lequel Catherine Audard insiste dans ce même chapitre. C’est effectivement cette raison qui est ici en jeu car ainsi qu’elle l’écrit  : « Dans la sphère non publique, nous exprimons des croyances et des convictions propres à notre groupe ou notre culture. Mais dans la sphère publique, en tant que citoyens, nous sommes capables d’utiliser des arguments, des raisons que tout autre membre de la société, au-delà de notre groupe d’appartenance, peut comprendre même s’il ne les partage pas. » Catherine Audard note toutefois que l’Etat-nation demeure le « grand absent » des réponses que Rawls envisage pour pallier au risque de fragmentation culturelle des démocraties.

Que la cohésion sociale soit menacée par cette fragmentation est incontestablement un problème d’actualité dans beaucoup de pays. Il était dès lors important de revenir, comme le fait Catherine Audard, sur des solutions qui, comme celles de Rawls, s’appuient sur une théorie forte et cohérente de la justice sociale. On aurait d’ailleurs pu dans cette même veine développer les réponses rawlsiennes aux idées communautariennes. Le reproche est cependant facile car, même si l’ouvrage d’Audard est déjà fort volumineux et complet, il est bien certain qu’il ne pouvait pas évoquer tous les débats que l’œuvre de Rawls a suscités. Dans le détail, on peut aussi s’interroger sur quelques interprétations d’Audard. La place du langage et l’apport de Wittgenstein ne sont-ils pas surévalués ? Et dès lors, peut-on vraiment rapprocher Rawls d’une vision dialogique de la justice ? C’est à coup sûr la position d’un Habermas ou d’un Apel avec leur éthique de la discussion et leur principe D de discussion (Audard n’évoquant d’ailleurs que leur principe U d’universalisation) qui les engagent vers une appréhension clairement intersubjective de la morale et de la justice. Or, si l’on peut concéder que l’approche de Rawls n’est pas strictement monologique, n’est-elle pas plutôt, à l’instar de celle de Kant dont il se réclame, transsubjective ? N’est-ce pas de cette façon que l’on peut comprendre l’accord unanime sur les principes de justice derrière le voile d’ignorance ? Les interrogations qui, comme celle-ci, peuvent çà et là poindre en lisant Audard, sont toutefois peu nombreuses et relèvent de débats philosophiques bien « normaux ». Au-delà de l’hommage à Rawls, Catherine Audard a en fait surtout voulu montrer que son appel à la raison libre, pour défendre la démocratie et les principes d’égalité et de liberté contre leurs détracteurs de tous bords, était aujourd’hui devenu un geste « politiquement radical ». En regard de cette ambition, nul doute que lecteur pourra trouver dans son ouvrage des arguments convaincants.

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