Actuel Moyen Âge - Fin du monde, dragons et ère glaciaire
[jeudi 16 mai 2019]


Des dragons et un hiver menaant : la recette de Game of Thrones viendrait-elle des mythes nordiques mdivaux ?

Dans la dernière saison de Game of Thrones, l'hiver tant annoncé est – enfin – venu. Et avec lui, des zombies, des dragons et même un dragon zombie. Il est presque inconcevable d’imaginer un univers médiéval fantastique sans que celui-ci soit habité par au moins quelques dragons, tant le reptile géant est devenu emblématique de l’imaginaire de cette période. Le fameux hiver de Game of Thrones semble en revanche plus proche de nos inquiétudes modernes sur le changement climatique que des légendes médiévales. Pourtant, dès le Moyen Âge, dragons et hivers surnaturels se sont déjà côtoyés dans un scénario apocalyptique : le Ragnarök de la mythologie scandinave.

 

Le vol noir du dragon sur la plaine

Ce n’est sans doute pas un hasard si la crainte d’un long hiver est particulièrement discernable dans les mythes des pays nordiques. Cette apocalypse nordique, qui voit s’affronter les dieux et les forces du chaos, est relatée dans le grand poème mythologique Völuspá (les prophéties de la voyante). Ce poème est connu en particulier par le Codex Regius, un manuscrit de la fin du XIIIe siècle. Selon certaines hypothèses de datation, le poème pourrait avoir des racines plus anciennes, datant d’avant la christianisation de l’Islande ayant eu lieu vers l’an mil. Dans le poème, la narratrice prédit que le Ragnarök commencera par le fimbulvetr, un atroce hiver de trois ans, durant lequel les familles s’entre déchireront dans des guerres. Le poème s’achève sur cette strophe inquiétante annonçant la venue d’un dragon, le Níðhöggr, portant sur ses ailes le corps des morts :

Arrive en volant / Le sombre dragon,
Le serpent étincelant / Venant de Niðafell ; /
Volant au-dessus de la plaine / Le Níðhöggr qui porte sur ses ailes, /
Les cadavres. Maintenant elle [la voyante] doit redescendre.

 

Boa constricthor

Un autre reptile monstrueux, le Miðgarðsormr, aussi appelé Jörmungandr, est lié à la fin du monde dans la mythologie scandinave. Ce serpent géant, fils de Loki, enserre toutes les terres du monde avec son corps en se mordant la queue, garantissant ainsi sa cohésion. Le dieu Thor rencontre le monstre par deux fois. La première, lors d’une partie de pêche durant laquelle le dieu décide, pour prouver sa force, de le pêcher. L’Islandais Snorri Sturluson nous raconte l’épisode dans son Edda en prose, écrit vers 1220. Accompagnant le géant Hymir sur sa barque pour aller pêcher, Thor décide d’attraper le Miðgarðsormr. Le dieu du tonnerre coupe la tête du plus grand bœuf qu’il puisse trouver afin de servir d’appât. Vorace, le Miðgarðsormr tombe dans le piège et mord à l’hameçon. Thor finit par remonter sa proie après une lutte acharnée durant laquelle ses pieds ont même fini par percer le fond de la barque. Hymir, terrifié de voir ce monstre à bord, saisit son couteau et coupe la ligne pour laisser s’échapper Jörmungandr. Plus tard, les dieux et le serpent se retrouveront au cours du Ragnarök dans un dernier combat où les deux adversaires trouveront la mort.

 

Un dragon sans flamme... ni ailes

Il existe quelques différences entre notre conception du dragon et celle des anciens scandinaves. La première est physiologique. Le dragon scandinave est bien souvent dépourvu de deux des caractéristiques qui nous semblent fondamentales, les ailes et la capacité de cracher du feu. Les anciens scandinaves possédaient en fait deux mots que nous pouvons traduire par le terme « dragon » : dreki et ormr. Le premier désigne souvent une créature similaire à notre dragon ailé, il est par exemple utilisé pour parler du Níðhöggr. Mais le deuxième, de la même racine que l’anglais worm, décrit une créature ressemblant davantage à un serpent, parfois géant et dépourvu d’aile, comme le Miðgarðsormr. Et si le souffle du ormr est également mortel, c’est plus souvent du fait de son venin que de flammes. Mais comme souvent dans la classification des espèces imaginaires, les catégories se mêlent, et se transforment au gré des récits et des mythes, les deux termes sont utilisés ensemble dans la strophe citée plus haut.

 

On ne nait pas dragon, on le devient

Une autre particularité des dragons scandinaves est de ne pas toujours être nés dans leur état monstrueux. L’un des plus célèbres d’entre eux, Fáfnir, connu dans les Edda ainsi que la Völsunga saga écrite vers la fin du XIIIe siècle, était à l’origine un nain qui se transforma en dragon après avoir assassiné son propre père pour s’approprier l’héritage familial. C’est son inhumanité et son avidité qui transforment Fáfnir en monstrueux reptile. Un autre cas semblable est celui de Gull-Þórir, héros de la saga islandaise Gull-Þóris saga du début du XIVe siècle. Gull-Þórir, après avoir vaincu un dragon en Norvège et ramené son or chez lui en Islande, se transforme lui-même en dragon, rongé par la cupidité. Dans Game of Thrones, les dragons de Daenerys semblent être davantage intéressés par la viande que par l’or. En revanche la cupidité se retourne contre Viserys, le frère de Daenerys, qui s’était auto arrogé le titre de « dragon ». Ce prétendant à la couronne mégalomane avait vendu sa propre sœur pour de l’or et des chevaux pour finir ébouillanté par… de l’or fondu.

 

De l’art de vaincre les reptiles géants

Qu’ils soient ailés ou non, cracheurs de feu ou de venin, avides de viande ou d’or, les dragons paraissent souvent plus susceptibles de détruire le monde que de le sauver, comme cherchent à le faire les personnages de Game of Thrones. Rien de surprenant dans la fiction, depuis le Python de Delphes, jusqu’à Jurassic Park et Godzilla, les reptiles géants sont la plupart du temps des forces chaotiques, que l’on ne dompte jamais complètement. Mais c’est précisément cette puissance inquiétante qui fait du dragon le digne adversaire des héros, d’Apollon à Alan Grant.

Dans la précédente saison de Game of Thrones, c’est Jaime Lannister qui endosse le rôle du preux chevalier et charge à la lance un dragon. Sans surprise, Jaime passe à deux doigts de l’incinération sans même avoir égratigné la bête. Ce que nous révèle en filigrane cet échec cuisant, c’est qu’il n’est pas avisé d’attaquer frontalement une armure d’écailles et de griffes. Et cela, l’auteur de la Völsunga saga le savait. C’est en appliquant les conseils rusés d’Odin, et non par la force brute, que Sigurðr, le héros de la saga, parvient à vaincre Fáfnir. Pour affronter le monstre, qui était invincible dans un combat frontal, Sigurðr creuse une tranchée sous le passage habituel du dragon, et l’éventre sans combat, en visant son ventre mou. Tolkien, connaisseur des sagas islandaises, se souvint bien de cette stratégie victorieuse : dans le Silmarillion, Turin tue le terrible dragon Glaurung de la même manière.

Finalement, autant que les flammes, les ailes, la voracité ou la cupidité, c’est sans doute leur capacité à révéler les héros qui caractérise les dragons depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. Et on ne saurait douter que ceux de Game of Thrones en révèleront encore quelques uns avant la fin de la saison. Mais pour qui n’a pas la prétention de devenir un héros, il parait sans doute plus judicieux de suivre le conseil avisé de la devise de l’école de sorcellerie Poudlard : « Draco dormiens nunquam titillandus » : ne chatouillez pas le dragon qui dort.

 

Pour en savoir plus

- Ármann Jakobsson "Enter the dragon: Legendary saga Courage and the Birth of the Hero", Making History: Essays on the fornaldarsögur, éd. Martin Arnold & Alison Finlay, Londres, 2010, p. 33–52.

- Carolyne Larrington, Winter is coming. Les racines médiévales de Game of Thrones, Passés Composés, 2019.

Vous pouvez retrouver tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge.

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