Injure, mot d’ordre, rumeur... Jean-Jacques Lecercle développe une vaste théorie de l'interpellation et de la contre-interpellation, actes de souveraineté comme de soumission.

Parmi les philosophes, il en est des discrets. Celui-ci, après avoir effectué toute sa carrière à l’université de Nanterre où il a enseigné la linguistique et la littérature anglaises, vit aujourd’hui de l’autre côté de la Manche, en Cornouailles, d’où il continue de lire et d’écrire, pour notre plus grand bonheur à tous. Auteur d’une formidable thèse sur le nonsense, hélas encore largement inédite , il a publié une douzaine de livres – en anglais comme en français, la plupart ayant été traduits en plusieurs langues  –, parmi lesquels il conviendra de citer son essai sur le nonsense , son analyse magistrale de la philosophie du langage de Deleuze  ainsi que celle de Marx , plusieurs études sur la violence et la force du langage , et quelques-unes encore consacrées à ses auteurs et ses œuvres de prédilection, tels Lewis Carroll  et Frankenstein . On lui doit également plusieurs traductions, dont celle du livre classique de Lakoff et Johnson, Les Métaphores dans la vie quotidienne  plus de 200 articles (207 exactement d’après les derniers pointages), sans oublier d’innombrables communications à raison d’une dizaine par an. Il a pris sa retraite récemment, du moins le prétend-il.

Profondément marqué par ses années de formation, Jean-Jacques Lecercle, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’aura jamais renié les maîtres de cette époque – la belle époque de ce qu’il est convenu d’appeler la French Theory (Althusser, Deleuze, Derrida, Foucault, Barthes, Lacan, Kristeva, Lévi-Strauss), pas plus qu’il n’aura cessé de lire et de relire les grandes figures de la pensée linguistique des années 1960-1970 venues d’Europe centrale ou de Russie telles que Bakhtine, Jakobson et Propp. Ajoutez à cette liste, déjà longue, les noms de Badiou et de Butler, et vous aurez une idée assez précise du jeu de références très dense qu’il mobilise d’un ouvrage à l’autre.

Le livre qui paraît ces jours-ci aux éditions Amsterdam constitue à certains égards une synthèse très réussie des recherches que Jean-Jacques Lecercle poursuit depuis le début des années 1990. Le thème de l’interpellation, mis au centre de la réflexion, avait déjà fait l’objet d’une élaboration dans l’essai consacré à la philosophie marxiste du langage, sans que sa liaison avec les nombreux autres thèmes abordés par l’auteur soit toutefois élucidée. C’est ce à quoi il s’emploie ici, en offrant de cette manière aux lecteurs peu familiers de ses travaux une entrée privilégiée dans son œuvre. Mais loin de n’être qu’un compendium des travaux antérieurs, le nouveau livre de Jean-Jacques Lecercle en propose des prolongements originaux qui le conduisent notamment à modifier de manière substantielle la théorie althussérienne de l’interpellation, à la déployer dans des directions inédites en s’efforçant d’en examiner les différentes formes (l’injure, le mot d’ordre, la rumeur), et à développer une vaste théorie de la contre-interpellation par où s’affirme l’autonomie du sujet. Ecrit dans une langue parfaitement claire et toujours très élégante, l’ouvrage se lit d’autant plus agréablement qu’il est étayé par une multitude d’exemples empruntés à la littérature, au cinéma, à l’histoire ou à la vie courante, et est ponctué de récapitulatifs à fonction pédagogique ramassant en quelques lignes les principales thèses qui ont été défendues au cours des divers chapitres.

 

Hé, vous, là-bas !

De quoi parle-t-on lorsqu’on parle d’interpellation ? Le mot est ambigu en français et peut recevoir deux sens : un sens politique (la police, dira-t-on, a procédé à plusieurs « interpellations »), et un sens parlementaire (l’opposition a « interpellé » le ministre). Le sens policier implique hiérarchie et rapport de forces : l’interpellé subit, il est assujetti aux autorités qui l’arrêtent, tandis que l’interpellant, lui, est une dans une position dominante en tant qu’il est investi de l’autorité de l’Etat. Le sens politique en revanche implique une forme d’égalité : l’interpellé est certes mis en demeure de répondre, mais il est dans une position dominante face à l’interpellant (l’un est ministre, l’autre simple député ; l’un est membre de la majorité parlementaire, l’autre de l’opposition, par définition minoritaire). L’une des thèses que soutient Jean-Jacques Lecercle dans ce livre consiste à dire que les deux ambiguïtés qui affectent le mot d’interpellation se répondent, de sorte que l’interpellation demande à être interprétée comme un processus dialectique faisant passant d’un sens à l’autre, d’une interpellation à une contre-interpellation, du statut de sujet assujetti à celui de sujet libre.

Commençons par l’analyse de la première forme d’interpellation, celle qu’Althusser a rendue célèbre en quelques pages mémorables de son article de 1970 intitulé « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat » . Voici comment, selon ce dernier, l’individu devient sujet – par interpellation :

« Nous suggérons alors que l'idéologie « agit » ou « fonctionne » de telle sorte qu'elle « recrute » des sujets parmi les individus (elle les recrute tous), ou « transforme » les individus en sujets (elle les transforme tous) par cette opération très précise que nous appelons l'interpellation, qu'on peut se représenter sur le type même de la plus banale interpellation policière (ou non) de tous les jours : « hé, vous, là-bas ! ». Si nous supposons que la scène théorique imaginée se passe dans la rue, l'individu interpellé se retourne. Par cette simple, conversion physique de 180 degrés, il devient sujet. Pourquoi ? Parce qu'il a reconnu que l'interpellation s'adressait « bien » à lui, et que « c'était bien lui qui était interpellé » (et pas un autre). L'expérience montre que les télécommunications pratiques de l'interpellation sont telles, que l'interpellation ne rate pratiquement jamais son homme : appel verbal, ou coup de sifflet, l'interpellé reconnaît toujours que c'était bien lui qu'on interpellait. C'est tout de même un phénomène étrange, et qui ne s'explique pas seulement, malgré le grand nombre de ceux qui « ont quelque chose à se reprocher », par le « sentiment de culpabilité »((ibid., p. 113-114)).

La scène ici décrite – laquelle peut bien valoir comme scène primitive de l’interpellation – représente l’opération par laquelle chacun d’entre nous est constitué en sujet par un appel, qui s’adresse à tous et auquel tous sans exception non seulement doivent répondre, mais répondent effectivement en admettant et en « reconnaissant » qu’ils ont à se positionner relativement aux formes auxquelles l’appel les destine, de telle manière qu’ils sont obligés de s’y référer, à défaut d’y adhérer complètement. L’instance qui lance un tel appel, Althusser la nomme l’« idéologie », et tout le propos de son article est d’élucider les divers « appareils d’Etat » qui en constituent autant d’incarnations, et qui transforment les individus en élèves, en citoyens, en travailleurs, etc. Le propre de l’idéologie, c’est qu’elle interpelle fondamentalement les individus en sujets – ou mieux encore : « c’est une seule et même chose que l’existence de idéologie et l’interpellation des individus en sujets » , car, en toute rigueur, l’individu n’existe pas en tant qu’entité isolée, il est une illusion idéologique, une illusion de cette forme d’idéologie bourgeoise que l’on nomme individualisme, selon laquelle ne sont réellement donnés que des ensembles d’individus dont les effets et les intérêts se composent pour produire des effets « collectifs ».

 

La force d’adresse

On évitera d’entrer dans les détails de cette théorie, qui a connu des évolutions dans la pensée d’Althusser et qui demanderait à être replacée dans le contexte marxisant des années 1970 pour être bien comprise, comme a pu le faire Pierre Macherey dans le chapitre qu’il consacre à ce sujet dans un livre que, curieusement, Jean-Jacques Lecercle ne cite pas . Ce qui intéresse notre auteur dans la théorie de la subjectivation par interpellation a trait à ce qu’il appelle la « force d’adresse », en désignant par là la force capable de recruter et de transformer les individus en leur assignant une place dans la langue comme dans la structure sociale, et plus précisément au « jeu » qui s’introduit toujours dans le processus d’interpellation, le rendant plus ambivalent que ne semble le penser Althusser.

Pour faire entendre cette dernière idée, Jean-Jacques Lecercle propose l’expérience de pensée suivante. Il s’imagine à bord d’un train en direction de Paris, revenant d’on ne sait quel colloque, plongé dans la lecture de la Critique de la raison pure. En face de lui, une jeune femme, séduite au premier regard « en raison de [s]on étonnante ressemblance avec Brad Pitt » (sic), tente de l’aborder et s’adresse à lui en lui disant : « Pouvez-vous me donner l’heure ? » Cinq possibilités s’ouvrent alors à celui qui est interpellé en ces termes. Soit il refuse de répondre à la question et garde obstinément le silence (auquel cas l’interpellation a tout à fait échoué) ; soit il répond distraitement sans relever les yeux du livre (auquel cas l’interpellation latente a échoué puisqu’aucune conversation n’a été engagée) ; soit il répond en regardant dans les yeux la jeune femme et reprend immédiatement sa lecture (auquel cas une forme de contre-interpellation polie entre en scène : la jeune femme essuie clairement une fin de non-recevoir) ; soit il lève les yeux du livre, regarde longuement sa voisine, puis replonge dans son livre sans rien dire (auquel cas la contre-interpellation est ici violente) ; soit il entend la question et ce qu’elle sous-entend, referme le livre, répond, engage la conversation et finit par inviter la demoiselle à dîner en tête à tête.

Le point intéressant de cette analyse tient à ce qu’elle met bien en lumière qu’il n’y a pas d’interpellation qui ne suscite, au moins potentiellement, une contre-interpellation. Un sujet assigné à telle ou telle place, à tel ou tel rôle, à telle ou telle identité, a toujours la possibilité de contre-interpeller, c’est-à-dire d’accepter ou de refuser le jeu, de retourner les marqueurs d’interpellation à leur envoyeur, de répondre du tac au tac.      

 

Théorie de la contre-interpellation

L’élucidation de cette grammaire de la contre-interpellation donne lieu à des pages remarquables consacrées à cette forme singulière d’assignation identitaire qu’est l’insulte. Insulter quelqu’un, c’est étymologiquement, lui sauter dessus (insaltare). Soit l’injure quotidienne : « espèce d’abruti ». L’attaque de l’insulte consiste ici en une généralisation qui tend à faire non seulement de la personne visée un « abruti », mais, ce qui est pire encore, un cas typique de l’espèce. L’insulte nie donc l’individualité de l’individu au moment même où elle l’interpelle en sujet, et peut en ce sens être tenue pour la forme paroxystique de l’interpellation langagière – celle en laquelle la violence latente de la scène primitive althussérienne se fait le plus explicite. On pourrait dire de toute interpellation qu’elle consiste à placer le destinateur et le destinataire dans une relation de domination, à assujettir l’un à l’autre, en ouvrant par là même la possibilité d’une contestation d’une telle relation qui prendra alors la forme d’une contre-interpellation.
Selon Jean-Jacques Lecercle, cette contre-interpellation ne concerne pas seulement ni fondamentalement l’interpellateur humain (agent de police ou canaille homophobe), mais la langue elle-même en tant qu’instance interpellante. Qu’est-ce à dire ? En tant que locuteur compétent d’une langue naturelle, je suis sujet d’énonciation et j’utilise la langue comme un moyen de communication. Cette langue n’est pas la mienne, en ce sens où elle est d’abord celle d’une communauté de locuteurs, elle m’est extérieure antérieure à moi, et demande que je me l’approprie. On pourrait dire par conséquent que la langue parle en m’imposant les limites du dicible (et de son dicible à elle). Mais, la langue me parle aussi, c’est-à-dire qu’elle m’offre la possibilité, tout en me fixant une place de locuteur, de parler en mon propre nom, d’adapter la langue à mes besoins expressifs, à lui faire dire ce que je veux dire, parfois en enfreignant les règles, en creusant dans la langue, comme le disait à peu près Deleuze, une sorte de langue étrangère.

S’il est vrai que la langue m’interpelle en m’imposant ses règles, il importe de dire que je la contre-interpelle en la pratiquant avec mon style inimitable – contre-interpellation absolument essentielle, qui vaut d’une certaine manière pour toutes les autres, parce que, comme s’efforce de le montrer l’auteur à l’appui d’une théorie très originale du style empruntée à Raymond Williams David Hartley, le style est l’individualisation des rapports sociaux, c’est la forme par excellence que revêt la contre-interpellation (individuelle) à toute interpellation (sociale).