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Politique

Le sang et l'encre. Et si Christian Ranucci était innocent ?

Couverture ouvrage

Yann Le Meur
L'Harmattan , 302 pages

L'affaire Ranucci revisitée
[mardi 07 mai 2019]


Yann Le Meur examine nouveau l'affaire Ranucci, un rquisitoire contre la peine de mort qui rsonne encore aujourd'hui.

Le combat contre la peine de mort avait déjà débuté avec les plaidoyers abolitionnistes de Beccaria, Condorcet, Victor Hugo. Il fut prolongé par Badinter, l'instigateur de sa suppression. Autant de penseurs, d’intellectuels et d’humanistes auxquels se joignit Paul Lombard, l'avocat de la défense de Christian Ranucci. Son plaidoyer contre la peine de mort au moment du procès en 1976, annonce un nouveau moment dans la contestation de celle-ci : un moment ouvert au doute. Elle sera supprimée en 1981 par François Mitterrand.

A défaut d'un flagrant délit, le jugement lors d'un procès ne peut être que de l'ordre du probable. Dans le cas du procès de Christian Ranucci, Yann Le Meur va montrer que la preuve de sa culpabilité n'a pas été établie, du fait d'un certain nombre de défauts de procédure et d'un climat social et politique favorable à la montée des idéologies d'extrême-droite – le Front National naît en 1972 – où la guerre d'Algérie est encore présente dans tous les esprits. Christian Ranucci sera condamné à mort en juillet 1976, suite au réquisitoire de l'avocat général Armand Viala réclamant la peine capitale. Pour Yann le Meur, Christian Ranucci a servi de victime expiatoire à un autre infanticide : celui de Philippe Bertrand par Patrick Henry en 1976. Le procès de Christian Ranucci recouvre ainsi un autre procès qui n'a pas encore eu lieu et pour lequel Michel Poniatowski, alors ministre de la Justice, enfreint la règle de séparation des pouvoirs en affirmant qu'il souhaiterait la peine de mort pour Patrick Henry. Dans l'imaginaire collectif, les deux hommes finissent par se confondre.

 

Une décision de l'ordre du châtiment

Le lundi 3 juin 1974, Marie-Dolorès Rambla, une fillette âgée de 8 ans, est enlevée près de chez elle, puis tuée. Un certain Christian Ranucci est interpellé et passe aux aveux après 19 heures de garde à vue. La disparition et le meurtre de l'enfant sont médiatisés à l'extrême. Alors que Christian Ranucci est interrogé par la police, certains quotidiens annoncent d'emblée « l'arrestation du meurtrier ». Et avant même son inculpation, son châtiment : la peine de mort. Le procès débute le 9 mars 1976 devant la cour d'assises d'Aix-en-Provence. Après deux jours de débats, Christian Ranucci est condamné à mort. Il est exécuté le 28 juillet 1976. En 1978, Gilles Perrault publie Le Pull-over rouge, une minutieuse contre-enquête. Il parvient à faire naître le doute sur la culpabilité de l'accusé. Puis en 1979, son livre est porté au cinéma par Michel Drach, sous le même titre, mais avec quelques divergences quant à l'interprétation.

Yann Le Meur reprend à son tour l'affaire Ranucci. Roman noir, récit historique, plaidoirie, enquête d'investigation, l'ouvrage s'inscrit à la frontière des genres, pour comprendre cette histoire d'un jeune homme de 22 ans, condamné à mort et guillotiné, avec un acte d'accusation pour le moins incomplet et des pièces du dossier ayant disparu, ce qui interroge le sens de la justice, mais plus profondément les décisions judiciaires dans leur irréversibilité, comme le fut la peine capitale. Cette décision sans possible rectification sera celle aussi de l'Eglise, qui refusera un enterrement religieux pour Christian Ranucci, relégué dans le coin des « suppliciés ». Plus qu'une punition pesée par la loi juridique, la peine de mort est un châtiment qui jamais ne cesse, pour la famille du suplicié également. Pour Yann Le Meur, il s'agit de sortir la mère de ce dernier, d'un deuil impossible tant que le doute subsistera. La mère de Christian Ranucci est morte à 90 ans au moment où ce livre allait être publié. Sans savoir. Jamais affaire criminelle n'a fait couler autant d'encre. Si Yann Le Meur ne prétend pas régler cette affaire, il s'est donné comme objectif de s'en approcher au plus près afin d'abord de confirmer le doute quant à la culpabilité de Christian Ranucci qui, jusqu'à la fin criera sa demande de réhabilitation. Ensuite, ce travail minutieux a pour but de demander une réouverture de l'affaire. Ceci a été fait dans le passé mais à chaque fois rejeté. 

 

Se défaire des passions pour rendre justice

Les enjeux et les raisons de cette décision sont d'abord juridiques. Séparer le droit du monde des passions afin d'éviter les erreurs judiciaires, c'est mettre de côté les affects. Dans son livre, Yann Le Meur montre à diverses reprises que les réactions affectives entretiennent la confusion. La rencontre entre la mère de Christian Ranucci et Madame Mattéi en est un parfait exemple. Agnès Mattéi est la fille de Mme Mattéi qu'Héloïse Mathon croise en prison, lorsqu'elle va visiter son fils, Christian Ranucci. Celle-ci lui apprend alors que sa fille et son amie, Carole Barraco, ont failli être victimes d'un pédophile en pullover rouge et roulant dans une Simca 1100 grise, à la recherche lui aussi de son chien noir. Mais la description de ce dernier n'a rien à voir avec Christian Ranucci. Ce témoignage qui aurait dû servir la défense se verra mis à mal lors du procès, du fait de la fragilité d'un témoin éprouvé. Il est très facile de déstabiliser les témoins, même les plus résistants, et Maître Gilbert Collard, l'avocat de la partie civile, s'en est fait une spécialité. L'application de Yann Le Meur à relever les propos tenus par chacun, les « faux » témoignages, la précision chronologique ainsi que celle des lieux, les contradictions dans les interprétations ou témoignages, les actes de torture perpétrés par la police – certains policiers pieds-noirs arrivent de la Sûreté algérienne où pendant la guerre d'indépendance ces pratiques furent courantes – ou encore ses propres interrogations, tout cela témoigne d'une rupture nécessaire de la justice et des affects.

 

Confiance naïve dans le témoignage des sens et des mots

L'ouvrage s'attache en premier lieu aux multiples témoignages essentiellement visuels, qui ne sont jamais interrogés en tant qu'actes perceptifs manifestant certaines limites. Les travaux de la psychologie de la forme montreront pourtant au début du XXe siècle – ce qui sera repris par Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau Ponty – que toute perception est une construction qui participe de l'élaboration du sujet. Impossible de penser dès lors à un témoignage des sens qui soit fiable et purement spontané. Impossible de ne s'en tenir qu'à un seul sens. D'où l'interrogation qui se pose à propos de l'écoute de la voix qui n'a jamais lieu, alors que le frère de Marie-Dolorès qui jouait avec sa soeur le jour de l'enlèvement a entendu celle du ravisseur. Cette focalisation sur la vue aurait dû être questionnée. D'autre part, les mots utilisés dans les témoignages sont souvent flous : approximation du vocabulaire, qui met par exemple sur le même plan un pull-over rouge et un polo, un « paquet » et un enfant. Là encore, nul esprit critique. Les passions qui naissent de ces témoignages, immédiatement véhiculés par les journaux qui ont été dans cette affaire la seule source d'information, si elles sont le reflet d'une époque, font aussi interférence avec la rigueur nécessaire du jugement, étymologiquement le criblage, c'est-à-dire la séparation du bon grain du mauvais grain.

 

S'en remettre à la raison

Afin de faire face à la subjectivité passionnée du témoignage, et à ses déterminations historiques et politiques propres aux années 70, l'auteur entreprend de s'attacher aux diverses logiques des discours, fidèle en cela à ce qu'écrira Robert Badinter dans l'Exécution : prendre le temps pour que « ce qui s'avérait inexplicable s'éclaire soudain de la clarté d'un raisonnement logique » . Cela donne une méthode d'investigation : prendre le temps, contrairement à la précipitation à laquelle a donné lieu le procès et les passions déclenchées ; laisser de côté les affects comme le soulignait déjà Aristote : « Parmi tous les hommes, les uns pensent que les lois doivent prononcer dans tel sens, et les autres, en admettant l’appel aux passions, interdisent tout ce qui est en dehors de l’affaire, comme on le fait dans l’Aréopage ; et c’est là une opinion juste. Il ne faut pas faire dévier le juge en le poussant à la colère, à la haine, à la pitié. C’est comme si l’on faussait d’avance la règle dont on va se servir » . La méthode mise en place ici par Yann Le Meur se complète d'un souci du détail. La comparaison, d'autre part, avec des affaires similaires, contribue à libérer davantage cette histoire de sa particularité et en même temps de sa dimension affective.

Comparaison d'hypothèses, démarche expérimentale afin de vérifier les déclarations, c'est ainsi que Yann Le Meur reconstitue la fuite en voiture du futur suspect après son accident de la route proche du lieu du crime et conclut à l'impossible confusion entre un « paquet » et un enfant. L'attention portée aux mots du langage, la démarche précise de l'auteur, la (re)constitution des faits, le recul pris vis-à-vis des témoignages, autant de défiance vis-à-vis de toute généralisation abusive.

A la fin de son enquête, Yann Le Meur ne conserve que le prénom de Christian Ranucci. Comme le firent ses avocats désarmés devant l'imminence de la décapitation.

 

Les dernières exécutions en France

De juin 1969 à 1974, sous la présidence de Georges Pompidou, trois condamnés à mort furent guillotinés :

  • Claude Buffet et Roger Bontems, le 28 novembre 1972, à la prison de la Santé de Paris ;

  • Ali Benyanès, le 12 mai 1973, à la prison des Baumettes de Marseille.

De 1974 à 1981, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, les trois dernières exécutions capitales eurent lieu :

  • Christian Ranucci, le 28 juillet 1976, à la prison des Baumettes de Marseille ;

  • Jérôme Carrein, le 23 juin 1977, à la prison de Douai ;

  • Hamida Djandoubi, le 10 septembre 1977, à la prison des Baumettes de Marseille.

 

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- Présumées coupables. Les grands procès faits aux femmes, Claude Gauvard, lu par Justine FRANCIOLI

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