Une synthèse utile sur les signes et emblèmes utilisés au Moyen Âge.

Directeur d’études à la IVe section de l’École Pratique des Hautes Études, Laurent Hablot consacre l’essentiel de ses recherches à l’emblématique médiévale. Auteur d’une thèse portant sur « Les devises et l'emblématique des princes en France et en Europe à la fin du Moyen Âge », il mène en parallèle une importante entreprise de catalogage et de recension des sources afin de constituer des bases de données accessibles aux chercheurs (base DEVISE, SIGILLA, base ARMMA). À travers son Manuel d’héraldique et d’emblématique médiévale, préfacé par Michel Pastoureau, Laurent Hablot propose une synthèse de la recherche actuelle propre à l’étude des différents signes usités au cours de la période médiévale.

 

L’armoirie comme marqueur social

Construit en trois grandes parties, l’ouvrage traite successivement de l’armoirie, des ornements et prolongements de l’écu armorié et, enfin, des devises, marques et emblèmes. En ce qui concerne l’héraldique, l’auteur rappelle que la première attestation chromatique d’armoiries date des années 1160 avec le célèbre émail funéraire de Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou . Laurent Hablot accorde une place d’honneur aux sceaux qui constituent des sources essentielles dans l’étude de l’évolution des armoiries. Ce serait Raoul Ier, comte de Vermandois (1102-1152), qui aurait, pour la première fois, fait figurer ses armoiries sur son sceau. Ainsi, à partir des années 1130, « d’anciennes familles d’origine carolingienne, établies entre Seine et Rhin »  adoptent des armoiries afin d’affirmer leur identité et d’élaborer un discours singulier. L’auteur ne manque pas de faire le lien avec les différents supports héraldiques. À ce titre, les enseignes vexillaires et les écus semblent avoir été les premiers éléments à être couverts des « connaissances », terme alors employé afin de désigner les signes emblématiques. Ces derniers se retrouvent par la suite sur les housses héraldiques des chevaux, à l’image de celle visible sur le sceau d’Anselme Candavène (v. 1160), avant d’être déclinés sur divers objets (livres, bijoux, vêtements, vaisselles, girouettes …). Véritable marqueur social, l’armoirie permet d’afficher son identité et son statut social. Si la haute noblesse fait de l’écu triangulaire son support privilégié, l’usage de boucliers aux formes plus originales couplés à l’introduction de meubles inspirés du quotidien se diffuse au sein des couches inférieures de la société.

Dotée d’une forte charge symbolique, l’armorie peut, à l’occasion, se substituer à un individu en cas d'absence. Ainsi, sur une enluminure tirée du Paradis de la reine Sybilleun écu aux armes de Charles Ier de Bourbon remplace le duc sur son trône. Outre les armoiries réelles, d’autres dites « imaginaires » sont attribuées aux chevaliers de la Table Ronde ou à d’autres personnages légendaires. L’auteur fait également la lumière sur les acteurs œuvrant à l’entretien du savoir héraldique. Longtemps, l’historiographie s’est focalisée sur le rôle du héraut d’armes. Laurent Hablot souligne la place tenue par les notaires dans ce processus. Ainsi, véritables techniciens, les hérauts maîtrisaient le langage du blason tandis que les notaires et juristes, en bons praticiens, étaient davantage à même de commenter les hiérarchies héraldiques et de lire des compositions de plus en plus complexes.

 

La vue et l'ouïe

Parallèlement à l’héraldique, une panoplie emblématique se développe dès le XIIe siècle. L’usage du cimier, ornement formant la partie supérieure du heaume, se diffuse progressivement après celui dont se pare Richard Cœur de Lion sur son contre-sceau (1198). Il faut cependant attendre la fin du XIIIe siècle pour que les princes s’en coiffent de manière plus régulière. Une polysémie caractérise alors cet ornement, utilisé lors des tournois mais aussi à des fins plus identitaires permettant de rendre manifestes des liens de parenté ou d’affinités absents des armoiries. En Italie, à partir du XIVe siècle, certaines communes prennent même l’habitude d’offrir aux chevaliers ayant combattu pour elles des heaumes cimés aux emblèmes de la cité. Outre le cimier, d’autres éléments viennent recouvrir la tête des princes à l’image de ces chapeaux amples aux bords relevés. Ces derniers pouvaient incarner le pendant pacifique des cimiers aux accents plus guerriers. Par cette mise en scène, le prince soulignait davantage son action pacificatrice ou judicaire. Parallèlement à ces emblèmes matériels et visuels, ceux sonores venaient parachever cette panoplie déjà bien fournie. Les différents cris permettaient de fédérer un groupe de combattants, souvent unis par des liens vassaliques, autour de la figure du seigneur. Parmi les plus célèbres de ces exclamations, mentionnons le « Montjoie ! » des rois de France, ou encore le « Dieu aide ! » du duc des Normands attesté dès le XIe siècle. Au cours de la période, des cris « nationaux » se constituent, comme celui de « Notre-Dame ! », qui devient le cri de ralliement des sujets du roi de France, avant que des exclamations éponymes, « France ! », « Bourgogne ! », ne prennent le relais. Ainsi, cimiers et cris sont, à partir du XIVe siècle, conjointement représentés dans les enluminures et permettent de complexifier le discours emblématique.

 

Des devises et des couleurs pour forger l’identité

Enfin, au cours du bas Moyen Âge, d’autres éléments apparaissent. C’est le cas de la devise, définie comme étant « une figure emblématique constituée d’un objet, d’un végétal ou d’un animal » (p. 324). Citons le cas de la jarretière, ceinture placée au-dessus ou au-dessous du genou et servant à maintenir et tendre les bas, qu’adopte le roi d’Angleterre Edouard III dans les années 1340. Cette figure est par la suite déclinée sur les vêtements des membres de la maison du roi et sur des bijoux et broches. Distribuée aux proches du roi, cette devise devient par la suite le signe de reconnaissance des membres de l’Ordre de la Jarretière. Cette pratique connait une vogue auprès des princes et des grands cherchant à créer de nouvelles fraternités, tout en affirmant leur identité. C’est dans un cadre semblable que s’affine l’usage des couleurs. Certaines d’entre elles peuvent alors être étroitement associées à des groupes ou des partis politiques. En 1358, lors de la révolte parisienne menée par Étienne Marcel, les partisans de Charles II de Navarre adoptent le rouge et le bleu qui viennent colorer leurs broches et leurs couvre-chefs. Après l’intrusion des insurgés dans le palais du Dauphin, celui-ci est forcé de coiffer sa tête du fameux chapeau bicolore. Signe de ralliement et d’adhésion, la couleur se diffuse sur les champs de bataille à travers l’adoption d’uniformes, d’abord au sein des corps d’archers. Outre ces emblèmes, d’autres marqueurs ont pu circuler au sein des sociétés médiévales à l’image de la signature, qui connait une promotion singulière à partir du XIVe siècle, ou encore les marques des marchands. Quoi qu’il en soit, l’ensemble de ces éléments participe à la formation d’un discours plus général sur l’expression de l’identité.

 

Le manuel proposé par Laurent Hablot offre donc une bonne synthèse sur les acquis de la recherche actuelle. En plus de rappeler les grands « classiques » de l’histoire de l’emblématique et de l’héraldique, l’ouvrage offre des exemples moins connus qui méritent des études plus approfondies. La partie consacrée à l’armoirie, si elle a le mérite de faire part des enjeux actuels de la recherche, est néanmoins la moins stimulante en raison du grand nombre d’études de qualité à ce sujet. À cet égard, le titre de « manuel » est trompeur et le contenu s’apparente davantage à une « histoire de l’armoirie ». Le lecteur désireux d’apprendre les codes de l’héraldique ou les termes techniques du blason devra compléter cette lecture par d’autres ouvrages, à l’image du déjà ancien, mais inégalé, Traité d’héraldique de Michel Pastoureau ou de celui d’Emmanuel de Boos Les armoiries. lecture et identification.

En revanche, les parties suivantes sont d’un grand intérêt pour tout médiéviste. Longtemps délaissée, l’étude des emblèmes est ici menée d’une main de maître et devrait susciter des émules. Le lecteur pourra être étonné par la construction curieuse de l'ouvrage. Les études de cas réunies dans des « dossiers » peuvent, à certains moments, être redondantes avec certains chapitres. On comprend mal pourquoi ne pas avoir regroupé le dossier contenu dans la première partie avec le chapitre 3 « L’héraldique appliquée. Dossiers commentés ». De la même manière, les « orientations de recherches » qui concluent chaque partie auraient pu être rassemblées en annexe afin de ne pas parasiter la lecture. Outre ces quelques détails, l’ouvrage propose une excellente synthèse couplée à une riche et indispensable iconographie. Bien que les images ne soient pas toujours datées, celles-ci sont reproduites finement et bien amenées.