Face à la logique de la catastrophe, Laurence Hansen-Löve propose de repenser la morale et le droit international, pour une humanité en voie de métamorphose.

A l'énigme irrésolue de la Sphinge à laquelle Oedipe répondit trop hâtivement, réduisant l'humain à sa finitude, une existence orientée vers la mort biologique, Laurence Hansen-Löve tente ici de donner une réponse qui ne soit pas tragique. Si le propre de l'humain, c'est de porter la responsabilité de ses actes, au sens où il doit en répondre, cette réponse doit bien être réponse "à" quelque-chose : une institution par exemple, ou encore une morale. Or il semble bien que cette condition humaine a subi un profond bouleversement depuis l'âge des Lumières, dont la philosophie a pu déboucher ultimement, aux XXe et XXIe siècles, sur la faillite de la raison, prise au piège d'une rationalité technique et scientifique devenue folle. Dans une version hypertrophié du rationalisme humaniste, on en est arrivé au désir de vaincre plus que la peur de la mort : la mort elle-même.

Cependant, à l'heure où l'addition des technologies et du capitalisme semblent annoncer une emprise renforcée sur la naissance et sur la mort - en tout cas pour les groupes qui auront les moyens de se constituer ainsi en une sur-espèce humaine à part -, la nature reste imprévisible. Les menaces que représentent les modifications irréversibles du climat nous font ressaisir toute la vacuité de la prétention à nous rendre « comme maître et possesseur de la nature », selon la formule de Descartes. Si la morale et le droit sont à revisiter, comme l'affirme Laurence Hansen-Löve, c'est d'abord parce que ce sont les seuls lieux possibles de contrôle des projets démiurgiques des hommes tendant à l'in(dé)fini.

La Sphinge faisait indirectement le portrait d'un homme prométhéen en lutte avec les dieux, fort de ses désirs et de sa volonté, mais contraint par la facticité de son corps. A l'aune de la question climatique, la question devient la suivante : quelle humanité voulons-nous et quel est le sens de notre responsabilité ?                       

 

Il y a urgence

Dans une perspective prolongeant celle de ses ouvrages précédents, Laurence Hansen-Löve entreprend ici d'éclairer une question d'actualité : la dérive de la rationalité technique lorsque plus rien ne la raccroche à la réflexion sur la question du sens et des fins. La logique de la catastrophe – terme qu'elle reprend à Jean-Pierre Dupuy – motive ce dernier ouvrage où il est question de nucléaire, de climat et de transhumanisme. Ce livre est un cri, un appel à la vigilance. Il faut prendre la mesure de la situation avant que d'être embarqué par la démesure d'une raison technicienne en délire, qui emporterait avec elle la liberté du sujet, voire la possibilité d'une morale effective. Notre société est en miettes de ne plus porter d'utopies, d'idéaux : d'avoir déserté la métaphysique.

Citant Tocqueville , l'auteure rapporte ses propos : « L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part ». c'est ce que Hannah Arendt qualifiera de « masse » atomisée. La question que soulève Laurence Hansen-Löve interroger la place de la philosophie morale aujourd'hui dans ce monde qui oscille, ne sachant plus trop où se tourner et où chacun est renvoyé à lui-même, sans repère. A la façon de Rousseau dans le Discours sur l"Origine et les Fondements de l'inégalité parmi les hommes, elle dissocie l'appareil de notes du texte, afin de mettre en scène l'urgence de l'action, reléguant à l'arrière-plan toute justification théorique.

 

La défense du libre-arbitre du sujet

Il est crucial pour Laurence Hansen-Löve de défendre, voire de sauver la liberté de choix, le libre-arbitre, qui fonde la responsabilité de l'homme et son action dans le monde. La confusion vient souvent d'une mauvaise compréhension du sens du terme « libre-arbitre ». Celui-ci ne se réduit pas à l'arbitraire. Ce n'est ni le hasard, ni le bon vouloir au sens de « caprice » qui le gouvernent. Ce serait sinon un acte purement égoïste ou de l'ordre de l'indifférence. C'est pourquoi cette liberté n'est pas la marque d'une autonomie de la volonté du sujet. Cette volonté qui se greffe à un intérêt extérieur à soi, par exemple la quête de gloire ou d'un souci d'immortalité – comme c'est le cas dans le trans-humanisme – n'a rien à voir avec l'autonomie morale du sujet.

L'amour du prochain ou encore l'amitié, les débats des comités d'éthique autour du droit à l'euthanasie ou du droit à la procréation par voies technologiques, en se référant à une morale du sentiment (qui se limite d'ailleurs souvent aux sentiments de certains seulement), ne parviennent pas à sortir davantage des contradictions. Il ne suffit pas de se lamenter pour agir moralement, c'est-à-dire rationnellement. Les bons sentiments ne réalisent pas la morale et encore moins un sujet libre. Ce dernier, on le trouve, selon Laurence Hansen-Löve, dans la figure exemplaire de Socrate dans le dialogue de Platon intitulé Criton. Socrate, condamné à mort, aurait pu s'enfuir, aidé de ses amis. Or c'est par son refus et sa fidélité à soi que se manifeste la conscience morale et son autonomie. « Il vaut mieux être en désaccord avec le monde entier qu'avec soi-même » . Cependant ce modèle d'une morale rationnelle est aujourd'hui en crise. Sommes nous d'ailleurs sortis de cette crise de la raison que soulignait déjà Husserl en 1929, dans sa Conférence sur la crise de l'humanité européenne et la philosophie ?

 

Vers une nouvelle morale de l'autonomie

La réalité est mouvante et nul destin ne nous est fixé d'avance. Disposer du libre arbitre, ce n'est pas « s'abstraire de toute détermination »  – ce dont rêvent les enfants – mais « se soumettre aux prescriptions de notre nature sans pour autant négliger la contingence des situations » . Cela suppose de faire œuvre d'une intelligence semblable à celle qu'Ulysse déploya afin de sortir du piège des éléments marins. Cette intelligence rusée, la mètis, différente du logos, a pour tâche « d'arracher les formes au monde que l'homme subit pour les faire entrer dans celui qu'il gouverne. »  Cette métaphore aquatique se trouvait déjà chez Husserll dans la Conférence de Vienne déjà citée : 

« L’humanité apparaît comme une vie unique des peuples et des hommes, qui n’est liée que par des relations spirituelles, une vie faite d’une profusion de types humains et culturels, mais se répandant insensiblement les uns dans les autres. Cette vie est comme une mer, dans laquelle les hommes, les peuples sont des vagues qui se modèlent les unes les autres fugitivement, qui se transforment et disparaissent à nouveau, les unes étant plus ondulées et par conséquent plus riches, les autres plus élémentaires. »

Cette historicité de l'homme mais aussi des innovations techniques et scientifiques ne peut que déterminer la pensée philosophique. Elle l'inscrit, elle-aussi, dans l'histoire. Ne pouvant en rester à des morales périmées, la raison doit elle-aussi prendre acte du mouvement, condition de sa propre mobilité. C'est ainsi que Laurence Hansen-Löve introduit un regard critique sur la philosophie morale de Kant qui n'a pour autre fondement, selon elle, qu'une pétition de principe : « Agis de telle sorte que l'universalisation de ta maxime soit possible ». Or les notions de réciprocité – voir en autrui un sujet digne de respect, autant que moi, puisque nous sommes deux fins en soi – et celle d'universalité de la raison posent problème. Elles présupposent, pour l'une, que la réciprocité se rattache à l'égalité, pour l'autre que la raison serait une et indivisible. Les travaux de Jankélévitch par exemple ont montré, non sans quelque provocation dans la formulation, que : « Tout le monde a des droits sauf moi. » .

Comme l'écrivait encore Husserl dans la Conférence« Aucune direction de connaissance, aucune vérité particulière ne doit être absolutisée ni isolée. Ce n’est qu’en ayant cette conscience élevée de soi-même, qui devient elle-même un des rameaux de la tâche infinie, que la philosophie peut remplir sa fonction ; cette dernière consiste à se mettre sur la voie et, par là-même, à mettre avec elle sur la voie l’humanité authentique. »

 

Pour une collaboration morale et juridique avec les divers domaines du savoir

L'évolution climatique pose d'abord la question de la confiance à accorder aux savants. Si ces derniers ne peuvent s'en tenir qu'à des hypothèses, Laurence Hansen Love pose un a priori, pour la philosophie : celui de se tenir au plus près de la « communauté des savants » et d'adapter ses concepts afin de pouvoir rendre compte de ce qui nous arrive, et surtout d'y répondre. Il ne s'agit ni d'interpréter le monde, ni de le changer, mais de « contribuer dans la mesure de leurs pauvres moyens, à le maintenir dans un état acceptable » . Tel est finalement le devoir de chacun.

Kant et Marx rectifiés à la lumière de Hans Jonas : la responsabilité se voit reconfigurée. N'étant plus un devoir qu'on pourrait qualifier de formel, au sens de « répondre de », mais un devoir qui est face à l'irréversibilité du temps et a à « répondre à », cette responsabilité s'adresse à quelqu'un, non à une entité vidée de contenu : j'ai, moi d'abord, parce que je suis autonome, des comptes à rendre à l'humanité à venir... et rien ne peut être ajourné dans la situation d'urgence où nous sommes. Laurence Hansen-Löve propose alors l'un «nouveau principe responsabilité » , un nouvel impératif moral associant les principes qui étaient ceux de Kant, de Marx et de Hans Jonas :

« Agis de telle sorte que la pratique du pillage et de l'externalisation en vigueur jusqu'ici puisse être remplacée par un ethos de la protection globale.  Agis de telle sorte que les conséquences de ton action n'engendrent pas de nouvelles pertes de temps dans la négociation de ce virage devenu indispensable dans l'intérêt de tous. » 

Fixer des limites morales et responsables à la croyance magique aux prouesses de la technique ne suffit pas. Il faut aussi réviser le droit international, la question climatique n'étant pas le fait d'un seul Etat. Ce « droit commun de l'humanité » quasi impossible à réaliser en l'état actuel des droits et des Etats, supposerait de fixer un droit global de l'environnement. Pour cela il faut repenser le droit d'abord par rapport au temps, à considérer sur le long terme: celui du vivant. L'espace est à reconsidérer aussi, car il n'y a pas de frontières climatiques. Mais cette crise est salvatrice, conclut Laurence Hansen-Löve : elle porte en elle le principe d'espérance.