François Dubet lie ensemble les résultats de ses travaux précédents pour proposer une explication de la montée des populismes.

La réduction des inégalités (revenu, patrimoine, etc.), qui se sont beaucoup accrues au cours des dernières décennies, s’impose aujourd’hui comme un objectif évident vers lequel nos sociétés devraient tendre. Sans négliger cet aspect, François Dubet met l’accent, dans un livre important, sur un autre phénomène : le développement d’un très grand nombre de petites inégalités au sein de nos sociétés qui se sont beaucoup fragmentées en même temps qu’elles se complexifiaient. Selon le sociologue, elles pourraient expliquer le déferlement de colères, de ressentiments et d’indignations que nous enregistrons actuellement, davantage que le niveau et l’évolution des grandes inégalités.

 

La fin de la centralité des inégalités entre classes sociales

Sous l’effet des mutations du capitalisme et d’autres transformations sociales, qui font que le monde est fractionné selon une multitude de critères et de dimensions, les inégalités se sont diversifiées et individualisées. A côté des grandes inégalités, de multiples petites inégalités sont ainsi apparues.

De ce fait, on est passé d’un « régime de classes » où les inégalités paraissaient enchâssées dans la structure sociale à un régime beaucoup plus ouvert et angoissant où l’expérience qu’on en a est beaucoup plus individuelle. Les classes sociales « ont donné une fierté aux individus victimes des inégalités, elles ont attribué des causes aux injustices subies, elles ont écrit des récits collectifs, elles ont offert des utopies et des mémoires de combats. » , que les individus ne trouvent plus aujourd’hui.

Ces petites inégalités, celles avec ceux qui nous sont proches socialement, prennent ainsi le pas sur les plus grandes. Le jeu des comparaisons se fait au plus près de soi. Il devient aussi moins univoque. « Les positions dans les différentes échelles d’inégalités – revenus, diplômes, modes de vie – ne correspondent plus aussi nécessairement que nous pouvions le penser dans le régime des classes. » .

« Dans le régime des inégalités multiples, les individus se définissent comme plus ou moins égaux et inégaux “en tant que”. » . L’injustice est alors éprouvée sous la forme de discriminations diverses et variées, comme une mise en cause de sa propre valeur, une manifestation de mépris et une humiliation. Contre le mépris, le respect dû à chacun au nom de sa singularité et de son égalité devient ainsi la valeur centrale .

Les individus continuent de se référer à des critères de justice pour nommer les inégalités injustes et dire pourquoi elles le sont, principalement, l’égalité, le mérite et l’autonomie. Mais leur définition fluctue et ces critères apparaissent souvent eux-mêmes comme antagonistes. Chacun est alors conduit à recomposer un rapport aux inégalités pour lui-même, en établissant, au regard de sa situation, des compromis entre ceux-ci, disant comment « être juste dans un monde injuste » .

 

Le nouveau carburant des populismes

« Lorsqu’ils ne se coulent dans aucun récit social capable de leur donner du sens, de désigner des adversaires, de nourrir un conflit et des raisons d’espérer. » , la frustration et le sentiment d’injustice, confortés en cela par l’explosion de la communication numérique, d’une part, la publicité des émotions, d’autre part, se transforment en ressentiment. Les discours complotistes (le style paranoïaque) sont alors une manière de résister au mépris en accusant les autres et la société en général d’être les causes de son indignité. Cette situation peut aussi conduire dans certains cas au passage à l’acte violent.

Mais se focaliser sur les petites différences alimente aussi la peur du déclassement. L’ennemi devient alors l’assisté, le migrant, etc., avec lesquels il convient de maintenir ses distances. Cela renvoie alors à l’effondrement d’une économie morale défendant un certain type de société et de solidarité. Les passions se singularisent, les intérêts se multiplient, ce qui nourrit à la fois une crise endémique des institutions et une juxtaposition d’idéaux et d’intérêts contradictoires. La liberté considérée désormais comme un acquis renforce la demande d’autorité, comme le montrent les enquêtes réalisées par exemple chez les lycéens.

L’expérience des inégalités suscite l’indignation, mais celle-ci échoue à se transformer en programme et en action politiques. Le modèle de justice sociale qui visait à réduire les inégalités de positions, grâce aux droits sociaux, à l’Etat-providence, aux services publics et aux transferts sociaux, qui avait été soutenu par les mouvements sociaux et les syndicats , n’a pas trouvé de successeur à ce jour. L’absence d’offre politique est ici dramatique. Celle-ci laisse ainsi le champ libre aux populismes, qui surfent sur la dénonciation et l’indignation, sans proposer aucun programme véritable pour réduire ces inégalités. « Il ne reste qu’un face à face entre une technologie libérale arc-boutée sur la gestion des contraintes et l’éthique de responsabilité […] et les colères indignées qui refusent de se compromettre et de se refroidir dans la construction d’alternatives politiques. » .

 

La gauche démocratique ne peut pas se satisfaire de cette situation, explique Dubet en conclusion. Or si elle veut être en mesure de proposer à nouveau une vision de société vivable, capable d’agir sur elle-même, il est important qu’elle s’intéresse à la façon de lutter, non pas simplement contre les grandes inégalités, mais aussi contre ces petites inégalités qui nous empoisonnent la vie. Peut-être pourrait-elle alors s’appuyer sur tous ces comportements d’engagement et de solidarité que manifestent des individus, élus locaux ou membres d’associations, etc., à tous les niveaux de la société, qui sont aujourd’hui dramatiquement dépourvus de parole collective et de relais politiques et syndicaux. S’appuyer en somme sur les petites solidarités…

 

 

En complément de ce compte-rendu, François Dubet a bien voulu répondre à quelques questions.

 

Nonfiction : On comprend à vous lire que l’égalité reste pour vous l’une des questions essentielle sinon la question principale pour nos sociétés…

François Dubet : La question de l’égalité est essentielle, non pour réaliser une égalité parfaite à laquelle personne n’aspire, mais pour avoir le sentiment de vivre dans une société où les inégalités sont plus ou moins acceptables et justes. Les sociétés égalitaires sont plus solidaires, moins violentes et plus tolérantes que les sociétés inégalitaires. Contrairement à quelques idées reçues, elles sont aussi dynamiques au plan économique que les sociétés inégalitaires. L’égalité a donc des vertus qui débordent la seule égalité.

 

Vous expliquez que l’on manque aujourd’hui d’un modèle social et politique qui apporterait une réponse satisfaisante à toutes ces petites inégalités qui ont proliféré et nous empoisonnent la vie. Quelle forme pourrait-il prendre selon vous ?

Je crois que nous vivons une grande mutation dans laquelle s’effondre le vieux système des inégalités et des catégories politiques qui leur étaient associées. Dès lors nous devons inventer de nouvelles conceptions de la justice et de nouveaux combats dont je perçois mal le visage. Mais une chose est sûre, cette transformation sera longue quand on observe le double épuisement des social-démocraties et des partis libéraux-bourgeois. En attendant le monde est un peu inquiétant.

 

Vous avez écrit ce livre avant les gilets jaunes et vous ne pouviez pas prévoir que la colère que vous décrivez allait ainsi monter d’un ton et se traduire alors dans des actions de cette ampleur. Sauriez-vous dire quels ont été selon vous les éléments déclencheurs de ce passage à l’acte ?

Comme toujours, il y des causes historiques et conjoncturelles dans lesquelles l’élection de Macron et sa politique sont essentielles. Mais il faut bien observer qu’il existe des causes plus lourdes et plus structurelles tenant aux transformations des inégalités et des rapports sociaux engendrées par les mutations du capitalisme. La preuve en est que dans des contextes nationaux très différents, on observe des mouvements semblables : le Brexit en Grande Bretagne, l’élection de Trump, la montée des populismes et des nationalismes en Europe centrale, en Italie, en Allemagne et même dans les pays scandinaves qui semblaient préservés.

 

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