La BNF expose les manuscrits, correspondances, photographies ou documents audiovisuels... cet impalpable « quelque part dans l'inachevé », de Jankélévitch.

L’exposition de la BNF autour des manuscrits de Jankélévitch propose un regard rétrospectif organisé en cinq grandes sections : (1) les origines familiales et les années de formation – dont sa rencontre avec la lecture de Bergson et Plotin ; (2) la période de la Seconde Guerre mondiale, passée dans la Résistance à Toulouse, son engagement contribuant à la pensée de l’antisémitisme et de l’imprescriptible ; (3) son activité d’enseignant et sa défense de l’enseignement de la philosophie ; (4) la place de la musique dans sa pensée ; (5) une présentation de ses grands manuscrits, synthèse du propos de l’exposition mettant l’accent sur les traces d’une grande pensée du paradoxe et de l’ineffable. Si l’exposition met l’accent sur la nécessité des traces pour établir l'origine de l'oeuvre, sa pensée de l’inachevé transforme les manuscrits en une oeuvre autonome.

 

Les manuscrits sont plus que des traces

Protéger, cataloguer et rendre accessibles les textes dans les formes successives ou concurrentes qui furent celles où leurs lecteurs du passé les ont lus - jusque dans un passé récent - demeure une tâche fondamentale des bibliothèques. Elle est même la justification première de leur existence comme institution de conservation et lieu de lecture. La conservation des manuscrits permet de justifier l'attribution d'une œuvre à un auteur. Le manuscrit original, écrit de la main même de l’auteur, en vient à attester le droit personnel de l’écrivain sur son discours, un droit jamais détruit par le droit réel des acheteurs des livres qui font circuler l’œuvre. Cependant, si on lit Jankélévitch, ce droit imprescriptible de l'auteur est face à des sables mouvants, rien n'étant jamais fixé définitivement. Ce qu'il écrit à propos de la réminiscence peut très bien s'appliquer à ses manuscrits. « C'est une trace qui ne laisse pas de traces » . Paradoxe de la conservation qui, plus que mémoire, est réminiscence...

                

Une pensée de l'inachevé

Si on définit un manuscrit, comme « trace » incarnée d'une pensée en train de se faire, quelque part dans l'inachevé, le terme de trace est impropre en effet si on est attentif à ce que dit Jankélévitch. Le manuscrit est par ces retours sur le texte écrit, ouverture à une autre temporalité que celle du livre achevé, considéré comme définitif. En effet, la pensée se donne dans son résultat final, une fois le livre publié, c'est-à-dire rendu public. Au contraire, le manuscrit appartient à ce rapport intime de l'auteur à la germination de la pensée. Une figure du temps de la pensée en est par conséquent dans sa présentation, une exposition spatialisée. Une autre figure se donne à voir dans les manuscrits, non pas sous forme de figure d'ailleurs, mais paradoxalement, comme sa destruction. Bergson, dont Jankélévitch est un grand lecteur, avait ainsi distingué deux formes de temporalité. Le temps chronologique, celui de la ligne, de l'exposition, et le temps propre à la conscience, si bien ressaisi par la musique dans la durée, celui de l'invention. La question du temps, écrira Jankélévitch, se réduit bien souvent à une cosmogonie, au commencement des temps. Or si la forme de l'exposition emprunte par nécessité celle du temps dans son « déploiement » spatialisé, rendre visibles les manuscrits c'est interroger l'indiscernable qu'est le temps de la création. « La vigilance insomniaque jointe à l'agilité acrobatique : voilà le supplice » . C'est à cette insomnie que nous invite la BNF : à nous réveiller brutalement d'avoir compris que le temps de l'écriture n'est pas cette linéarité propre à toute page publiée mais hésitation, rature, reprise.

 

Le temps de la répétition

Cette écriture qui revient sur elle nous protège aussi de l'oubli, précisera encore le philosophe. Même si le passé ne doit pas être momifié. La répétition est ce qui sauve. Si un événement ne survient qu'une fois, on ne s'en souvient pas. Pas de mémoire sans la présence d'un temps qui se joue, non pas comme répétition du même, car ce serait le retour à la ligne et l'espace, mais comme exercice au sens de « répétition théâtrale », introduisant de l'altérité nous libérant du même. A ce titre, exposer des manuscrits, c'est montrer ce qui travaille une œuvre.Avec l’aimable autorisation de Sophie Jankélévitch-Samonà

Tout le monde parle de créativité, ironise Jankélévitch. Au point même – et notre modernité ne peut que le confirmer – qu'elle est inscrite au cœur des programmes ministériels . La création est opprimée par la chose créée et les imitations qu'elle suscite. C'est ce que signifie une phrase telle que « Prokofiev commence à faire du Prokofiev », soulignant par là la momification de son jeu musical. Exposer les manuscrits, c'est exposer l'instant fragile de la création avant son objectivation dans l'oeuvre, transformation de l'instant en durée.         

 

Une philosophie de l'intervalle

En musique, l'intervalle est la distance qui sépare deux notes. Dans le cas présent, l'intervalle se situe entre le manuscrit et l'oeuvre achevée. Nulle confusion n'est possible. L'intervalle est ce « quelque part dans l'inachevé » rendant possible l'harmonie ou la mélodie, la rencontre du manuscrit et de l'oeuvre. Le manuscrit n'est pas un passé antérieur. Il institue la possibilité de l'intervalle, cet espace du « presque rien » qui approche l'oeuvre à venir. Le manuscrit se lit alors plus comme une partition qu'un vestige mémorial ou un point de départ. S'il n'était qu'instant, moment, il serait aussitôt oublié comme moment passager de la réalisation de l'oeuvre. Pour être, le manuscrit est ce qui pose l'intervalle avec l'oeuvre. Comme dans un prélude...

 

 

Exposition Vladimir Jankélévitch, figures du philosophe du 15 janvier 2019 au 7 avril 2019 à la Bibliothèque François-Mitterrand / Galerie des donateurs

Avec l’aimable autorisation de Sophie Jankélévitch-Samonà pour la diffusion des photos dans cet article.