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Economie

Manifeste pour le progrès social

Couverture ouvrage

Marc Fleurbaey
La Découverte , 286 pages

Entretien avec Marc Fleurbaey sur le progrès social
[vendredi 01 mars 2019]


Marc Fleurbaey revient sur les propositions d'un important panel d'universitaires pour le progrs social.

Marc Fleurbaey vient de publier la traduction française du Manifeste pour le progrès social , qui est une introduction aux travaux d'un important panel international d'universitaires. Il a accepté de répondre à nos questions pour présenter cet ouvrage à nos lecteurs.

 

Nonfiction : L’ouvrage que vous avez coordonné pour faire connaître le travail du Panel international pour le progrès social (PIPS) vient de paraître en français. Est-ce que vous pourriez présenter pour nos lecteurs l’origine du Panel et le but que celui-ci poursuit ?

Marc Fleurbaey : L’objectif du Panel est de faire le point sur les tendances des sociétés du monde et d’explorer les pistes de réformes, les idées novatrices qui apparaissent prometteuses pour progresser vers la réduction des injustices et l’épanouissement de chacun. Il s’agit d’une initiative d’un groupe de chercheurs (plus de 300) du monde entier, regroupant les diverses sciences sociales (ainsi que la philosophie, le droit, l’histoire, l’architecture…) et nous avons travaillé à la préparation de notre premier rapport pendant quatre ans. Notre but est de contribuer au débat public en partageant notre savoir mais aussi les débats et les interrogations qui traversent nos disciplines.

 

L’ouvrage se présente comme une introduction au rapport que le PIPS a publié par ailleurs. Est-ce que vous pourriez alors nous indiquer ce que l’on trouve dans le rapport qui ne figure pas dans ce livre ?

Le rapport est quinze fois plus gros ! Il traite beaucoup plus en détails de certaines questions comme les philosophies de la justice sociale, les inégalités de revenu, l’urbanisme, la croissance face à l’environnement, les institutions internationales, les conflits, les médias, les religions, les structures familiales, la santé publique, la coexistence des cultures, le lien social. Le rapport est publié en trois volumes, couvrant la sphère socio-économique, les questions de gouvernance et de pouvoir, et les tendances culturelles et sociétales. Il est une mine de références pour les étudiants et enseignants, experts, journalistes, ONG, etc.

 

La première partie du livre est consacrée à un diagnostic de la situation actuelle, qui résume à grands traits les principales évolutions économiques, sociales et politiques des soixante-dix dernières années, avant d’indiquer les grands défis auxquels nous sommes désormais confrontés : la réduction des inégalités, la préservation de l’environnement et l’approfondissement de la démocratie, dont vous montrez qu’ils sont aujourd’hui indissociables. Pourriez-vous expliciter ces points ?

Nos sociétés ont enregistré des succès considérables depuis la Deuxième Guerre mondiale : réduction de la pauvreté, rattrapage de nouvelles économies, amélioration de la santé et de l’espérance de vie, fin du colonialisme et expansion de la démocratie. Mais tous ces succès sont mis en danger par des menaces croissantes sur plusieurs fronts. Les inégalités, de développement entre pays et de richesse à l’intérieur des pays, et la corruption qui s’y associe déstabilisent les institutions politiques, par le jeu des élites qui monopolisent le pouvoir et des électorats qui se rebellent et votent contre le système (le niveau de confiance dans les institutions est extrêmement bas dans de nombreux pays). Tout cela nuit aux efforts pour préserver l’environnement, qui se venge en retour en aggravant les inégalités ou la pauvreté dans les zones vulnérables. Nous entrons dans des cercles vicieux qui peuvent déstabiliser nos systèmes sociaux, économiques et politiques de façon rapide et dramatique. Nous sommes donc condamnés à trouver des solutions sur les trois fronts des inégalités, de la démocratie et de l’environnement. Négliger l’un d’eux nous ferait retomber dans ces cercles vicieux.

 

Prendre conscience de ces défis est une chose, savoir quoi faire en est une autre. Vous expliquez que le modèle qu’il faut avoir en tête est celui d’un Etat-providence de type social-démocrate, attentif aux questions de pouvoir et de statut social, mais qui ferait une large place aux négociations décentralisées, comme moyen de favoriser la responsabilisation des individus et leur participation aux décisions qui les concernent. Pourriez-vous là encore expliciter ces points ?

En fait on se focalise beaucoup trop sur le rôle de l’Etat, alors que la vie des gens dépend beaucoup de ce qui se passe dans leur travail, leur famille, leur quartier. L’Etat peut jouer un rôle essentiel, mais devrait se concentrer moins sur ses fonctions classiques et accorder plus d’attention à la répartition du pouvoir économique, dans l’entreprise (gouvernance et mission de l’entreprise), les marchés (combattre les monopoles) et la famille (par des services de garde et des congés parentaux). Comment cela peut-il aider à affronter les défis évoqués plus haut ? La concentration du pouvoir économique contribue fortement aux inégalités, à la capture du pouvoir politique par les intérêts financiers, et au sacrifice de l’environnement pour les mêmes intérêts. Le modèle scandinave de l’Etat-providence reste bien sûr d’actualité, car la sécurité qu’il apporte à tous contribue aussi à égaliser les conditions, les statuts et le pouvoir économique, mais il est très centralisé (notamment dans les négociations entre partenaires sociaux) et ne garantit pas une véritable démocratisation des entreprises. Nous proposons d’expérimenter une démocratie économique plus décentralisée, plus près du terrain.

 

Il conviendrait de réformer expliquez-vous, sur le volet économique : la gouvernance, les finalités des entreprises, leur mode de management, et de limiter par ailleurs l’extension des marchés et de la financiarisation. Pourquoi est-ce si important d’obtenir des avancées dans ces domaines ?

La réussite sociale de chacun est très fortement dépendante du travail, et nous avons encore beaucoup trop d’entreprises où la hiérarchie sociale est trop forte et où le pouvoir des dirigeants est abusif et exercé de façon non respectueuse pour les « collaborateurs ». L’indignité du travail est un héritage de traditions millénaires, et beaucoup de salariés aujourd’hui se sentent comme les descendants des serfs et des esclaves, car ils ne sont pas traités comme des partenaires mais comme des coûts, comme des éléments externes au projet de l’entreprise. C’est inadmissible et c’est contreproductif, pour la société comme pour l’entreprise. Nous sortirons de ce capitalisme hiérarchique en transformant le rapport salarial en un véritable partenariat. Il n’y aucune raison que les apporteurs de capitaux soient considérés comme les gardiens du projet de l’entreprise et que les salariés soient considérés comme du mobilier passif. La mission de l’entreprise doit devenir la création de valeur pour l’ensemble des parties prenantes, et le partage du pouvoir doit correspondre à cette mission élargie. Dans cette perspective, l’entreprise devient un véritable vecteur de progrès social. Il y a beaucoup d’entreprises qui s’engagent déjà dans cette voie, mais il faut encourager le mouvement et l’inscrire dans la loi, car la démocratisation des organisations s’opère rarement spontanément.

 

Parallèlement, il faut se pencher, expliquez-vous, sur les moyens de démocratiser la politique, de réduire le rôle qu’y joue l’argent et aussi de permettre une meilleure prise en compte des souhaits de l’ensemble de la population, y compris en adoptant de meilleurs systèmes électoraux. C’est peut-être sur ces deux derniers points sur lesquels, en France tout au moins, les idées sont le moins claires. Qu’en pensez-vous ?

La France contrôle l’argent en politique mieux que bien d’autres pays, même si c’est récent, et même si la connivence entre les politiciens et les décideurs économiques reste forte et représente une corruption morale et idéologique qui déforme la prise de décision. Et la tradition jacobine a du mal à céder la place à une conception participative. Le mouvement des gilets jaunes a été remarquable dans son insistance sur la démocratisation de la politique. Nous n’aurions pas eu de grand débat sans lui, et il faudrait espérer que le grand débat se poursuive et devienne une institution permanente. Ce que nous proposons c’est d’améliorer la qualité du débat public, des processus de délibération, en investissant dans des formes diverses de consultation analogues à celles du grand débat (mini-publics, jurys citoyens), et en mettant en place un contrôle citoyen du système médiatique (y compris les médias sociaux). Nos règles électorales sont aussi à réformer, elles donnent un rôle disproportionné au parti d’extrême droite dans les premiers tours des élections, et de meilleures règles pourraient ramener le débat politique vers le centre.

 

Vous consacrez le dernier chapitre, qui sert aussi de conclusion, à préciser quels seraient les acteurs sur lesquels on pourrait compter pour promouvoir ces transformations, les raisons qui plaident pour cela, et à indiquer quelques-unes des conditions qu’il faudrait alors avoir en tête. Vous finissez en soulignant les efforts que tout un chacun pourrait faire dans sa vie personnelle. Mais si cela requiert avant tout le soutien d’acteurs collectifs, n’est-ce pas aussi sur le fonctionnement de ceux-ci qu’il faudrait se pencher ?

Oui, il faut tenir les deux bouts. Chacun peut promouvoir plus de justice sociale et une meilleure qualité de vie dans sa famille, son quartier, son travail, et les initiatives en ce sens sont multiples et méritent tous les encouragements. Mais pour codifier les nouvelles normes et pratiques, il faut un véritable mouvement social et politique, et cela passe par les ONG, les associations, les mouvements plus spontanés comme les gilets jaunes ou Nuit Debout, les syndicats, les églises, et les partis politiques. Nous n’avons plus d’organisation leader du mouvement social, il faut composer avec des acteurs multiples et poursuivant des causes diverses. Ce que nous proposons c’est que la société civile (ONG notamment) fasse un gros effort d’internationalisation. Les entreprises et les Etats agissent sur la scène internationale, et ne trouvent pas beaucoup de répondant venant de la société civile et des mouvements sociaux. Il faut faire émerger des nouvelles forces d’action à ce niveau.

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