Julie Bertin et Jade Herbulot dirigent la troupe du Français dans un spectacle sans élévation tragique ni grande émotion.

L'intérieur du Vieux Colombier ressemble à un cinéma de quartier : une salle toute simple, rectangulaire, avec ses fauteuils comme orientés, en rangs impeccables, vers un écran de projection. Ce soir-là bien sûr pas d'écran, pas de cage de scène non plus, mais une disposition bi-frontale : une partie du public occupe un gradin placé en fond de scène, tandis que l'autre s'installe dans les fauteuils habituels. Les spectateurs se regardent par-dessus l'espace scénique, abaissé au niveau du parterre.

L’ensemble donne l’aspect d’une salle des fêtes du far-west américain, avec ses guirlandes de crépon, mâtinée des symboles de la République : portraits des présidents sur les murs latéraux de la scène et de la salle, bureau Louis XVI et velours des fauteuils, buste de Marianne. Petites touches d’ambiance coloniale plutôt bienvenues, puisque c’est de cela qu’il s’agit, qui ont pour effet de laisser le décor se promener dans notre imaginaire :  une salle des mariages, un bureau du palais de l'Elysée, un repas qui pourrait se situer n’importe où, tant les familles et leurs déchirures sont universelles (scénographie d’Alice Duchange, qui a signé notamment celle de Saïgon pour Caroline Guiela Nguyen).

 

Un univers de profils

C'est l'histoire d'une noce que Judith (Sylvia Bergé), maire du XVIIIème arrondissement, reçoit non pas seulement comme officier de l'Etat civil, mais pour en accueillir aussi les réjouissances (un repas, une fête). Le personnel de la mairie, Colin le technicien (Elliot Jenicot), Meursault l’intendant (Eric Génovèse) sont requis, l'un pour le décor de fleurs, l'autre pour les agencements techniques. Il y aura des difficultés avec une fuite d'eau récalcitrante, un jet partant droit en l'air, symbole un peu attendu du retour du refoulé ou de l'expression du non-dit.

 

Les comédiens Bruno Raffaeli, Pauline Clément et Nâzim Boudjenah

 

Relations de famille ou amis, les personnages peinent à se démarquer d'un simple jeu de boulevard. Les mariés, Alice (Pauline Clément) et Karim (Nâzim Boudjenah), la mère de Karim (Danièle Lebrun), le père d'Alice (Bruno Raffaelli), un drôle de type dont on apprendra qu’il est d’origine pied-noir, le neveu de ce dernier et cousin d'Alice, Paul (Jérôme Pouly) font des appartés devant le miroir des toilettes projeté sur un écran, pour nous faire comprendre ce qu'on pouvait percevoir sans cela : l'enthousiasme d'une jeune femme amoureuse, la gêne du regard de l'autre. Il y a aussi un ami, Cassard (Serge Bagdassarian). A table, après la cérémonie, les jeunes gens racontent, dans la bonne humeur, l'épopée de leur rencontre, ce conte préféré de tout un chacun : la reconnaissance.

Certains de ces comédiens incarnent aussi, car les scènes historiques alternent avec les moments de cette noce, des personnages politiques, qui de Gaulle, qui Debré, tel haut fonctionnaire de l’époque, le général Challe...

Vu la contrainte peu travaillée de cette disposition bi-frontale, les comédiens sont tous de profil, comme des joueurs de tennis ou de basket polarisés par les directions latérales du terrain de jeu. Le maire d'un côté du bureau, la noce de l'autre sur des chaises, ou bien de Gaulle faisant face aux arguments de Challe. Le public se retrouve en tiers, ce qui ne favorise pas l’identification ni l’empathie, éloigne au contraire le spectateur de la représentation, malgré la proximité du parterre. Il se trouve un peu trop condamné à un cours d’histoire illustrée, qui alterne avec le dîner de famille sans grande originalité. De Gaulle monte à la tribune et s'adresse à une partie du public, puis se retourne vers l'autre. On ne voit pas là de raison impérieuse d'avoir choisi la bi-frontalité. Son traitement, pour le moins, ralentit la représentation, qu'elle rend plus artificielle.

 

Un chaînon manquant

L’intérêt s’effondre, semble-t-il, au moment où le père de la mariée, tout à coup, révèle des tendances racistes, ou une propension à la bêtise, on ne sait pas très bien. Il demande à son nouveau gendre s’il compte rentrer « chez lui » en Algérie une fois marié. Évidemment cette question conduit le gendre à ravaler sa rancœur. Mais la scène tombe à plat (et même elle tombe du côté du bon sentiment), car elle jure avec le propos historique de la pièce, et cela d’autant plus qu’on apprend que le père est lui-même né à Mostaganem ! Chez moi, chez lui, ce n’est pas cela la perversion du colonialisme. On sait d’ailleurs que les Arabes sont venus en Afrique du Nord y asservir des Germains, qui avaient asservis des Romains, qui avaient asservis des Phéniciens qui y avaient asservis d’autres peuples… « Les imbéciles qui sont nés quelque part » (Brassens) sont tout au plus ridicules – ils ne peuvent donner de corps dramatique à cette pièce.

 

 

La perversion du colonialisme s’enracine non pas dans une identification fantasmatique à un pays, mais dans un déni de droit. Il y avait en Algérie quelque chose d’absolument invraisemblable sur le territoire de la République (car l’Algérie n’était ni une colonie, ni un protectorat, mais formait des départements comme l’Ille-et-Villaine, le Doubs ou les Pyrénées atlantiques) : l’égalité devant la loi n’existait pas, il y avait des citoyens qui n’en étaient pas, il y avait ce qu’on appelait « l’indigénat », une loi spéciale pour les « indigènes ».

La IIIème République a-t-elle raté l’occasion, au début du XXème siècle, d’abolir cette contradiction avec elle-même (par exemple en même temps qu’elle instituait les lois sur les associations, la laïcité…)  ? Le fait est qu’elle s’est enferrée dans un système qui interdisait toute intégration et toute élaboration, génération après génération, d’une nation nouvelle. Au contraire, elle tolérait et tâchait d’instrumentaliser à des fins douteuses cette armée coloniale qui avait été pourtant son ennemie (par exemple à l’occasion du coup d’État de Bonaparte en 1851).

Quelque chose ne fonctionne donc pas dans ce spectacle, peut-être parce qu'il manque un personnage. Il manque le terroriste de l’OAS, c’est-à-dire le soldat perdu de l’armée coloniale, le vainqueur de la bataille d’Alger, le vaincu de Diên Biên Phu, le petit-fils de Mangin, de Lyautey, l’arrière-rejeton de Bugeaud, le lointain neveu de Dupleix et de Montcalm. C’est lui qui devait paraître sur scène pour replacer le démêlé dramatique dans l’histoire, et ceci bien plus fortement que par évocations documentaires, afin d’élever la soirée au niveau de l’émotion tragique.

Pour être tout à fait juste, Julie Bertin et Jade Herbulot ont bien songé à ce personnage : Paul, le cousin orphelin, à la suite de la sortie stupide du père sur le mode « vas-tu rentrer chez toi ? », révèle ses découvertes. Fouillant dans les vieux cartons de la cave, il a retrouvé les photographies du grand-père « Algérie française ». Cette révélation jette l’opprobre sur la mémoire familiale et plombe l’ambiance. La mariée en sera quitte pour finir le spectacle dans le style « eh bien, charmante soirée ! », mais ce n’est guère satisfaisant pour le public, qui perçoit qu’on est passé à côté de quelque chose.

Au lieu de rejeter l’ancêtre colonialiste parmi les fantômes, il fallait le faire surgir sur scène. Par contraste, le génie gaullien serait apparu plus nettement. De Gaulle, s’il avait « compris » quelque chose, compréhension dont on ne peut juger que d’après ses actes, c’est bien que le peuple français, et même les peuples européens, ne voulaient plus de colonialisme ni d’impérialisme, et qu’il convenait de sortir enfin de cette crise débutée en 1914, pour ménager une place à un avenir différent.

 

Elliot Jenicot, Nâzim Boudjenah, Jérôme Pouly, Bruno Raffaeli, Serge Bagdassarian, Sylvia Berger et Danièle Lebrun.

 

Sans doute reste-t-il toujours la question du pétrole et des essais atomiques, celle du rapatriement des Pieds-noirs et celle de la reconnaissance des Harkis. Mais plus profondément, sur cette scène du Vieux Colombier, l’un des actes de naissance de notre Europe d’aujourd’hui pouvait être représenté, cette Europe méfiante à l’égard d’elle-même et de tous les impérialismes, engluée de capitalisme et mise à la peine pour tâcher d’en maîtriser la sauvagerie, entourée de puissances qui, pour leur part, n’ont pas du tout renoncé à quelque impérialisme que ce soit, déchirée, enfin, entre deux perspectives opposées : inventer les structures politiques mondiales de demain, ou bien être asservie à son tour, après ces quelques quatre ou cinq siècles de suprématie.

Cette problématique pouvait surgir de l’apparition d'un tel personnage. Celui-ci pouvait générer une confrontation dont on pouvait puiser la substance dans certains films de l’époque, complétée d’une lecture entre les lignes de Pépé le Moko tout autant que des premiers films de Godard, de la lecture des articles de François Mauriac tout autant que de ceux de Sartre ou Camus, remonter peut-être même jusqu'à Bernanos, et surtout s'intéresser à la fameuse pièce de Jean Genêt, Les Paravents, qui avait produit tant de remous à l’Odéon  (1966), montée par Jean-Louis Barrault. Julie Bertin et Jade Herbulot auraient pu produire alors, enfin, l’émotion puissante qu’on attend d’une pièce historique – ce qui a été jusqu’à présent leur projet pour le Birgit Ensemble.

 

Les revenus d'un capital de succès

Rappelons que ces deux artistes doivent beaucoup au succès de leur première pièce, devenue, comme beaucoup de représentations marquantes, un morceau d’anthologie. Le mur de Berlin y coupait une disposition bi-frontale en deux dispositions mono-frontales, séparant ainsi le public entre un Est et un Ouest ignorants l’un de l’autre.  Comme Le Prince de Hombourg de Kleist par Jean Vilar (toutes proportions gardées), ces morceaux d’anthologie sont évoqués comme des références par tout le monde ; avec le temps plus aucun des spectateurs n’est encore en vie pour en parler, mais tout le monde en parle malgré tout : c’est un mythe.

Auréolé du succès et de la mini-doxa de cette première pièce, le Birgit Ensemble se voit offrir, après la scène du festival d’Avignon, un outil merveilleux, la troupe du Français , sans qu’il sache encore, faute peut-être d’une plus grande expérience et (pourquoi pas?) d’un peu de vache enragée, en tirer le meilleur .

 

 

Les Oubliés Alger – Paris
texte et mise en scène Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit Ensemble,
avec la troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly,
Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun,
Elliot Jenicot, Pauline Clément.

Au théâtre du Vieux Colombier jusqu'au 10 mars 2019

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