Le 17 mars 2011, nous filons vers le Nord en passant par Homs, en direction du mont Liban, coiffé de neige. L’université privée du Qalamoun dresse ses parois de verre bleu futuristes en plein désert. La ville va être touchée par la contestation et le gouverneur de Homs limogé le 7 avril, quinze jours après celui de Deraa.Troisième ville de Syrie – après Damas et Alep – Homs, comptait un million d’habitants avant-guerre. 775 000 habitants en 2017, selon une source officielle. La ville a rejoint très vite le mouvement de révolte, parti de Deraa en 2011, ce qui lui a valu le surnom de « capitale de la révolution ».

 

Situé sur le fleuve Oronte, appelé « le rebelle » bien qu’il ait été domestiqué dès l’Antiquité par un système de norias complété au XXe s. par des barrages, Homs est au centre d'un plateau volcanique fertile. La vieille ville occupe l'emplacement de l'antique Émèse, métropole romaine devenue un centre chrétien important au IVe s. après JC jusqu’à sa conquête par le calife Omar au VIIe s. Connue pour ses constructions en pierres basaltiques, « la ville aux pierres noires » est à mi-chemin entre Damas et Alep et relie Palmyre à la Méditerranée. Avant les années 50, ses principales ressources viennent de l’agriculture et de l’élevage, aux mains de grands propriétaires citadins, et du commerce, favorisé par sa position carrefour. La réforme agraire de 1963 et l’industrialisation, encouragée par l’État, dotent la ville de nouveaux quartiers, bouleversent les équilibres démographiques et économiques et modifient les rapports ville-campagne sans parvenir pour autant à freiner l’exode rural.

 

Les premières manifestations, les premières vidéos et les premiers martyrs

 

Pour soutenir Deraa, la ville où tout a commencé, les protestataires filment les manifestations pacifiques, avec leurs téléphones portables. Ces images, diffusées via Internet, contredisent le discours officiel sur la contestation. Au début, elles tremblotent, comme celle-ci filmée le 18 avril 2011, un soir de liesse populaire à dominante masculine, sur la place de la nouvelle Horloge au centre de Homs  qui se termine par un massacre.

 

Par la suite, ces vidéos se professionnalisent. Des cartons apparaissent pour indiquer le jour, le lieu et les slogans repris par la foule. Parfois elles font la part belle à la chanson. Celle-ci, enregistrée le vendredi 30 décembre 2011, répond au mot d’ordre « ramper vers les places de la liberté ». Les paroles sont dues à un footballeur de 20 ans, Abdelbassat Sarout, revenu à Homs, sa ville natale. Ce soir-là, il entraîne les jeunes révolutionnaires depuis le podium installé sur la place principale du quartier de Khaldiyé, faute de pouvoir gagner la place du Centre-Ville .

 

« Nous étions sevrés d’images », explique la réalisatrice Hala Alabdalla: « jusqu’en 2000, il y avait en Syrie deux chaînes de télévision officielles, aucune école de cinéma, le genre documentaire, en butte à la censure, était quasi-inexistant. Le régime, avec cette politique de répression, a paradoxalement montré l’importance de l’image. » L’obsession de laisser une trace s’explique aussi par la répression sanglante infligée à la ville de Hama, au nord de Homs, en 1982, pour étouffer une révolte conduite par les Frères musulmans qui a fait 10 000 à 25 000 victimes, nul ne sait. Sans une image, sans un son.

 

Les journalistes étrangers pris pour cibles

 

Dès 2011, plusieurs journalistes étrangers gagnent Homs où l’armée du régime bombarde sans merci les activistes pacifiques, les rebelles armés et les civils et encercle les quartiers de la ville qui se sont soulevés, dont celui de Baba Amro, ancien village peuplé à l’origine de Turkmènes.

Trois d’entre eux y laissent la vie et trois sont blessés. Gilles Jacquier, grand reporter à France 2, tué à Homs le 11 janvier 2012, a, selon toute vraisemblance, été victime d’un piège tendu par le régime. Son épouse photographe, Caroline Poiron, avec lui à Homs, mène l’enquête à son retour ). Marie Colvin, reporter de guerre américaine travaillant pour le Sunday Times, a été tuée à Homs le 22 février 2012. Précédée de sa légende, elle était accompagnée du photographe Paul Conroy et d’un journaliste citoyen, Wael al-Omar. Paul Conroy s’en sort, blessé. Wael al-Omar, blessé, vit aujourd’hui en exil à Helsinki. La disparition de Colvin, à l’entrée du centre des médias de Homs, théoriquement clandestin, a fait l’objet d’une biographie, d’un documentaire, tiré du livre de Conroy et d’un film, de style hollywoodien, sorti récemment en Grande-Bretagne.

Surtout, la famille de Colvin a obtenu un jugement qui « donne un sens à sa mort » et fera date dans l’histoire de la presse : le 31 janvier 2019, une juge de Washington a accusé le régime syrien d’« assassinat ciblé » dans le cadre de sa politique d’intimidation des journalistes considérés comme « des ennemis de l’État » et l’a condamné à verser la somme de 302,5 millions de dollars (264 millions d’euros) à la famille de la journaliste.

Scott Gilmore, du Center for Justice and Accountability, qui a mené les investigations, espère que ce verdict « enverra un puissant signal aux auteurs de crimes de guerre en Syrie que justice sera rendue. »

 

Rémi Ochlik, 28 ans, remarqué pour ses photos sur les printemps arabes, parti pour Paris Match, a été tué aux côtés de Marie Colvin. L’an dernier, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et les avocats des journalistes disparus et des rescapés demandaient déjà au pôle spécialisé crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre du Tribunal de grande instance (TGI) de Paris, qui instruit le dossier depuis 2014, de procéder enfin à des inculpations. Espérons que le « signal » en provenance de Washington va encourager Paris à presser le pas.

Les carnets de bord, les reportages ou les témoignages rapportés par Sofia Amara, Manon Loizeau, Jonathan Littell, Jean-Pierre Perrin…, s’emboîtent les uns dans les autres, fragments d’une histoire qui reste à écrire. Parmi eux, celui d’Édith Bouvier, gravement blessée, ce même 22 février 2012  – se termine sur une liste qui égrène les noms des 189 personnes tuées à Homs du 22 février au 2 mars 2012, au lendemain de la reprise de Baba Amro par les forces du régime…rasé depuis et entouré d’un mur.

 

L’apport des cinéastes syriens

 

Bassel Shehadeh, 28 ans, parti étudier le cinéma aux États-Unis avec une bourse, revient en Syrie et gagne Homs fin 2011 pour défendre le caractère non-violent de la révolte. Il forme sur place de jeunes activistes aux métiers de l’image et du son et lutte contre le sectarisme, y compris à l’égard des Alaouites, la communauté d’Assad. Il est tué, le 28 mai 2012, lors d’un bombardement des forces du régime. Originaire de Damas, il est enterré à Homs, pour respecter sa volonté. Sa dépouille est bénie par le père jésuite Frans, assassiné au printemps 2014. Le court-métrage I will cross Tomorrow est composé de ses dernières images et de quelques autres, mixées avec un chant liturgique ancien 

 

Pour réaliser un documentaire sur le soulèvement, le cinéaste Talal Derki, d’ascendance kurde, formé à Athènes, cherche un personnage charismatique. Quand il rencontre à Homs Abdelbasset Sarout, il le tient. Chronique d’une révolte, Return to Homs (titre original de la version anglaise) est programmé en mars 2014 sur Arte. Il obtient plusieurs prix. Charif Kiwan, porte-parole du groupe de cinéastes Abounaddara, fait d’abord preuve d’esprit décalé et d’humour quand les fréquentations de Sarout, qui a rejoint la lutte armée, soulèvent des questions. Mais quand circule la rumeur d’un ralliement de Sarout au groupe État islamique, ralliement infirmé plus tard par Sarout depuis Istanbul, Kiwan perd son calme. Il s’en prend au film et aux médias : pourquoi éprouver le besoin de fabriquer des héros ? Pour nourrir les premières parties de soirées des télévisions du village global ? À ses yeux exigeants, la révolution en danger mérite mieux.

 

Avec le recul du temps, c’est le film Eau argentée qui restera attaché à l’esprit de Homs. Il est né de la rencontre à distance de Wiam Simav Bedirxan, une jeune Syrienne kurde, prise dans le piège de Homs et du cinéaste Ossama Mohammed, originaire de Lattaquié, exilé à Paris depuis 2011. Enhardie par ses conseils, elle filme en 2012 le quotidien de la ville assiégée et lui envoie les rushes. Ils se rencontrent pour la première fois au Festival de Cannes 2014, où le film est accueilli comme « un miracle » et ovationné. Sous nos yeux, Simav ramène à la vie avec une infinie douceur Omar, petit garçon qui vient de perdre son père. En proie au chagrin, il avait blasphémé, ce qui le mettait en danger dans cette société empreinte de religiosité. Et maintenant, tout en évitant les tireurs postés sur les toits, il apporte des fleurs et des tomates à son père sur sa tombe et dialogue avec lui « mon petit papa, mon cœur », réconcilié avec lui-même. Les images de Simav suivant Omar sont d’une poésie inoubliable et font de ce documentaire tourné dans les ruines de Homs un film de cinéma à la portée universelle. Depuis, Simav a tourné le dos au cinéma. Elle a créé une école dans un camp de réfugiés, quelque part en Turquie.


 

La cohabitation entre les communautés mise à mal

 

Michel Kilo, opposant historique aux Assad père et fils , est bien conscient des dangers qui menacent le soulèvement. « Des chars ont été déployés à Deraa avant la première manifestation de 25 000 personnes, complètement désarmées : 13 tués. Quatre mois après, à Homs, les gens étaient armés. Aujourd’hui [en 2012 NDLR], la ville est à moitié détruite et les gens ont faim. Ceux qui dirigent le soulèvement, c’est la société civile. Ceux qui se sont soulevés, c’est la société traditionnelle. Le fait que la société traditionnelle ait adopté partout, même dans les villages isolés, les valeurs des jeunes et des intellectuels de la classe moyenne – laïcs – représentait un grand danger pour le régime. À partir de là, son objectif a été de séparer la société civile de la société traditionnelle. D’où la façon dont il a attisé les haines confessionnelles pour transformer la lutte pour la liberté en luttes confessionnelles. »

 

À la même époque, Omar Kaddour constate ), : « expulser la révolution hors des places publiques pour la parquer dans des enclos n’a pas été une simple opération technique ». Les premiers temps, le mouvement était « total », les activistes ont pu accéder à la place principale de l’Horloge mais « ils y ont immédiatement été exposés aux tirs des forces de sécurité, ce qui les a contraints à se retrancher chacun dans son quartier. » Et « la nécessité de l’autodéfense face à la brutalité de la Sûreté et des chabiha  a, de fait, poussé ces quartiers à se fermer auxétrangers” » : « la révolution des quartiers rebelles s’est transformée en révolte sunnite » « par la force des choses », « loin de l’immense manifestation des débuts » qui rassemblait « l’ensemble des communautés de la ville, même si celles-ci étaient représentées dans des proportions différentes. » Pour Kaddour, « l’expérience de la révolution à Homs a dévoilé la fragilité de la citadinité en Syrie. Les différents groupes de la ville se sont repliés sur leurs quartiers, caractérisés par des liens sociaux pré-citadins. L’impossibilité pour la révolution de prendre le contrôle de la place principale de l’Horloge a été lourde de conséquences ». Et le fait de transporter une maquette d’horloge, symbole de la ville, sur d’autres places, « n’a pas suffi à compenser cet échec ».


 

Les rêves de reconstruction vont-ils virer au cauchemar ?

 

Dans les ruines de Homs, le journal de l’architecte Marwa al-Saabouni ) pose des questions qui la taraudent sur la responsabilité de l’architecture et de l’urbanisme dans la capacité d’une société à vivre ensemble. « Les bâtiments ne mentent pas », affirme cette femme atypique et inclassable.

Fille d’un médecin sunnite, mariée à un homme de Baba Amro, Ghassan Jansiz, rencontré à la Faculté d’architecture de Homs, elle traverse toute la guerre sans prendre parti. Pendant le siège, ils vivent terrés chez eux, avec leurs deux enfants, dans un quartier épargné. Elle se bat pour soutenir sa thèse sur l’architecture islamique, voit l’agence d’architecture qu’ils ont ouverte dans le Vieux Homs réduite en cendres, répond à un concours d’ONU-Habitat et écrit les réflexions que lui inspire la destruction de sa ville.

Destruction du quartier Bab Dreeb

 

Elle est formelle : « la vieille ville et ses alentours ne peuvent plus être sauvés. La destruction des bâtiments a entraîné celle d’un mode de vie. » En choisissant Baba Amro pour participer au concours d’ONU-Habitat qui porte sur la revitalisation de logements sociaux, elle veut réparer une injustice. Son projet d’appartements avec patios en hauteur, boutiques et espaces communs au rez-de-chaussée, fondé sur des « unités arborescentes » capables de de s’étendre dans un tissu urbain reconstitué, obtient le premier prix au plan national et suscite l’intérêt sur la Toile avant d’être jeté à la trappe par le gouvernement qui lui préfère des tours sans âme .

Pour Marwa al-Sabouni, il y a urgence, « si nous ne voulons pas connaître une fois de plus l’enfer de la guerre, nous devons reconstruire différemment. » La question du droit à un toit –et du droit à la beauté – reste entière. « Construire, assure-t-elle avec conviction, c’est faire en sorte qu’un pays soit habitable ».

 

Après deux ans de siège, en 2014, les civils et les rebelles du Vieux Homs sont évacués vers la région d’Idlib. Al-Waer, au nord-ouest de la ville, dernier quartier tenu par les rebelles, capitule à son tour en 2017. Homs repasse alors entièrement sous le contrôle du régime. La ville, réputée pour sa douceur de vivre, sa brise, ses odeurs de jasmin, son esprit bienveillant et son humour, compte ses morts (2 200 pendant le siège d’après l’Observatoire syrien des droits de l’homme). Le médecin Zaher Sahloul, originaire de Homs, impliqué dans les secours médicaux aux réfugiés, songe avec tristesse aux disparus. Il évoque aussi avec nostalgie une fête musulmane, d’inspiration paienne, calée sur le calendrier chrétien. De février à avril, pour fêter le renouveau de la nature, avaient lieu les fêtes de printemps.

Le sixième jeudi s’appelait jeudi des morts ou jeudi des pâtisseries. Toute la ville préparait, avec la bénédiction des confréries soufies, des douceurs spéciales et les marchands en plein air attiraient les passants en proclamant : « Que Dieu soit miséricordieux avec les morts ! Ils aimaient les pâtisseries. ».


 

Pour aller plus loin

 

Homs et Hama en Syrie Centrale, Concurrence urbaine et développement régional, mise en ligne par les Presses de l’Ifpo en 2013. Le géographe Mohamed al-Dbiyat dédie cette étude de terrain, achevée en 1995, « à toutes les familles dispersées par la nécessité ou la contrainte ». Les chapitres IV et V notamment apportent quantité de clefs de compréhension.

 

Malek Jandali, originaire de Homs, compose une symphonie intitulée Liberté, à la mémoire d’Ibrahim Kachouch, de Hama, surnommé « l’oiseau moqueur de la révolution », assassiné en juillet 2012, après des manifestations monstres.

 

Le souk de Homs – endommagé et désert mais pas détruit – est en cours de restauration. Les travaux sont financés par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD)

 

Le site Mémoire créative a également archivé 77 resources sur Hama et 351 resources sur Homs

 

L’Arabe du futur

Riad Sattouf, breton par sa mère, syrien par son père, a passé une partie de son enfance à Homs qu’il évoque dans son roman graphique en quatre volumes publiés de 2014 à 2018. Prix du meilleur album du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2015 et Los Angeles Times Graphic Novel Prize en 2016, il expose son « écriture dessinée » au Centre Pompidou jusqu’au 11 mars 2019.