Surnommée « berceau de la révolution  » en 2011, la ville a été reprise par le régime en juillet 2018.

Le 16 mars 2011, au musée de Soueïda, à une centaine de kilomètres au sud de Damas, je découvre une représentation d’Allat, déesse de la fécondité et de la germination taillée en basalte, la pierre volcanique du plateau du Hauran. Bosra, construite elle aussi en basalte, est célèbre pour son imposant théâtre, un des mieux conservés du monde romain. Il y a encore quelques habitants dans la ville antique, érigée au Ier siècle avant JC, devenue la deuxième capitale de la province romaine d’Arabie, après Pétra. Nous ne poussons pas jusqu’à Deraa, à peine mentionnée dans le Guide bleu de 2010.


 

Deraa, proche des frontières avec le Liban, Israël et la Jordanie, avait un peu moins de 100 000 habitants lors du recensement de 2004 tandis que le gouvernorat éponyme en comptait un million en 2009. Un épisode du film Lawrence d’Arabie s'y déroule. Fondée à l’âge du bronze puis tour à tour grecque, romaine et byzantine, Adraa – son nom grec –, obtient le statut de polis qui lui garantit une autonomie appréciable au IIIe s. après JC. Elle rayonne alors vers l’Est et vers le Sud. Ses évêques successifs participent aux conciles qui se réunissent pour trancher les doutes théologiques de la chrétienté naissante. Au VIIe s. quand les Perses s’emparent de la cité, ils épargnent les habitants et quand les Arabes conquièrent la Syrie par le Sud, ils négocient des traités avec les villes qu’ils soumettent et des arrangements avant d’y transformer des églises en mosquées. Plus tard, cette région frontière est aussi nommée Djebel el-druze (la montagne des Druzes) car elle abrite une partie de cette communauté, issue de l'islam chiite. Le Hauran, réputé pour son blé et ses vignobles, à la différence des autres régions fertiles de Syrie, telles que les vallées de l’Oronte ou de l’Euphrate, ne possède pas de cours d'eau et son hydrologie repose sur des sources et les précipitations. Or, depuis la fin des années 2000, la région subit une forte sécheresse.

 

À l’arrière-plan de la colère, plusieurs années de sécheresse

L’économiste syrien Jihad Yazigi souligne la conjonction entre plusieurs phénomènes : « au printemps 2008 lorsque le gouvernement annonce l’alignement des prix des fertilisants avec les prix du marché et un triplement du prix du gazole – qui est utilisé comme carburant pour faire fonctionner les pompes à eau –, le monde agricole est en plein marasme, après trois années successives de sécheresse. Celle-ci a entraîné une dégringolade de la production agricole, avec par exemple une chute de 50 % de la production de blé, mais crée aussi pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la Syrie une véritable crise humanitaire dans certaines régions de l’est du pays qui entraîne l’exil forcé de plusieurs centaines de milliers de personnes qui vont rejoindre les quartiers informels des grandes villes de l’ouest telles Homs, Damas et Deraa. » La géographe Leïla Vignal va dans le même sens  : la région de Deraa a dû accueillir des réfugiés climatiques du Nord « affectés par la même sécheresse sans que les promesses faites par l’État aux autorités locales pour les soutenir ne soient toutes honorées. ». Cependant les contestataires de Deraa proclament, dès les premiers temps du mouvement: « Le peuple syrien n’a pas faim mais nous voulons la liberté ! ».


Le graffiti « Ton tour arrive, Docteur » à l’intention du président ophtalmologue, ne passe pas inaperçu, 16 février 2011 (source Mémoire créative)

L’étincelle est venue d’ailleurs. De graffitis écrits par des enfants de Deraa sur les murs de leur école en février 2011. Parmi eux, l’un d’eux a fait couler beaucoup d’encre. « Al-chaab yourid iskat al nizam  » Le peuple veut la chute du régime  »). L’ancien prisonnier politique Moustapha Khalifé s’ en étonne presque. « Cette phrase a été répétée, tant en Tunisie qu'en Égypte. Tous les Syriens l'ont apprise, des enfants qui savaient à peine parler aux vieillards qui n'en avaient plus envie. Il en a été de même dans la calme ville de Deraa, ville qui n'a jamais fondamentalement été opposée au régime de la famille Assad. En effet, de nombreux fils de cette localité sont officiers de la sécurité et de l'armée. Le Premier ministre en a été pendant longtemps originaire, comme l'est le vice-président, Farouk Al-Charee. » Pour l’écrivain libanais Elias Khoury, le succès de ce slogan tient au fait que c’est de l’arabe classique « donc panarabe, alors que nos slogans sont traditionnellement en dialectal. »

Dans le climat de peur qui domine en Syrie depuis des décennies, ces graffitis valent à leurs jeunes auteurs d’être arrêtés et torturés. Fadwa Souleimane, figure des manifestations pacifistes, alors à Damas , insiste devant les étudiants parisiens quatre ans plus tard sur le rôle de détonateur joué par les collégiens de Deraa. « Après la réponse insultante faite aux pères des enfants qui réclamaient de leurs nouvelles au gouverneur de la ville, survient la manifestation du vendredi de la dignité. L’appel à manifester est lancé sur Facebook le 15 mars 2011 (personne ne savait qui administrait cette page). Le slogan de ralliement était “Allah, la Syrie, la liberté et rien d’autre”. Le 16, une poignée d’entre nous se retrouve devant le ministère de l’Intérieur pour réclamer la libération des personnes arrêtées. Le 18, la révolte se propage de Deraa à Homs, Banias et Damas au cri de le peuple veut la chute du gouverneur" [celui de Deraa est le cousin du président NDLR]. La sûreté tire à balles réelles sur les manifestants. Deux hommes tombent à Deraa, ce sont les deux premières victimes de la révolution syrienne. Une semaine après, on déplore une centaine de morts. »

« À Deraa, une statue du père du président – Hafez al-Assad – est déboulonnée. Le geste est d’une grande portée symbolique. Désormais, le peuple veut la chute du régime”. La Sûreté laisse exprès des armes devant ses bureaux pour inciter les gens à s’en emparer. Les premières désertions de soldats sont annoncées. Le 30 mars, Bachar al-Assad lance une véritable déclaration de guerre à son peuple dans son premier discours au Parlement depuis le début du soulèvement. »

Les forces du régime livrent aux soldats déserteurs qui forment les premières brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) dès l’été 2011, rejoints par de jeunes rebelles qui ont fini par réclamer et accepter des armes en 2012, une longue bataille pour le contrôle de la vieille ville et de ses environs. Parmi les destructions qui ravagent la cité, l’une d’elles a une portée symbolique qui touche les habitants et –au-delà – les amoureux du patrimoine : le minaret de la mosquée al-Omari, la plus ancienne de Syrie, devenue l’épicentre des rassemblements est détruit en avril 2013. Et la mosquée est à nouveau touchée par un incendie cette fois en 2017.

Rassemblement en 2011 devant la mosquée al-Omari / Destruction du minaret de la mosquée al-Omari en 2013 via Syrie MDL (source Lens Horany) 

 

Hamza al-Khatib, la première icône de la révolution

A-t-on jamais vu une révolution déclenchée par des enfants ? Deux ans après les faits, Arte retrouve la trace de deux d’entre eux, devenus des adolescents, en Jordanie avec un de leurs pères, admiratif, qui n’en est toujours pas revenu. Pour Naief Abazid (ou Abazied, selon les transcriptions), 14 ans au moment des faits, aujourd’hui réfugié en Autriche, que le grand reporter Mark MacKinnon retrouve à Vienne , les choses sont plus difficiles à assumer : «j’étais un enfant, je ne savais pas ce que je faisais. ».

 

Le rôle des enfants ne s’arrête pas là. À la mi-avril 2011, les blindés de l’armée entrent dans la ville et coupent l’eau, l’électricité et les communications. Le 29, des milliers d’habitants réclament la levée du siège. Parmi eux, Hamza al-Khatib, 13 ans, avait accompagné son père d’une petite ville des environs, pour apporter des vivres à la population de Deraa. Arrêté en chemin, il est torturé à mort, sa dépouille est émasculée et profanée avant d’être rendue à sa famille des semaines plus tard…

 

Les femmes s’en mêlent. À Damas, de brefs sit-in en appartements pour participer au mouvement de protestation sans risquer la prison et la disparition se multiplient, comme en témoigne cette courte vidéo tournée le 30 mai 2011 où les participantes proclament « Nous sommes toutes les mères de Hamza al-Khatib » .

L’identification à la mère de l’enfant assassiné, le refus de l’allégeance au régime provoquent un basculement : le martyre s’inscrit désormais dans l’histoire de la révolte. Pour l’universitaire Cécile Boëx , « ces formes séculières de martyres, empreintes d’éléments religieux très forts, assurent le passage d’un état politique à l’au-delà. Elles renvoient aux martyrologies nationales à l’époque de la lutte anticoloniale et de la construction des États-nations dans le monde arabe. En Syrie, les références religieuses sont aussi une réaction au « laïcisme » autoritaire du régime. Cependant le martyre n’est pas recherché, comme chez les djihadistes, mais accepté. » Le 1er juin 2011, Human Rights Watch (HRW) condamne les crimes contre l’humanité perpétrés par les forces du régime à Deraa.

 

Les comités locaux élus, une expérience démocratique fragile

Un an après l’intervention militaire russe en 2015 qui sauve le régime, un élu du Conseil régional de Deraa – Abou Adnan, avocat de formation ayant participé à la création de l’Ordre des avocats libres, aux premiers jours du soulèvement ) – brosse un tableau nuancé des conseils locaux mis en place par les civils dans les 62 villes et villages libérés du sud du pays : quand 70 % du territoire a été libéré, les conseils locaux ont élu un conseil régional de 20 membres avec un mandat d’un an. En fait, ces structures, faute de moyens, ont surtout une action humanitaire, explique-t-il. À ce stade, « ni le régime, ni le peuple, ni l’opposition ou l’Armée libre n’ont d’influence sur le terrain. Ce sont les puissances mondiales qui décident pour nous », confie-t-il, ajoutant « le fait que le peuple résiste depuis six ans est déjà une victoire en soi. » À la différence d’autres gens, l’élu pense que « ce régime est fini et qu’il ne pourra plus jamais reprendre le contrôle du pays. »

C’est pourquoi il continue de travailler sur des projets concrets de développement. « Bien que les ONG [internationales] perçoivent très positivement le rôle des conseils locaux », ces derniers ne sont jamais financés directement. Les ONG préfèrent passer par des structures ad hoc. « La principale, Rabitat Hal Hauran (La Ligue des gens du Hauran) est soutenue par le Qatar et dirigée par des Frères musulmans. Le second organisme, Tamkin, est basé à Londres et reçoit des fonds de l’ONU. Sollicité par Tamkin avec quatre autres personnes pour évaluer les projets qui lui avaient été soumis, Abou Adnan a donné un avis favorable à la création d’un hôpital mais alerté sur « un mécanisme de corruption autour d’un projet de pompage de l’eau des puits. » L’équipe responsable a été remplacée. Abou Adnan a alors tenté, avec l’aide d’autres avocats, de lancer un projet de restructuration du tribunal : « les fonds lui ont été octroyés mais les fonctionnaires du tribunal ont bloqué toute possibilité de changement ». Le projet a été enterré.


La victoire militaire du régime ramène le retour de la « grande prison »

Le 12 juillet 2018, le drapeau officiel syrien, différent du drapeau des révolutionnaires, qui a préféré adopter celui de l’indépendance du pays ), flotte de nouveau au-dessus des décombres de Deraa. Un accord de cessez-le-feu, obtenu après quinze jours de bombardements intenses, a été négocié entre les Russes et les chefs des groupes rebelles. Damas présente cet accord comme une « réconciliation », les rebelles le vivent comme une « capitulation ». « Écœurés, démobilisés », « parfois achetés et « retournés » par le régime, selon le journaliste Benjamin Barthe du Monde, les combattants du Front du sud, qui contrôlait les deux-tiers du Hauran au printemps 2015, victimes du déséquilibre des forces et des moyens militaires en présence, du lâchage de leurs soutiens internationaux – États-Unis en tête – à la fin de l’année 2017, et de leurs dissensions internes, ont hissé le drapeau blanc début juillet. (Ceux qui ont refusé de se rendre sont partis en bus – avec leurs familles – grossir les rangs des déplacés dans la région d’Idlib, encore aux mains des insurgés.)

Cette reconquête ne s’accompagne pas du retour des éboueurs mais de celui de la police secrète – les moukhabarat . Cela se traduit pour la population par des disparitions d’anciens chefs rebelles et de figures de l’opposition  et l’angoisse de la conscription pour les hommes de 18 à 42 ans, qui ont six mois pour régulariser leur situation militaire sur fond d’économie exsangue. La société est plus fragmentée que jamais, constate un jeune journaliste citoyen, en relation avec le site Syria Direct, soutenu par la Fondation Konrad Adenauer . Les zones où la rébellion a négocié un accord avant de se rendre s’en sortent mieux que celles où les rebelles ont capitulé sans autre forme de procès. Au nord de Deraa, à Inkhil, la vie semble suspendue. Pour Abou Mahmoud, la ville aura besoin de mille ans avant de retrouver son état d'avant-guerre…


 


Pour aller plus loin

Les Carnets de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) ont publié le cinquième tome de leur somme sur le Hauran antique en février 2011

Le site Mémoire Créative, à l’origine du livre Chroniques de la révolte syrienne, des lieux et des hommes 2011-2015 (Presses de l’IFPO,2018), recense 138 ressources écrites, sonores, visuelles sur Deraa, orthographié Daraa, sous l’influence de la transcription vers l’anglais et 7 ressources complémentaires sur Daraa al-Balad, la vieille ville. Ces archives couvrent l’ensemble de la période 2011-2018. Elles sont mises à jour en permanence.

 

Pour voyager en chansons

Deux stars de la chanson arabe des années 1940 et 1950 viennent du Hauran

Asmahan, surnommée la divine

« Amira, druze née sur un bateau entre Izmir et Beyrouth, morte noyée dans le Nil à 27 ans. Gloire, amour, mariages, espionnage, amants, alcool, jeu, meurtres, scandales, palaces... Sa vie tapageuse et ses frasques, célèbres dans tout le Proche-Orient, ainsi que le rôle qu'elle joue lors de la IIe Guerre Mondiale nourrissent les fantasmes jusqu'à nos jours. Mais surtout, il y a sa voix, sa voix envoûtante et déchirante », écrit Lamia Ziadé dans Ô Nuit, ô mes yeux (POL, 2015).

Et Farid el-Atrach, son frère. Ils ont parfois chanté ensemble, comme ici Al Leil (Le soir)

 

 


Illustration: Le plateau du Hauran avec dans le lointain le sommet enneigé du Sud-Liban, Madeleine et Pascal© CC