La lecture que Gilles Hanus fait du Traité Théologico-Politique de Spinoza montre la stratégie de ce dernier pour articuler politique, piété et philosophie.

Pour philosopher librement, il faut vivre en paix. Comment faire pour que les hommes demeurent ensemble dans la concorde, contre les séductions et les violences de la superstition et de l'idéologie, elles mêmes puisant leurs sources dans l'impétuosité des désirs naturels des hommes ? Il faut – et c'est la lecture que Gilles Hanus fait du Traité Théologico-Politique de Spinoza dans son livre Sans images ni paroles : Spinoza face à la révélation – penser l'articulation du politique, de la piété et de la philosophie.

Fonder le politique c'est tenir compte des forces en présence, des lois de la nature auxquelles sont soumis tous les hommes en tant qu'êtres naturels. Pour concilier des intérêts divergents, Spinoza se fait stratège, en vue de la victoire, avançant ses pions un à un. C'est pourquoi il soumet les textes à ses intentions de lecteur, laissant de côté l'étude de la vérité. C'est ce qu'il fera avec sa lecture des Proverbes de Salomon. Il y fondera philosophiquement le politique en montrant que le roi Solomon croyait au pouvoir de l'entendement pour que les hommes obéissent en connaissance de cause. Dès lors, Spinoza voit dans les Proverbes non pas un texte équivoque usant de paraboles, ou autres images, mais un texte univoque pouvant être lu philosophiquement.

 

Distinguer le livre d'entendement et celui d'imagination

Ce travail de lecture fidèle à l'entendement est la condition essentielle pour livrer bataille à la superstition. La lecture attentive par Gilles Hanus du Traité Théologico-Politique de Spinoza le conduit, dans un premier temps, à dissocier deux connaissances : celle obtenue par la Révélation et celle de l'entendement, qui s'en remet à elle-même sans intermédiaire. Pour être entendue, la révélation recourt à la prophétie qui lui est extérieure. Entre Dieu et le croyant, l'intermédiaire qu'est le prophète est chargé de traduire la parole ou les Écritures divines, dans le but de la restituer dans une langue audible par ceux qui écoutent.

La difficulté, avec le travail d'interprétation du prophète, vient de ce détour par les signes. Dans la préface au Traité Théologico-Politique, Spinoza engage à la suite de Lucrèce une virulente critique d'une humanité superstitieuse qui aimerait que tout se passe comme elle le veut, niant en cela les lois de la nature et s'en remettant aux signes qu'elle attend de Dieu. Il faut admettre le Mystère, ne pas voir non plus des signes partout. Face à l'incompréhension, il faut accepter les limites de la connaissance mais aussi la nécessité de renoncer à comprendre pour ne pas s'égarer. Cette humilité du philosophe est condition de la priorité de l'entendement.

Gilles Hanus procède de même dans son livre. Philosopher c'est d'abord faire surgir les problèmes avant de les résoudre et accepter les limites de notre entendement. D'où cet ouvrage qui croise la gnose et la philosophie, l'important étant les intentions de lecture : « La lecture des livres philosophiques, si ardus soient-ils, est aisée car elle ne tient qu'à l'effort produit par l'entendement pour remonter, grâce au raisonnement, à l'intention de l'auteur philosophe » .

 

L'impossible fondement du politique par les prophètes

Les diverses guerres, particulièrement les guerres menées au nom de la religion  dont Spinoza fut témoin, mais plus près de notre présent agité, nous-mêmes, rendons impossible l'exercice d'une pensée philosophique privée de liberté pour pouvoir se déployer. La guerre, c'est la peur et l'insécurité : des passions tristes qui font taire le désir de liberté. L'homme pris au piège des guerres ne pense qu'à une chose : survivre. Les prédicateurs et tyrans de toute espèce ont alors beau jeu de développer la superstition contre la connaissance naturelle, voire la connaissance de la révélation, lorsque celles-ci ne correspondent pas à leurs intérêts. Spinoza a fondé philosophiquement l'éthique. Comment parvenir ici à fonder philosophiquement le politique ? En faisant usage de stratégie, répond Gilles Hanus.

La Révélation ne donne pas l'être de Dieu et attend un travail d'interprétation de la part du prophète. Cependant le prophète est impuissant pour parvenir à une connaissance de l'être divin. « Si le véritable rapport à Dieu, donc à la nature, relève de la pensée pure et non de la parole, le philosophe authentique ne saurait avoir d'autre tâche que celle de « traduire » les paroles en pensées »  écrit Gilles Hanus. La difficulté, pour le prophète, est de se libérer de ces signes dont le langage est constitué et qui s'interposent entre lui et Dieu. L'interprétation prophétique ne peut se débarrasser de l'imagination car elle ne peut s'en tenir qu'à la représentation. Elle ne peut dès lors que développer la croyance, mais pas la connaissance.

 

Les diverses figures de la prophétie

La prophétie ne quitte jamais l'image. Ainsi en va-t-il d'Abraham réclamant un signe à Dieu afin d'établir la vérité de la Révélation, à la différence de la vérité adéquate du philosophe qui se construit index sui, à partir d'elle-même. Le prophète Moïse sera la première figure à tenter de se libérer du signe. Il reçoit la parole de Dieu sur le Mont Sinaï, entouré par le peuple israélite. Le peuple ne perçoit que cris là où lui entend une parole. Il semble s'être affranchi du recours à l'image par son rapport direct à Dieu. Cependant, explique Gilles Hanus, il demeure extérieur à Dieu, dans un rapport de «face à face» . Il lui faut faire obéir le peuple. Son discours qui se veut efficace, à des fins d'obéissance, n'est alors que tournure rhétorique de la loi. Il manque l'être de Dieu qui n'est pas le discours de Dieu. Asservi à sa représentation de Dieu mais absent à son essence, il ne peut à son tour que forcer le peuple à obéir aveuglément sans vivre conformément à la nature .

Adam est la première figure qui, chronologiquement, reçut directement la révélation de Dieu. Pourquoi a-t-il alors commis la faute ? Du fait d'un défaut de connaissance ou d'un déficit de révélation : Dieu n'aurait pas tout dit. Il s'en serait tenu à l'ordre d'obéir.

 

La philosophie peut-elle fonder le politique ?

On ne parvient pas à la connaissance de Dieu par la traduction de ses paroles. On l'a vu : les prophètes n'ont pas cette connaissance de l'essence divine. De la même façon, la notion politique de « pacte » est obscure car pure fiction de l'imagination. De ce fait, la décision collective à l'origine du pacte est invérifiable. Spinoza, au chapitre XVI du Traité Théologico-Politique, établit que la nécessité du collectif provient de l'épreuve que tout homme peut faire des limites de sa puissance personnelle. Très vite, en effet, il fait l'expérience du conflit entre son désir naturel et la puissance nécessaire pour y parvenir. C'est cela qui le pousse à accepter l'accord. Mais que s'est-il passé pour que l'individu accepte de se démettre d'une partie de soi ? Citant Alexandre Matheron, Gilles Hanus évoque la pression de l'opinion publique sur les non philosophes, redoutant la honte, et les poussant ainsi à l'obéissance.

Gilles Hanus écrit en conclusion : si la philosophie est sous la tutelle de la religion, elle devient alors instrumentale et se réduit à la pure rhétorique. Le politique prend la forme de la monarchie. « L'en libérer revient à ouvrir l'espace républicain » . Si c'est la philosophie qui dirige la religion, cette dernière se voit qualifiée de délire et déraison, « et le politique prend souvent la forme de la tyrannie » . Si au contraire c'est le politique qui tient les rênes, la philosophie devient pure idéologie au service de l’État, et la religion, un instrument de police.

Les enjeux ainsi dégagés, la lecture de Spinoza amène Gilles Hanus à expliquer l'insuffisance de la pensée critique pour parvenir à établir les articulations entre la raison, la foi et l'imagination. Les bornes sont posées. C'est bien plutôt une pensée tactique qu'il s'agit de développer, un art de combattre ensemble en distribuant et articulant les rôles de chacun afin d'obtenir une paix durable. Ainsi en va-t-il de l'art militaire qui organise les compétences de l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie, en vue de la victoire. Il s'agit d' obtenir la paix en faisant collaborer les contraires avec leurs contradictions.

 

Une stratégie d'interprétation des Écritures

La stratégie que poursuit Spinoza n'a pas en vue, ici, d'établir la vérité, mais de contrer la menace pour la paix que peut représenter la superstition. Ceci explique pourquoi il se livre à une lecture des versets religieux. Comme l'écrit Gilles Hanus, « L'omniprésence de la superstition l'a cependant contraint à en affronter la source pour dissiper la confusion fatale de la foi, de la pensée et de la politique et libérer la forme authentique de la piété ». La foi n'a en effet rien à voir avec la superstition. Spinoza, dans le Traité Théologico-Politique, rompt avec l'approche géométrique de l'Ethique s'en remettant au calcul tacticien. Il cite à de multiples reprises des passages de la Bible, ce dont il s'était tenu à l'écart dans l'Ethique. S'il y a une opposition entre la parole de la Révélation, délivrant une connaissance non naturelle mais divine, et la parole de l'entendement more geometrico, tenant la révélation à l'écart d'elle-même, elles ne le sont que d'un point de vue modal, l'une enquêtant systématiquement, l'autre enquêtant selon l'ordre narratif engendrant des effets incontrôlés de cette traduction et l'emploi nécessaire des figures et de l'imagination – particulièrement les métaphores – car elles n'ont pas le même public.

Ainsi elles sont toutes deux vraies, mais selon des modes différents. Ce sont des connaissances et nullement des productions d'une imagination en délire. L'homme n'étant pas un « empire dans un empire », la connaissance est celle de la nature, donc de Dieu, et à ce titre, Dieu n'étant pas extérieur à la nature : la révélation et l'entendement se rejoignent. La complication, ou plutôt le problème, survient lorsque Spinoza revient sur cette communauté de connaissance.

La parole divine, par l'intermédiaire des prophètes, à la différence de l'entendement qui se donne directement, sans détour par la traduction de l'image ou la parole, s'adresse à un public peu nombreux. Le prophète s'adresse au vulgus, l'ensemble des ignorants. Mais l'ignorant, celui qui n'en reste qu'à la connaissance du premier genre, productrice d'illusions, est vite rejoint par celui qui méprise la connaissance naturelle. Celui-là, c'est la figure de l'Hébreu selon Spinoza. Figure de la suffisance qui ne fait que dissimuler son ignorance. Lui aussi se voile la face, comme le superstitieux qui ne connaît rien de Dieu et croit pourtant le connaître. La stratégie de Spinoza s'éclaire : avec le vulgus il n'y a pas d'autre possibilité que le discours du prophète pour emporter son adhésion. C'est la leçon de Moïse. 

Si le philosophe parvient à connaître selon un rapport d'évidence – « qui a une idée vraie, en même temps sait qu'il a une idée vraie, et ne peut douter de la vérité de la chose »  – le prophète reçoit de Dieu la révélation qu'il doit interpréter avec l'appui de l'imagination, pour les autres. Le prophète transforme une connaissance en objet de foi, en Loi. Le philosophe, au contraire, s'en remet à la raison, à la clarté des concepts, sans faire appel à cette même imagination qui est source d'illusions quand elle se mélange à l'entendement.

Là est la limite de la philosophie. La faiblesse du discours philosophique, c'est qu'il a besoin d'autres formes de discours pour parvenir à ses fins dans le champ du politique.

 

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