Histoire

« Femmes à Boches ». Occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre

Couverture ouvrage

Emmanuel Debruyne
Les Belles Lettres , 464 pages

Ces Françaises qui fréquentaient les Allemands pendant 14-18
[vendredi 09 novembre 2018]


Femmes Boches prsente la vie de ces franaises qui, dans les territoires occups entre 1914 et 1918, ont fait le choix de frquenter l'ennemi. Un sujet longtemps tabou trait avec finesse.

« Cent ans après, Femmes à Boches est le premier ouvrage à se pencher sur l'histoire de ces femmes », écrit ainsi l'éditeur en quatrième de couverture. Il est vrai que si beaucoup de choses ont été écrites depuis 1918 sur la Grande Guerre, les deux millions de civils français qui ont subit l’occupation allemande ont pendant longtemps été ce qu'Annette Becker a appelé les « oubliés de la Grande Guerre » . De nombreux écrits ou témoignages sont revenus leur sort dans les années 1920, dont le livre de Georges Gromaire, L'occupation allemande en France (1914-1918), paru en 1925, a été le best-seller. Mais l'histoire des civils français confrontés à l’occupation pendant ce conflit est ensuite et peu à peu devenue anecdotique, surtout après la Seconde Guerre mondiale qui a soumis l’ensemble du pays aux affres de l'occupation. Il a fallu attendre la fin des années 1990 pour voir des chercheurs de premier plan (Annette Becker, Philippe Nivet) s'intéresser à ce sujet. Depuis, la vie des civils dans les régions occupées est beaucoup plus étudiée, notamment par des jeunes chercheurs comme Philippe Salson ou l'anglais James Connolly.

L'historiographie de l'occupation durant la Grande Guerre est différente en Belgique. La quasi-totalité du territoire ayant été envahie durant ce conflit, les travaux historiques ont été beaucoup plus nombreux sur ce sujet. Depuis les années 2000, ce sont surtout deux chercheurs belges qui s’y sont intéressés : Laurence Van Ypersaele et Emmanuel Debruyne, qui l'abordent notamment par le biais de la résistance. Avec Femmes à Boches, Debruyne s'intéresse ici à un sujet sensible, qualifié par les historiens du second conflit mondial de « collaboration horizontale » : les femmes qui ont eu des relations intimes avec l'ennemi. L'expression « femmes à Boches » est contemporaine de la Grande Guerre. Elle était déjà employée par les habitants du reste de la France pour jeter la suspicion sur les femmes restées pendant quatre ans au contact des Allemands dans les régions occupées, et qui avaient dû - c'était alors évident pour beaucoup - se laisser aller à une conduite antipatriotique en donnant leur corps à l'ennemi.

Debruyne cherche ici à présenter les différents types de relations qu’ont pu entretenir les Françaises et les soldats allemands, et à comprendre pourquoi certaines d’entre elles ont pu choisir de coucher avec les soldats de Guillaume II. Il analyse aussi avec finesse les conséquences de ces relations, taboues dès 14-18, sur la vie de celles qui s'y sont adonné. Femmes à Boches éclaire ainsi un aspect méconnu mais essentiel de la Grande Guerre : celui de la vie intime dans les territoires occupés. Il porte un regard décalé mais essentiel sur le conflit qui n'est désormais plus uniquement perçu par le prisme de la vie des soldats au front.

 

Choisies ou contraintes : typologie des relations sexuelles entre Françaises et Allemands durant la Grande Guerre

Entre 1914 et 1918, dix départements français et la quasi-totalité de la Belgique sont occupés par les troupes germaniques, comme le rappelle Debruyne grâce à une carte proposée au début de l'ouvrage. Dès août 1914, avec l'invasion de la Belgique et du nord de la France, de nombreux viols sont perpétrés par les Allemands sur des femmes. Leur nombre paraît tellement élevé durant les premiers mois de la guerre que dans certaines communes françaises ou belges, on constate une forte croissance des naissances de « père inconnu » en mars-avril 1915, qui représentent parfois 12 à 15 % des naissances de l'année 1915. Alors que le front se stabilise à l'automne 1914 et que les Allemands s'installent, les cas de viol diminuent, l'état-major allemand cherchant à mieux contrôler les usages guerriers des violences sexuelles commises par ses soldats. Dans les faits, des relations forcées se produisent tout au long de la guerre, car les Allemands qui s'y adonnent exercent de nombreuses pressions psychologiques (chantage au ravitaillement, au travail forcé ou à l'emprisonnement) pour arriver à leurs fins.

La prostitution est le biais choisi par toutes les armées pour essayer de répondre aux désirs sexuels des soldats. Cette question est cruciale dans tous les états-majors qui cherchent à encadrer l’activité des prostituées pour éviter le « péril vénérien ». Pour les Allemands, beaucoup de prostituées sont françaises dans les territoires occupés. Aux habituées de l'avant-guerre, se joignent de nouvelles femmes qui voient là un moyen de subsistance alors que les territoires occupés sont soumis au manque constant de nourriture. L'encadrement de la prostitution devient une nécessité : de véritables politiques prophylactiques sont menées auprès des prostituées et des soldats pour les inciter à se protéger lors des rapports et à éviter de fréquenter des Françaises en dehors des prostituées reconnues comme telles, soumises à une visite médicale hebdomadaire. Les femmes qui fréquentent les soldats allemands sans s'adonner officiellement à la prostitution sont recherchées par les autorités car elles sont perçues comme un vecteur potentiel de propagation des maladies vénériennes. Or, comme le montre Debruyne, les relations sexuelles tarifées entre Françaises et soldats allemands sont les plus nombreuses.

Un dernier type de relation concerne les femmes qui ont choisi d'aimer un Allemand et d'avoir une relation suivie avec lui. Certaines agissent par intérêt, d'autre par amour. L'intérêt de la « collaboration horizontale », surtout si l'amant est un officier, est de procurer à la maîtresse un certain statut social qui lui évite le manque de nourriture, mais aussi d'aller aux travaux forcés ou d'être déportée comme otage. Beaucoup d'Allemands logent alors chez les habitants, ce qui permet de mieux contrôler les populations civiles. Dans ces conditions, certaines femmes s'offrent aussi à un soldat allemand dont la présence lui permet de se substituer à un mari absent ou même défunt : attentionné, prévenant, il devient alors l'homme de la maison dans une société française occupée où la plupart des jeunes hommes sont partis depuis août 1914. Les soldats allemands viennent alors parfois satisfaire le manque affectif et sexuel provoqué par l’absence durable des conscrits.

 

Les conséquences de ces relations sur les femmes : maladies vénériennes, enfants de l'ennemi et opprobre populaire

Après avoir présenté les différents types de relations sexuelles et/ou affectives qui ont pu unir des Françaises et des Allemands, Debruyne aborde leurs conséquences sur la vie de celles qui se sont livrées à des rapports tabous. Le développement de maladies vénériennes est la première d'entre elles, principalement pour les prostituées ou celles qui ont multiplié les relations avec des Allemands pour satisfaire des besoins relativement immédiats.L'autre conséquence majeure, c'est la naissance de ce que Stéphane Audouin-Rouzeau a appelé un « Enfant de l'ennemi » . Qu'il soit issu d'une relation contrainte ou voulue, cet enfant suscite rumeurs et ragots sur la conduite de sa mère. Dans une société encore très marquée par la religion, une femme qui a un enfant hors mariage est mal perçue, même si celui-ci est issu d'une relation contrainte. D'où les politiques contraceptives développées par l'état-major allemand pour éviter à la fois les maladies vénériennes, mais aussi les naissances de ces bébés qui, dès 1915, posent la question de leur statut : sont-ils français ou allemands ?

De même, Debruyne s'interroge sur les nombreux avortements clandestins : si on comprend leur raison (éviter de répondre de la honte suscitée par le viol, mais aussi empêcher la naissance d'un « petit allemand »), l'auteur cherche à voir dans quelles conditions et par qui ils sont effectués. Il essaye aussi de quantifier le nombre de naissances issues de ces relations : à Douai dans le Nord, les naissances illégitimes représentent 10 % du total des naissances en 1913. Pendant la guerre, elles oscillent entre 20 et 38 %. C'est dire si le nombre de relations entre Françaises et Allemands, consenties ou non, ont été nombreuses. Mais il faut aussi limiter la portée de ces chiffres, car dans la mesure où la plupart des jeunes Français étaient mobilisés, les naissances dans le cadre du mariage devaient nécessairement diminuer : il y a donc aussi moins de naissances en valeur absolue, d'où le pourcentage élevé de naissances hors mariage. Debruyne avance dès lors plusieurs chiffres qui ramènent la moyenne des naissances attribuées aux Allemands à environ 1,5 % de la population des territoires occupés.

Mais plus que les enfants nés de l'ennemi, c'est surtout le comportement réel ou spposé des « femmes à Boches » qui choque leurs compatriotes dans les territoires occupés. Pendant le conflit, une partie de celles dont la conduite est jugée inconvenante est ostracisée par le reste de la population civile, à commencer par leurs familles « élargies ». Si, en effet, les parents peuvent parfois comprendre, voire défendre le comportement de leur fille, pour le reste de la famille, c’est rarement le cas. Debruyne propose ainsi le cas exemplaire de Louise Lemoine de Mézières, tombée amoureuse de l'officier allemand Fritz Evers, logé chez elle. À la fin de la guerre, elle le suit en Allemagne et se marie avec lui. Pendant de nombreuses années, elle est ensuite empêchée de revenir en France, aussi bien par les autorités que par des membres de sa famille qui refusent de la rencontrer. Une certaine pression sociale s’exerce donc sur les épaules de celles qui choisissent de fréquenter les Allemands. Menaces, mises au ban de la société villageoise (dans les grandes villes, c'est moins visible) : les « femmes à Boches », à cause de leur comportement jugé indigne, sont mises à l'index. Aprèsguerre, de nombreux phénomènes de vengeance ont lieu, en Belgique, où des femmes sont tondues, et où on se livre à différents rituels expiatoires. Cependant c’est bien moins souvent les cas en France, où les autorités ont pris soin de faire arrêter les suspectes connues (à partir de listes dressées par les autorités se basant sur les témoignages de réfugiés ou d'évacués) et de les éloigner de leur domicile.

 

Une analyse pertinente de la vie intime en 14-18

En analysant un aspect de la vie intime des soldats et des civils voués à cohabiter par la force des événements, Femmes à Boches constitue sans conteste une avancée majeure dans l'historiographie de la Grande Guerre. Même si certains de ces thèmes sont traités ailleurs par d'autres historiens (Le Naour, Becker, Nivet), il n'en demeure pas moins que l'intérêt premier de ce travail mené par Emmanuel Debruyne est d'avoir regroupé dans cet ouvrage la diversité des expériences intimes vécues par les femmes des territoires occupées. En plus de renforcer la perspective du genre sur les études de la Grande Guerre, Femmes à Boches confirme l’intérêt des perspectives transnationales. En définitive, Debruyne propose ainsi une approche globale de cette épineuse question des femmes dont le comportement a tant choqué dès 14-18, tant dans les territoires occupés que dans le reste du pays qui les observait et qui les jugeait de loin.

Il en ressort que pendant l'occupation, le corps des femmes dans les territoires occupés est un enjeu pour chacun des belligérants. Pour les Allemands, les femmes sont une source potentielle de contamination vénérienne qui pourrait affaiblir leur armée, tandis que pour l’opinion française, ces femmes qui frayent avec l'ennemi sont considérées comme des traîtres. Dans le cadre de cette guerre d’hommes, les cas des Françaises du Nord-Est livre donc une nouvelle image de ce qu’a pu être l’« occupation du corps féminin ».

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