Un retour sur les hauts faits, les gloires et les errements de la Révolution d’Octobre, pour réconcilier idéal trotskiste et impératif démocratique, à destination des gauches radicales du XXIe siècle.

Jean-Christophe Sellin est membre du Parti de gauche et conseiller régional en Occitanie. Il a longtemps milité à la LCR, et son livre est préfacé par Alexis Corbière. C’est donc un ancien trotskiste demeuré proche de ses convictions premières qui s’exprime sur la Révolution d’Octobre, dont il s’efforce de dresser un bilan au regard des enjeux politiques actuels.

En février 1917, une première série d’événements insurrectionnels se font suite, nés du soulèvement des femmes de Petrograd, mais en ce début d'année, les bolcheviks n’appellent pas encore à la grève. En octobre de la même année, la prise du Palais d’hiver tient à une décision de Lénine. Jean-Christophe Sellin énumère les acquis de la seconde révolution : égalité des sexes, droit de vote des femmes, allocation maternité, lutte contre la prostitution, forte augmentation du budget de l’éducation qui passe de 195 millions de roubles en 1916 à 10 milliards en 1919… Il évoque aussi l’efflorescence créatrice de ces jeunes années post-révolutionnaires, dont les grands noms sont ceux de Chagall, Kandinsky, Malevitch, Eisenstein, Akhmatova, Maïakovski, etc. De même, des nouveaux instituts sont ouverts pour stimuler la science, et Trotsky défend la psychanalyse, contre Lénine.

 

L’épineux héritage de la guerre bolchevique et de la dictature

Cependant les bolcheviks se trouvent aussi confrontés au chaos de la guerre civile : les armées blanches, étrangères, la rébellion des mencheviks et les Socialistes révolutionnaires (SR) tentent de renverser le nouveau régime. Le 30 août 1918, Lénine survit aux coups de feu tirés par la militante SR Fanny Kaplan. Trotsky et Lénine comptent sur le succès de la révolution allemande. Mais dans la République de Weimar, le gouvernement socialiste s’appuie sur les corps francs pour écraser le soulèvement naissant et la République des conseils de Bavière. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés.

L’Assemblée constituante née des élections de novembre 1918 est très défavorables aux bolcheviks et Lénine en ordonne la dissolution. Jean-Christophe Sellin note : « Certes toute institution démocratique a ses limites et ses lacunes, ce qu’elle partage d’ailleurs avec toutes les institutions humaines. Mais, le remède qu’on trouve chez Lénine et Trotski -_supprimer carrément la démocratie - est encore pire que le mal qu’il est censé guérir » . Il ajoute : « La liberté, c’est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement » .

Dans une brochure intitulée Terrorisme et communisme (1920), Trotsky prône la militarisation de l’économie et des syndicats. L’année suivante, il ordonne la répression de la révolte de Kronstadt. D’après Sellin, il le regrettera jusqu’à la fin de ses jours. La révolution avait commencé à dévorer ses propres enfants. En 1921, le communisme de guerre est abandonné. Pour imposer la NEP contre l’Opposition ouvrière Lénine et Trotski prohibent les tendances et les fractions au sein du Parti. Sellin commente : « Cette interdiction des tendances et des fractions au sein du parti-Etat sera déterminante dans la mutation du système économique en système bonapartiste » .

 

Errements du stalinisme

En octobre 1923, 46 bolcheviks écrivent au Comité central pour exiger la liberté de critiquer et de débattre en congrès extraordinaire. La lettre est détruite au nom de l’interdiction des tendances et des fractions. A la mort de Lénine, Staline lance la promotion Lénine : le parti recrute 200 000 adhérents sans expérience ni formation. Les bases du Léninisme constitue un nouveau catéchisme à leur intention. Dans une formule pour le moins audacieuse, Jean-Christophe Sellin qualifie de « bonapartiste » la stalinisation de l’Etat. Selon une perspective qui s'oppose radicalement à la vision proposée au même moment par Roger Martelli (dont le livre est aussi l'objet d'une recension sur Nonfiction), il note : « Le bonarpartisme est une méthode de prise du pouvoir et de gouvernement pour en finir avec les acquis de la révolution » .

C’est donc pour conserver ses privilèges que la catégorie dominante, la bureaucratie en l’occurrence, « accepte la mise en place d’un appareil politique, policier et militaire, avec à sa tête un sauveur suprême » . Il ajoute : « En 1926, le bonapartisme stalinien enrichit les koulaks pour profiter avec eux de l’enrichissement de l’économie, mais quand, en 1927, les koulaks commencent à vouloir refuser de partager, alors la bureaucratie prépare un tournant à 180 degrés pour châtier les koulaks et collectiviser complètement l’économie et l’agriculture » .

Jean-Christophe Sellin s’interroge sur les leçons que peut tirer la gauche actuelle de la Révolution d’Octobre. La démocratie, l’écologie, l’indépendance syndicale constituent les impératifs de la révolution citoyenne qu’il appelle de ses voeux. Il définit la révolution citoyenne comme « la combinaison de la conscience républicaine, la conscience de classe et la conscience écologique »  et il voit dans la formation politique dont il est l’élu un projet visant à dépasser les cartels politiques. Ce en quoi elle devrait ainsi être « léniniste », c’est que, sur le plan théorique, Lénine décrivait le parti comme un intellectuel collectif : aux yeux de Jean-Christophe Sellin, cela signifie que le parti de la révolution citoyenne doit s’ouvrir aux bienfaits de la démocratie – quitte à rompre avec certains de ses héritages et avec les conceptions de certains de ses dirigeants et militants.

La leçon d’Octobre, c’est donc que le citoyen doit se trouver au cœur de l’action politique. Sellin regrette qu’en 1917 l’Assemblée constituante n’ait pas été le cadre dans laquelle le peuple aurait pu se reconnaître, et il rappelle que Jean-Luc Mélenchon réclame l’élection d’une constituante pour une VIème République – bien que l’élection d’une Constituante ne garantisse pas une participation politique allant au-delà du jour de son élection. Mais Jean-Christophe Sellin estime que l’essor des réseaux sociaux et d’Internet favorise la vie démocratique – même si l’ingouvernabilité des acteurs du web (GAFAM, hackers privés ou d’Etat, etc.), la déstructuration de l’espace public et le dévoilement de l’intimité promises par les réseaux sociaux inquiètent d’autres démocrates. A l’appui de sa démonstration, dans les pas de Jean-Luc Mélenchon, Sellin donne enfin en exemple le Venezuela, la Bolivie et l’Equateur, qui ont mis en œuvre des mécanismes de contrôle et de révocation des élus et incarnent ainsi un léninisme dystopique séduisant aux yeux de certains.

 

A la recherche d’un bolchevisme pour le XXIe siècle

Le livre de Jean-Christophe Sellin est donc avant tout une publication militante, qui s’autorise un certain nombre de pas de côté et d’arrangements avec l’histoire. Ainsi la notion de bonapartisme, que Jean-Christophe Sellin emprunte à Trotsky, obscurcit sans doute davantage qu’elle n’éclaire la compréhension du système stalinien. Le bonapartisme s’appuie sur une bourgeoisie dynamique et sur la propriété paysanne. C’est une dictature qui met fin à une révolution dont elle intègre partiellement les acquis. On n’y trouve nullement les massacres de masse, la recherche obsessionnelle de l’ennemi intérieur et la catastrophe économique et sociale inhérents au stalinisme. Le parti-Etat stalinien promeut systématiquement des individus inaptes à remplir leur fonction et décapite même l’Armée. Le stalinisme est un chaos permanent qui le distingue catégoriquement du bonapartisme.

La réflexion de Trotsky et de ses partisans sur l’URSS a varié. Il avait dénoncé un « Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré », dominé par une « caste thermidorienne », mais défendait les rapports sociaux issus d’Octobre. A la fin de sa vie il utilisait la notion de bureaucratie totalitaire dont il craignait l’avènement faute d’une révolution socialiste. En 1940, il notait : « "L'Etat, c'est moi" est presque une formule libérale en comparaison avec les réalités du régime totalitaire de Staline. Louis XIV ne s'identifiait qu'avec l'Etat. Les papes de Rome s'identifient à la fois avec l'Etat et avec l'Eglise - mais seulement durant les époques du pouvoir temporel. L'Etat totalitaire va-bien au-delà du césaro-papisme, car il embrasse l'économie entière du pays. A la différence du Roi Soleil, Staline peut dire à bon droit : ‘’La Société, c'est moi’’. ». Claude Lefort voyait dans cette analyse de Trotsky la définition même du totalitarisme où l’Etat fait corps avec la société. C’est de toute évidence une invention du XXème siècle.

A l’instar de Trotsky, Jean-Christophe Sellin interprète le stalinisme comme une rupture par rapport à la Révolution d’Octobre. En 1939, l’opposant en exil voyait dans les purges la preuve que la société rejetait une bureaucratie incapable de se transformer en classe dirigeante stable. Depuis, le conflit des interprétations s’est indéfiniment poursuivi, entre opposants au communisme (et communistes repentis) qui voient dans le léninisme un prélude au totalitarisme stalinien, et militants d’extrême-gauche qui tentent de sauver l’espoir communiste des horreurs staliniennes. A cet égard, les publications récentes de Dominique Colas (Lénine politique, Fayard, 2017), Stéphane Courtois (Lénine, l'inventeur du totalitarisme, Perrin, 2017) et Roger Martelli (Que reste-t-il de l’Octobre russe ?, Le Croquant, 2017) sont d’abord la manifestation d’un regain d’intérêt pour une gauche radicale pourvue d’une forte incarnation en la personne de Jean-Luc Mélenchon. Elles confirment surtout que l’histoire est avant tout une littérature politique.

 

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