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Politique

La question migratoire au XXIe siècle

Couverture ouvrage

Catherine Wihtol de Wenden
Presses de Sciences Po , 270 pages

L’État, le citoyen et le migrant
[mardi 09 octobre 2018]


Catherine Wihtol de Wenden propose une réédition d'un ouvrage de référence sur les migrations mondiales aujourd'hui.

Depuis la « crise des migrants » de 2015 en Europe, et bien que les arrivées se soient ralenties, les mouvements de population continuent à faire les gros titres : refus d’accueillir les réfugiés de l’Aquarius, réactions xénophobes en Allemagne, montée des partis d’extrême-droite en Suède et politiques anti-immigration un peu partout en Europe. Ce contexte brûlant fait qu’il est nécessaire que des ouvrages scientifiques éclairent la situation, loin des fantasmes et des peurs que beaucoup aujourd’hui instrumentalisent.

L’ouvrage de Catherine Wihtol de Wenden est la troisième édition d’un ouvrage initialement publié en 2010. Depuis cette date, le débat public a évolué, nos connaissances sur le phénomène migratoire également. L’autrice rappelle en début d’ouvrage que des distinctions auparavant opérantes – immigrés temporaires/permanent, réfugiés/migrants de travail – ne fonctionnent plus, que de nouveaux phénomènes migratoires apparaissent – retraités du Nord vers le Sud, déplacés environnementaux…  À partir de tous ces éléments, elle propose une version remaniée d’un livre qui se veut avant tout une mise au point, presque un manuel, sur la question migratoire au XXIe siècle, enrichi de nombreux exemples parfois peu connus. Les données battent évidemment en brèche un grand nombre d’idées reçues – ainsi, le rappel fréquent dans l’ouvrage que les pays d’Afrique subsaharienne accueillent 75 % des migrants originaires d’Afrique subsaharienne… – mais l’ouvrage propose également des réflexions utiles sur la manière de penser, voire de réagir, à la situation. Il ne s’agit pourtant pas d’un essai partisan, mais bien d’une volonté de prendre de la distance et de restituer notre connaissance de la situation et les impacts qu’elle a sur notre fonctionnement politique et social. Trois grands thèmes traversent l’ouvrage et la réflexion : comment l’État-nation réagit face aux migrations ; la citoyenneté et ses transformations ; les enjeux globaux des migrations et les réponses internationales à la situation.

 

L’État-nation secoué

L’État-nation tel qu’il s’est constitué au XIXe siècle est mal armé face à des migrations qui sont aujourd’hui globales et mondialisées. Parmi ses principales prérogatives, sa capacité à maîtriser ses frontières et les flux qui les traversent, sa souveraineté sur un territoire, sont remis en cause par l’arrivée de migrants clandestins et de sans-papiers vivant sur place. « La migration introduit en effet une anomie dans l’espace international et interne »  . Dans la mesure où les autorités étatiques ne maîtrisent pas les facteurs d’attraction de leur territoire, ils peinent à maîtriser les arrivées. La fermeture des frontières dans les pays d’immigration est un phénomène assez récent mais qui ne règle pas les problèmes, entraîne des transgressions et la mise en place d’une véritable économie du passage de frontière. L’autrice rappelle d’ailleurs à plusieurs reprises que la fermeture des frontières des pays d’accueil du Nord est une violation des droits de l’homme et des conventions internationales, qui affirment le droit de tout individu d’immigrer, de fuir la guerre, les persécutions et la misère, ou de simplement de chercher ailleurs de meilleures conditions de vie.

Par ailleurs, la mondialisation des flux migratoires et la présence de communauté dispersées à travers le monde crée des réseaux transnationaux qui défient également l’ordre national. Cela entraîne non seulement des mouvements individuels, mais aussi la formation de réseaux transnationaux qui remettent en cause l’organisation étatique et nationale du globe. Ces diasporas ou communautés transnationales peuvent être utilisés par certains États, comme la Chine, pour du soft-power à l’échelle internationale. Le droit international prend également de plus en plus compte du droit des minorités, voire justifie dans certains cas la mise en place d’une justice pénale internationale et l’ingérence à caractère humanitaire.

 

La citoyenneté à l’heure globale

Ces réseaux ont aussi une autre conséquence : la redéfinition d’une citoyenneté prenant en compte cette nouvelle situation mondialisée et la formation de telles communautés transnationales. Au Canada, aux États-Unis, au Portugal ou encore en Allemagne, on théorise la notion de citoyenneté multiculturelle. Dans d’autres cas, on différencie nationalité et citoyenneté, support de droits politiques : on peut être étranger et voter dans les élections locales en Irlande, en Suède ou encore en Belgique. Les débats actuels sur le droit du sol et le droit du sang montrent les tensions que les migrations peuvent entraîner sur des notions de nationalité et de citoyenneté basée sur la résidence. Pour résoudre ces paradoxes, de nombreux politiques et chercheurs visent à définir la citoyenneté avant tout comme une appartenance consensuelle et la reconnaissance de certaines valeurs perçues comme universelles.

Mais la citoyenneté ne peut se construire sans définir aussi un extérieur et des exclus. La citoyenneté européenne s’est construite par opposition à l’extérieur. Les réfugiés, les sans-papiers ou les apatrides échappent aux cadres nationaux et de citoyenneté. La criminalisation des sans-papiers va croissant à l’échelle planétaire et beaucoup d’entre eux réinventent leur vie et leur avenir dans l’illégalité. Le réfugié est en dehors des règles étatiques, son statut est régi par des conventions internationales. Les apatrides d’un autre côté sont dans une situation de vide juridique et bénéficient d’un accès limité aux droits : ils sont globalement moins nombreux aujourd’hui qu’avant, mais on en trouve encore de large communautés dans certains pays, comme les Biharis au Bangladesh ou les Rohingyas en Birmanie.

 

Une réponse internationale à un enjeu planétaire ?

Un dernier chapitre traite de la diplomatie des migrations internationales, mais cette question est en réalité abordée en filigrane dans tout l’ouvrage. Il est évident depuis longtemps que les problèmes posés par des migrations d’échelle planétaire ne peuvent pas être résolus à l’échelle nationale, mais doivent au contraire être abordés dans un cadre international, et l’autrice insiste largement sur cette nécessaire prise de conscience. Après la convention de Genève de 1951,  qui crée le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR), la naissance de l’Organisation internationale pour les Migrations, les États se sont de plus en plus distanciés du droit à la migration affirmé depuis la fin de la guerre. Une gouvernance mondiale des migrations a timidement vu le jour dans les années 2000, avec des coopérations régionales et des forums mondiaux à partir de 2007.

L’autrice insiste en particulier sur la coopération nécessaire entre États du Nord et du Sud, malgré des différences de points de vue et des décalages parfois très grands des gouvernements avec leur société civile. Les conventions internationales doivent viser à réduire la vulnérabilité des migrants mais aussi permettre aux migrations de devenir un facteur essentiel de développement humain. Dans une Europe vieillissante, la jeunesse des migrants peut devenir une chance. Les départs de pays du Sud peuvent aussi servir à moyen terme le développement du pays, même si le risque de dépendance aux fonds que ces émigrés envoient à leur famille peut devenir un problème. « Une dynamique nouvelle appelle une initiative diplomatique forte, tendance à la construction d’une “bonne mobilité” : à cette condition la migration comme bien public mondial pourra concourir alors à la stabilité globale de l’espace mondial »  .

Cet ouvrage fait heureusement le tour d’une question brûlante et doit alimenter le débat public et la connaissance citoyenne sur ces questions. On regrettera peut-être seulement que le texte, qui prend souvent la forme d’un manuel, soit parfois un peu aride. Le plan choisi entraîne des répétitions qui nuisent un peu à la lecture continue, même si du coup il se prête très bien à des lectures plus ponctuelles. Il n’empêche qu’il s’agit là  d’un ouvrage important, à utiliser sans modération.

 

À lire aussi sur Nonfiction :

- François Moullé, Frontières, compte-rendu de Damien Augias

- Michel Agier et Anne-Virginie Madeira, Définir les réfugiés, compte-rendu de Nicole Tabet

- Tobias Boestad, « Actuel Moyen Âge - Quand la Pologne accueillait les migrants »

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1 commentaire

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François Carmignola

10/10/18 06:02
Considérer la fermeture de ses frontières par un état souverain comme une atteinte aux droits de l'homme est une erreur. Il n'y a aucune espèce de de droit à l'immigration et l'immigration (imm = vers l'intérieur) peut et doit être contrôlée par des politiques librement (j'insiste sur le "librement") décidées par les seuls citoyens des pays d'accueil.
Prétendre le contraire est un attitude politique suspecte aux motivations étranges.

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