Arts visuels

Art brut japonais

Couverture ouvrage

Halle Saint-Pierre

Au Japon, l'art contre la raison
[dimanche 23 septembre 2018]


Lexposition ddie par la Halle Saint-Pierre lArt brut japonais rappelle combien lart des fous , dans son irrationalit apparente, rvle la nature profonde de l'art.

En 1971, le Conseil Municipal de la Ville de Paris refusait la création d'un Musée de l'art brut dans la Capitale. En 1995, l’exposition « Art Brut et Compagnie, la face cachée de l’art contemporain », réunissant les cinq collections francophones majeures d’art brut et singulier, a inauguré le projet culturel de la Halle Saint-Pierre de se consacrer à l'art brut. Cette exposition valait reconnaissance (tardive) d'un art qui continue de déranger, presque 25 ans après, tant il est proche de cette rupture propre au génie capable de donner des règles à l'art et à la raison. L'art brut refuse la classification et les écoles dont il n’a que faire : sous la main de personnes qui vivent des troubles psychiques, il est fondamentalement un art en train de se faire.

 

Un art singulier

Depuis le 8 septembre 2018, La Halle Saint-Pierre propose une exposition sur l'Art brut japonais. Difficile de retrouver, derrière ce titre bien général, le refus de l'appartenance à une quelconque école de ces artistes, l'art brut renvoyant au contraire à des artistes se définissant d'abord par leur singularité et le refus d'appartenir à une quelconque culture officielle. Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre et commissaire de l’exposition , écrit d'ailleurs, citant Louis Lanoux   : « Une dé-raison fondatrice domine ici et cette exposition est pour nous la chance d’en expérimenter quelques unes des infinies ressources... A l’instar de Luigi Pirandello, les créateurs japonais présentés ici sont « fils du chaos ». Non d’une manière allégorique mais parce que le chaos d’où ils émettent, ce n’est pas leur pays lui-même mais ce qu’ils portent en eux de différences suffisamment contradictoires pour engendrer cette « étoile qui danse » dont parle Zarathoustra ».

Pour voir l'exposition, on passe d’abord par un rideau en lambeaux, sur lequel figure le regard irradié d'un personnage. Ces yeux noirs, masqués ou brûlés, nous fixent droit dans les yeux. Ils portent une interrogation sans réponse. A la fois proche et loin de cet insensé que fut le largage de la bombe atomique à Hiroshima, l'art brut porte la folie, comme le montre ici l'exemple japonais. Sa force tient à sa démarche : répétitive, obsessionnelle, à la recherche de sa propre mythologie... à l'image de ce que produit Ichiro Yoshida, né en 1960. Ce dernier cherche à montrer comment les adultes apparaissent aux enfants : énormes, démesurés. Un mythe propre à chaque enfant.

 

 

Pratiqué par des malades atteints de troubles psychiatriques, révélé par Dubuffet, ce « brut » de l'art rejeté longtemps par les écoles académiques, ne serait-il pas au contraire à la source de l'art ? Henri Michaux dans Connaissance par les gouffres écrivait « Brut, brutaux, brutalités, vous reveniez »  . L'art brut serait retour à l'origine.

 

 

La folie est-elle créatrice ?

Jean Dubuffet estimait « qu'il faut choisir entre faire de l’art et être tenu pour un artiste », s'affranchissant ainsi de la référence nécessaire de l'art à la culture. L'art brut, terme forgé par Jean Dubuffet en 1945, a vu le jour dans les hôpitaux psychiatriques, faisant ainsi de la folie un de ses moteurs essentiels. L'œuvre mue par un désir instinctif n'a pas tout de suite été reconnue en tant que création artistique, mais reléguée au statut des « curiosités », de l'exception ou du symptôme. Dubuffet change la perception de ces œuvres. Il écrit à propos de l'art brut qu’il :

« s’intéresse à des « dessins, peintures, ouvrages d’art de toutes sortes émanant de personnalités obscures, de maniaques, relevant d’impulsions spontanées, animées de fantaisie, voire de délire et étrangers aux chemins battus de l’art catalogué. […] Objets divers de toutes sortes, ne devant rien (ou le moins possible) à l’imitation des œuvres d’art qu’on peut voir dans les musées, salons ou galeries ; mais qui au contraire font appel au fond humain originel et à l’invention la plus spontanée et personnelle ; des productions dont l’auteur a tout tiré (invention et moyens d’expression) de son propre fond, de ses impulsions et humeurs propres, sans souci de déférer aux moyens habituellement reçus, sans égard pour les conventions en usage » .

 

L'expérience japonaise

A la Halle Saint-Pierre, on peut voir à quel point le monde de l'artiste croise la folie du monde. La première salle de l'exposition, en retrait, place le spectateur en situation. Elle donne à voir un champignon atomique, des corps étendus et morts, des personnages qui s'enfuient tentant de préserver ce qui reste de la famille. Tout est sérieux et inquiétants. On se perd dans la souffrance et la douleur. Yukio Karaki avait 15 ans lorsque la bombe atomique fut larguée sur Hiroshima. Traumatisé, il se mit à peindre à un âge avancé pour que l'on n'oublie pas. Le réalisme le pousse à restituer l'atrocité dans toute sa précision. Des corps gonflés flottent à la surface de l'eau. La chaleur était telle après l'explosion qu'en effet les corps avaient doublé de volume.

Supports de récupération, formes simples, bestiaires et alphabets apparentent souvent l'art brut à l'art enfantin. Il n'en est rien. Pas plus qu'il ne se réduit à une thérapie. Ainsi gestes et répétitions appartiennent à l'œuvre de Satoshi Morita, né en 1978. Il récupère des restes de fils stockés dans des boîtes en carton. Il commence à broder, trouvant dans le geste une assurance unique. Cette démarche est propre à certaines œuvres plus « officielles ». Pensons au travail du geste de Pollock par exemple, où le tableau n'est que la trace d'un geste initial.

Toshio Okamoto, né en 1978 est allongé sur le sol, un bras derrière la tête, procède par ajouts de lignes successives en répétant les mêmes gestes. La peinture se fait expressive et dépasse le cadre de la thérapie par l'art. Apparaît au contraire l'idée d'un originaire de l'art qui va au-delà de la subjectivité de l'artiste ou de la psychanalyse.

 

Du refus d'un style à affirmer ou défendre

L'art brut peut s'expliquer comme la volonté d'affronter le monde avec son propre monde. Il n'y a pas d'école à défendre. Juste l'affirmation de sa singularité. En faisant ses Ohira – Origami – Yoshihiro Watanabe retrouve lui aussi le geste de l'art. Du pliage naît la forme. Nul modèle, nul dessin préalable. Il crée une nature habitée de formes animales qui renvoient à un ailleurs de la raison.

 

(Yoshihiro Watanabe, Origami 2003-2017. Feuilles de chêne.)

 

Singularité, geste, répétition parfois sérielle, l'art brut nous renvoie à cette « brutalité » comme l'écrivait Henri Michaux, une brutalité originaire de l'art. Brut signifie primitif, premier. L'art crée les règles. Les artistes ici sont bien plus que des japonais. Ils poursuivent bien plus qu'une introspection. L'art est geste nous rappelle l'exposition de la Halle Saint Pierre. L'artiste au-delà de son lieu géographique, est traversé par une sorte de folie créatrice.

« Nous souffrons d'une pourriture, de la pourriture de la Raison » écrivait Antonin Artaud . L'art nous permettrait d'habiter la folie, la folie du monde. Peut-être parce qu'il fuit la raison.

 

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