Festival Lectures sous l’arbre : la poésie fugitive
[vendredi 20 juillet 2018]


Les XXVIIes Lectures sous l’arbre se tiendront du dimanche 19 au samedi 25 août 2018 en Haute-Loire - Ardèche.

Il y quelque part, au lieu-dit de Cheyne, entre Ardèche et Haute-Loire, une terre un rien austère, à 1000 m d’altitude, sur un plateau granitique où la parole des poètes s'enracine dans un ciel où se reflètent des arbres. Ce rendez-vous annuel se déroule depuis plusieurs années. Cette année sera consacrée à l'Iran, après des lectures consacrées à Pablo Néruda l'an passé.

 

Ba(l)lades

Ces lectures voient dans la parole poétique un tracé, un graphisme semblable à ces martinets qui « dessinent sur le couchant des cédilles incompréhensibles » . Le mot du poème est tout à la fois signe à déchiffrer, figure, sonorité et un chemin à inventer. « Les mots pourraient donc dans une musique d'oiseau, avoir été poussés plus loin que ce qu'ils croyaient dire », écrit encore Jacques Vandenschrick, dans Livrés aux géographes. Les géographes dressent les cartes des régions connues. Cela permet de se repérer. Le poète est celui qui laisse le champ libre à « l'inespéré » . « Dépouille-toi » dit encore le poète, en quête de l'essentiel, refusant le jeu formel de l'écriture. Il part sur les routes, attendant de ne plus trouver de chemin, loin des cartes topographiques, pour inventer sa route.

Les Lectures sont un moment où la ballade poétique devient balade, déambulation. On marchera sur les pas de Francis Ponge et d’Albert Camus, par les chemins et les petites routes du Plateau, accompagné par Nathalie Heinich, sociologue et coauteur du topoguide Sur les pas des écrivains et penseurs autour du Chambon-sur-Lignon (Dolmazon, 2018). Au programme de cette journée de balade : découverte des lieux où ont séjourné les deux auteurs et, en écho, des extraits de leurs textes lus par Brigitte Guedj, comédienne.

 

Les chemins poétiques de l'Iran

De la poésie perse, on se souvient de celle d'Omar Khayyam (1048-1131), de ses quatrains, dont le nom perse est « rubaïyat ». « Tu sais que tu n'as aucun pouvoir sur ta destinée. Pourquoi l'incertitude du lendemain te cause-t-elle de l'anxiété? Si tu es un sage, profite du moment actuel. L'avenir? Que t'apportera-t-il? » écrit-il. D'autres poètes écrivirent des rubaïyat, dans la tradition de Khayyam, comme Fernando Pessoa, par exemple. Mais l'Iran des poètes ne se réduit pas à l'héritage de l'ancienne Perse. Rezâ Sâdeghpour, un poète contemporain iranien « ne se souvient pas avoir commencé à écrire des poèmes. Aussi loin que ses souvenirs le ramènent, il s’entend et se voit forgeant des images, faisant rimer les mots et les appariant en fonction de leur apparence typographique. » Ainsi le présentent Amin Kamranzadeh et Franck Merger en Préface à son ouvrage qui sortira aux éditions Cheyne  en juillet 2018 : Bris lent des bouteilles. Sa poésie renvoie, comme celle d’Omar Khayyam, à la fugacité des choses et à un temps de l'éphémère. C'est à seize ans qu’il a écrit son premier ghazal, forme majeure de la poésie persane des origines à aujourd’hui, que l’on pourrait rapprocher, non pas du sonnet ou de l’ode, comme on le fait parfois, mais plutôt de la ballade. Puis il a découvert les poètes du che’re now, de la « poésie nouvelle » du XXe siècle, en tout premier lieu Ahmad Châmlou (1925 – 2000) et Forough Farrokhzâd (1934 – 1967). Ses poèmes traversent les formalismes, en travaillant le dépassement des divers topoï, et en développant un intérêt pour le quotidien : « parfois il chancelle sa peur de tomber est une menace de mort sur les passants le petit pot de géraniums ».

S'il se rattache à toute la tradition persane ainsi qu'aux auteurs occidentaux – parmi lesquels les symbolistes français de la fin du XIXe siècle –, sa poésie est chemin de traverse, elle ne se fige pas dans une forme ni dans une époque. Ni orientale, ni occidentale, elle se joue de la désorientation, dans un style que l'on pourrait nommé « désoriental »,  dans une reprise du titre du roman de Négar Djavani, (Désorientale, Liana Lévi, 2016). Le poète iranien laisse entendre par sa voix le refus de tout repli sur l'appartenance identitaire dans une exigence de désorientation.

En complément, la réflexion du poète sur la typographie comme matière poétique ne provient pas, comme on pourrait être tenté de le croire, de la lecture de calligrammes, tels qu’on les trouve dans l’œuvre d’Apollinaire ou dans la poésie de Houchang Irâni (1925 – 1973), mais de l’observation du travail de Louis Kahn. Ce dernier, héritier du Corbusier, renouvelle l'emploi des formes géométriques. Le cercle, le triangle, le carré étaient déjà employés par les Modernistes des années 1920, mais Kahn en fait un usage esthétique nouveau. Dès sa première réalisation d'importance, la Yale University Art Gallery, on perçoit le complet renouvellement en cours : les plafonds sont formés d'un réseau de caissons triangulaires en béton, la cage d'escalier est un cylindre dont la lumière zénithale modèle une forme triangulaire.

(La cage d'escalier réalisée par Louis Kahn.)

Cet usage des formes géométriques élémentaires correspond également à un héritage des tapis persans, mêlant ainsi l'ancien à la modernité, dans le souci d'effacer les frontières.

La poésie de Rezâ Sâdeghpour joue sur le chancellement, la fragilité, aussi bien pour le sens que la forme.

 

Des poètes de la liberté

Lors de ces lectures sous l'arbre, les éditions Cheyne présenteront Bruno Berchoud, Le dit des rides (2018) et Jacques Vandenschrick, Livrés aux géographes (2018).

Bruno Berchoud  refuse une poésie trop formaliste. A travers le portrait d'une vieille femme, le Dit des rides évoque une génération marquée par les guerres et la perte des proches. La poésie ici ne veut s'enfermer dans son monde mais s'ouvre au réel où le détail, la singularité d'une vie ont toute leur importance : « Cinq enfants au départ ils étaient / trois sœurs et deux frères, mais / avant d'additionner elle apprit à soustraire : / cinq enfants / j'ôte trois / reste deux / et je retiens / mes larmes » .

Située entre le récit narratif et l'arrêt contemplatif, la poésie de Bruno Berchoud n'appartient pas à la poésie en prose. Ecrit en suspension, le temps de la mémoire ne se donne que dans des fragments qui croisent l'Histoire : « Avec une majuscule : c'est chaque fois qu'il y a des morts à grande échelle. Majuscule mais muet le hache. Une lettre à ne pas aspirer – on pense : à cause des gaz » . Poésie du fragment, elle donne à voir un temps qui fait des ricochets, se répétant avec des variations.

Jacques Vandenschrick, né en mai 1943, poète, enseignant, critique belge, a son œuvre publiée exclusivement chez Cheyne. Chaque livre comporte quarante poèmes. Le poète a débuté en 1986 et ses livres de poésie ont remporté depuis lors de belles récompenses : le prix Claude-Sernet, le prix triennal René-Lyr, le prix triennal de poésie de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le prix Louise-Labé. Sa dernière publication, Livrés aux géographes, nous présente un monde qui échappe à la vision du poète. Il ne s'agit pas d'habiter le monde en poète comme l'écrivit Hölderlin ; car « Le vent qu'on n'habite jamais, est venu bousculer les robes, rebrousser les femmes, inviter des voleurs. Et eux, dans le grincement des volets, pensent aux noms des armoires, où se cache ce qu'on ne raconte pas » . Surgissent d'autres syntaxes : la « syntaxe de granit »  des planètes, le chant des oiseaux, le pleur de ceux qui cherchent un refuge. La fuite est l'essence de la poésie qui ne peut s'installer nulle part, les lieux risquant de s'user sans leur devenir commun. Il faut contrarier la loi d'inertie qui construit les habitudes. « Et tout ce qui déjà commence à nous manquer quand nous pensons qu'il faudra bien qu'on s'en aille ...On ne pleure jamais assez » .

Malgré les diversités d'écriture, ou encore de provenances géographiques, l’ambivalence de la tonalité, tout à la fois grinçante et légère, désespérée et ludique est le fond commun à ces diverses approches poétiques.

Ecoutons pour finir, sous l'arbre cet extrait de Rezâ SÂDEGHPOU Le Bris lent,des bouteilles :

Minuit

les arbres

s’entrelacent

les jeunes mariés

s’étreignent

les mots échangés

chaque nuit

invitent

le jour

à recommencer

 

Pour aller plus loin :

Le site des Lectures-sous-l'arbre

Sur France Culture : réécouter Philosophies d'Iran (2/4) : La poésie amoureuse, une anti-philosophie

 

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