Avant la finale, le Foot ressaisi par l'art
[jeudi 12 juillet 2018]


La Cit des sciences propose au public de regarder le ballon rond comme cet objet de science et de technologie quil est devenu. Pour expliquer comment un joueur marque un but ... ou pas !

Objet de savoir, le foot est aussi objet d’art : c’est le sens de la carte blanche offerte par la Cité des sciences et de l’industrie, dans l’effervescence planétaire de la Coupe du monde de football, aux artistes Bobby Dollar et Laurent Perbos. Les artistes donnent à voir le foot avec un autre regard, l'art bousculant par essence l'ordre du discours scientifique.

 

Des règles et des lois

Les sciences cherchent à expliquer. Quand elles ne le peuvent pas, elles battent en retraite, à moins qu'elles ne forcent les limites imparties. Elles construisent des hypothèses, des théories toujours provisoires. En ramenant tout à des lois nécessaires, elles nient l'initiative du joueur, sa part de désordre dans le monde ordonné des lois scientifiques. Redoublant les règles du jeu, les lois scientifiques tentent de contrôler le « vertige » du jeu – pour reprendre un terme de Roger Caillois dans Des jeux et des hommes. Le travail des artistes restitue au football sa force créative, par le jeu des règles de l'art. Nullement imitative, la pratique artistique rend à son objet sa liberté, ce moment de l'imprévu que refuse le discours scientifique. La science manipule les choses et renonce à les habiter, écrivait Maurice Merleau-Ponty dans L'Oeil et l'Esprit. La science nous fait manquer le sens à force de viser uniquement l’efficacité, et c’est vers lui qu’il faut nous retourner de nouveau. C’est justement la démarche remarquable de l’art : il se moque bien de l’efficacité, il est avant tout une quête de la réalité vraie, libre de toute contrainte, dans une « urgence » qui dépasse toutes celles de la science contemporaine.

 

Les origines du football

Il est reconnu dès le début que l'art de contrôler le ballon avec le pied est compliqué et requiert une bonne dose d'adresse. La forme la plus primitive du jeu dont l'existence a pu être identifiée est un exercice décrit dans un manuel militaire chinois datant du deuxième ou troisième siècle av. J.-C. Cet ancêtre du football contemporain date de la Dynastie des Han et a pour nom le Tsu' Chu. Tsu’ Chu signifie littéralement « football », car Tsu peut-être traduit « taper dans le ballon avec les pieds », et Chu signifie « balle en cuir ». Ce jeu consistait à envoyer une balle en cuir remplie de plumes et de poils dans un petit filet monté au sommet de longues tiges de bambou, via un orifice de 30 à 40 cm de largeur seulement. L'usage des mains était interdit.

 

(Le Tsu' Chu.)

 

Une autre forme du jeu, également originaire d'Extrême-Orient, est le Kemari, apparu au Japon 500-600 ans plus tard et encore pratiqué aujourd'hui. Il s'agit d'un sport dénué de l'esprit de compétition du Tsu' Chu, puisqu'il n'est pas question de lutter pour la possession de la balle. Disposés en cercle, les joueurs doivent se passer le ballon dans un espace relativement restreint, sans qu'il ne touche le sol.

Le mystérieux « Episkyros » grec, au sujet duquel peu de détails subsistent, était beaucoup plus animé, à l'instar du « Harpastum » romain. Ce dernier se pratiquait entre deux équipes à l'aide d'une petite balle, sur un terrain rectangulaire dont les limites et la ligne médiane étaient tracées au sol. Le but était d'amener la balle au-delà des limites du camp opposé. Alors que les joueurs se passaient la balle entre eux, la ruse était le maître mot. Ce jeu a été populaire pendant 7 ou 8 siècles. Toutefois, si les Romains l'ont effectivement importé en Grande-Bretagne, l'utilisation des pieds était tellement limitée que son influence a sans doute été minime.

 

(L'episkyros.)

 

(L'Harpastum.)

 

Sciences et football

Aujourd’hui, on est bien sûr loin du ballon en peau d’animal rempli de plumes ou de la vessie de porc gonflée rebondissante... Les ballons se font légers, les chaussures sont moulées aux pieds des joueurs, les trajectoires des buts sont décryptées, les footballeurs sont bardés de capteurs, les entraîneurs se fient aux statistiques et même les stades sont écologiques ! Depuis quelques années, la science a fait une entrée fracassante dans le monde du football : biomécaniciens, médecins, physiciens, généticiens, ingénieurs, sociologues, tous décryptent le terrain, l’arbitrage, le joueur, le supporteur. Des scientifiques se sont penchés sur la puissance des joueurs – certains déplacent jusqu’à sept fois leur poids dans un impact –, leurs blessures – Neymar a subi une fracture juste après avoir changé de modèle de chaussures –, et des physiciens décryptent la courbe des tirs. Quand Lloris ou Mandanda relâchent un ballon qui semble facile, ce n’est pas toujours une boulette, comme disent les commentateurs. Les trajectoires des « balles flottantes » ou la rapidité d’un « pointu » peuvent induire des erreurs produites par le « vice » des attaquants, pas toujours visible à l’œil nu.

 

L’arbitrage fiabilisé mais déshumanisé ?

La vidéo fait son entrée dans les stades pour aider l’arbitre dans certaines situations de jeu complexes. L’œil humain a ses limites. Dans certaines situations où le ballon ressort de la cage du goal – à la suite d’une trajectoire ou d’un rebond particulier –, le doute sur le franchissement de la ligne de but est possible : le ballon doit rester au moins 60 millisecondes dans la cage pour que l’œil de l’arbitre puisse le percevoir. En 2010, la société mexicaine Agent avait développé un « ballon intelligent » avec GPS et caméra intégrée qui devait changer de couleur en cas de but, c’est-à-dire si l’intégralité du ballon franchissait la ligne. Mais ce projet n’a pas abouti. En revanche, la technologie sur la ligne de but (GLT en anglais) – avec des caméras braquées sur les cages et une alerte visuelle informant l’arbitre via une montre connectée dès que le ballon dépasse la ligne blanche – a fait son entrée officielle dans les stades lors de la Coupe du monde au Brésil en 2014. Mais elle est désormais complétée par l’arbitrage assisté par la vidéo (VAR en anglais), qui a déjà fait ses preuves au rugby. En mars 2018, la Fédération internationale de football (FIFA) a donné son feu vert à l’utilisation de ce dispositif lors de la Coupe du monde en Russie. L’arbitre du match peut s’appuyer sur des arbitres assistants vidéo pour vérifier un but, en situation de penalty, de carton rouge et pour vérifier l’identité d’un joueur sanctionné. Mais certains experts dénoncent d’ores et déjà les risques liés au recours de la vidéo dans les stades de foot : extension de son usage au moindre doute (penalty, hors-jeu…), jeu moins spectaculaire car entrecoupé d’arrêts vidéo, moindre légitimité de l’arbitre .

 

Des sciences à l'art : Bobby Dollar...

Le travail graphique de Bobby Dollar illustre sa passion pour le foot. Reconnaissable à son trait dynamique et à ses motifs extraits de l’imaginaire populaire du football, il a toute sa place dans le nouveau numéro de Science Actualités (*). Ici, son installation s’organise autour de portraits de supporters et de joueurs de football dessinés à l’encre de Chine sur de grands formats. Jeux de contrastes en noir et blanc, associations de textes et de formes rythment les dessins. Bobby Dollar explique ainsi son processus de création : « C’est très ritualisé, je m’assoie dans un fauteuil et je commence à écrire ce que je vois, comme si tout n’était qu’une énergie et ma main un outil d’écriture. » Son outil de prédilection : le feutre, qui, tout en évoquant une certaine candeur enfantine, donne un relief et une profondeur surprenantes à ses dessins.

Ici, son installation s’organise autour de portraits de supporters et de joueurs de football dessinés à l’encre de Chine sur de grands formats. Jeux de contrastes en noir et blanc, associations de textes et de formes rythment les dessins. Le foot, Bobby Dollar le connaît bien. À neuf ans, il est repéré par l’entraîneur José Mourinho et intègre un centre de formation à Chelsea en Grande-Bretagne. À treize ans, après une grave blessure, il est contraint de mettre un terme à sa carrière dans le football. De retour en France, Bobby Dollar intègre les Beaux-Arts d’Aix-en-Provence.

 

(Bobby Dollar.)

 

… et Laurent Perbos

Né en 1971 à Bordeaux, Laurent Perbos s’inscrit dans la pure tradition de l’assemblage utilisé par les artistes du Mouvement Réaliste. Le traitement de la forme et de la matière de chacune de ses œuvres est une fin plastique en soi. Laurent Perbos entraîne le spectateur dans un monde imaginaire où les objets prennent vie grâce au contre-emploi qu’il leur inflige. Chacune de ses expositions prend la forme d’un conte initiatique, développant un univers singulier. Les métamorphoses tant formelles que philosophiques y règnent. L’artiste joue avec nos repères et en perturbe le sens à travers des interventions aussi minimalistes, qu’extravagantes et esthétiques. Avec Le plus long ballon du monde, Laurent Perbos propose une œuvre ludique et décalée : le ballon se trouvant détourné de son utilisation usuelle par sa forme, il interroge sur la notion de record dans le sport.

 

(Le plus long ballon du monde, par Laurent Perbos.)

 

Finalement l'art tend à émanciper le football de sa dimension utilitaire – on pense aussi à la force du sentiment patriotique qu'il déploie. A l'ordre social et politique, il préfère l'ordre d'un monde qui se manifeste dans le mystère de sa présence.

 

(*) À propos de Science actualités :

Dispositif original différent de celui mis en œuvre par les acteurs de l’information, Science Actualité est une « exposition d’actualité » qui se renouvelle trois fois par an. Espace muséographique multimédia, il offre, avec le recul nécessaire à l’analyse à froid, un décryptage utile des innovations scientifiques et techniques.

 

Pour aller plus loin :

https://youtu.be/1tagOHcBeUE

(Laurent Perbos présente l'œuvre exposée à MEMENTO, Ping-pong Pipe, et parle de son travail, de son choix de travailler à partir des activités de masses et de loisirs.)

https://youtu.be/WrFOhC5u4KY

(Merleau-Ponty à propos de Mallarmé.)

 

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