Monde

Petit guerrier pour la paix

Couverture ouvrage

Alexis Tiouka Hlne Ferrarini

Une vie d'Amérindien
[mardi 24 juillet 2018]


Un livre d'entretien raconte le mouvement de lutte des peuples autochtones de Guyane.

D'une superficie égale à deux fois la Suisse, la Guyane française est un territoire souvent mal connu des Français métropolitains - certains croient même qu'il s'agit d'une île! Ce livre d'entretien contribue à rendre intelligibles les revendications des peuples amérindiens à travers le récit d'un parcours singulier, celui d'Alexis Tiouka, militant des premières heures et représentant des Amérindiens de Guyane à l'ONU.

 

Amérindien: une identité multiple

Représentant 5% de la population de Guyane, les Amérindiens sont aujourd'hui répartis en six ethnies. On distingue les peuples présents plutôt sur le littoral (Arawak, Kali'na - le peuple d'Alexis Tiouka), ceux qui vivent à l'intérieur du pays (Wayana, Wayampi, Tekos/Emerillon) et ceux qui se sont installés principalement près des fleuves (Palikur).

Si les traditions restent importantes dans ces différentes communautés, Alexis Tiouka insiste sur l'importance de l'adaptation des Amérindiens:

"On pense souvent que l'Amérindien, c'est celui qui vit de manière traditionnelle, en dehors de la société de consommation ; qui vit avec la nature, la respecte, qui se nourrit de la forêt, qui joue au tambour et qui connaît les plantes médicinales... Nos ancêtres vivaient ainsi et certains Amérindiens vivent encore aujourd'hui comme cela. Mais les Amérindiens ont aussi évolué avec le temps, avec la société dans laquelle ils vivent. Etre amérindien aujourd'hui, c'est vivre avec son temps, s'adapter à son environnement et ses évolutions. C'est finalement ce que les Amérindiens ont toujours fait: s'adapter à leur environnement." 

Avant de poursuivre, sur une note plus intime: "aujourd'hui, je m'y connais personnellement mieux en droit qu'en botanique" ! Alexis Tiouka note également une forme d'injonction contradictoire, qui rend l'identité amérindienne extrêmement complexe à vivre:

"Quand on perd nos traditions, on nous le reproche: alors tu n'es pas vraiment, ou plus vraiment, Amérindien? Tu ne fais plus de carbet? Tu ne chasses plus? Et en même temps, on nous dit que l'on ne peut plus vivre comme avant, qu'il faut s'adapter, que le monde bouge sans nous. Cela donne l'impressione que l'on nous demande l'inverse et son contraire: modernise-toi et reste traditionnel !" 

L'acculturation des peuples amérindiens ne s'est cependant pas faite sans douleur. Dans les années 1950, le gouvernement ouvre des homes, pensionnats catholiques qui accueillent les enfants amérindiens, et qui, sous couvert de leur fournir une éducation, les éloignent de leurs racines: interdiction de parler leur langue maternelle, évangélisation forcée, retours dans les familles strictement encadrés et limités. La législation s'appliquant à ces homes, qui ont accueilli environ 1800 enfants amérindiens entre 1950 et 1980, est d'ailleurs calquée sur la législation relative à l'enfance abandonnée... Aujourd'hui, il reste un home en activité, qu'Alexis Tiouka, lui-même passé par un home dans son enfance, accuse de continuer à mener une action d'évangélisation, mais qui reste de fait la seule option pour suivre une scolarité pour les enfants amérindiens des villages du fleuve Oyapock.

 

Emergence d'une lutte

Alexis Tiouka revient sur un évènement majeur, coup d'envoi des luttes amérindiennes: le rassemblement de 1984, organisé à l'initiative de trois jeunes Amérindiens: Henri Paul, Thomas Apollinaire, et Félix Tiouka, le frère d'Alexis Tiouka (sur la photographie). Présentant le rassemblement comme une grande fête culturelle, avec chants et danses folkloriques, les trois leaders invitent les représentants de l'Etat (élus locaux, député de la Guyane, président du Conseil Régional, etc.). Après ce premier temps festif, ils en profitent en réalité pour prononcer un discours politique, réclamant une rétrocession du territoire, une reconnaissance de l'identité amérindienne, et la possibilité pour les peuples amérindiens de développer leurs propres institutions. Les représentants de l'Etat partent un à un: ils ne veulent, ils ne peuvent entendre ce discours. Depuis 35 ans, la réponse de l'Etat varie en effet peu: le cadre législatif français ne permettrait pas d'accéder aux requêtes des peuples autochtones.

 

Les droits autochtones: un casse-tête juridique

Le 1er article de la Constitution française stipule en effet que "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion." Par conséquent, il ne peut y avoir de droit spécifique à une communauté, et les requêtes d'un droit collectif sur la terre se heurtent à une fin de non-recevoir.

Pour pallier cette situation, en 1987, Jacques Chirac alors premier ministre, signe un décret instaurant les ZDUC : Zones de Droit d'Usage Collectif, qui attribue des zones de droit d'usage aux "communautés d'habitants qui tirent traditionnelelemnt leur subsistance de la forêt" - une longue périphrase pour éviter de parler de peuple - puisqu'il n'y a qu'un peuple sur le territoire de la République : le peuple français. Mais les problèmes avec les ZDUC sont nombreux: premièrement, l'Etat reste propriétaire du foncier, et les amérindiens n'ont donc pas leur mot à dire en cas de projet d'infrastructure ou d'aménagement du territoire - comme c'est le cas avec la controversée "Montagne d'Or". Deuxièmement, les ZDUC ne font sens que pour des peuples sédentaires, or traditionnellement les peuples amérindiens étaient des semi-nomades. Enfin, le droit français est plus fort que les droits ancestraux. Il faut par exemple demander l'autorisation à l'Office National des Forêts de prélever les ressources nécessaires pour la construction des carbets, ces habitations en bois traditionnelles sans murs. Autant de problèmes que les ZDUC ne résolvent pas...

C'est pour ces raisons qu'Alexis Tiouka s'est engagé au niveau international dans la bataille juridique de la définition des droits autochtones, ayant abouti en 2007 à la Déclaration des droits des peuples autochtones. Au niveau mondial, on estime en effet à plus de 350 millions de personnes la population des peuples autochtones, et la déclaration de 2007 leur accorde notamment le droit à l'autodétermination... sauf que la France a signé le texte mais ne l'a jamais ratifié.

 

Les Autochtones de Guyane: doubles perdants?

La non reconnaissance des droits autochtones se double d'un traitement inégalitaire en tant que citoyens français: accès limité aux infrastructures de soin et d'éducation, problèmes chroniques de santé publique non pris en charge par l'Etat, dont le suicide des jeunes, supérieur au reste de la population.

"Actuellement, on perd sur toute la ligne: ni reconnu comme Autochtones dans nos droits autochtones, ni accédant pleinement aux droits des Français. C'est cet entre-deux terrible qui nous tue. Et auquel on répond en voulant être entièrement autochtone et traité avec une pleine égalité. Si on est des citoyens français, on veut l'être entièrement. Il est hors de question que les Amérindiens soient des citoyens de seconde zone." 

 

La préface du philosophe Jean-Christophe Goddard permet de contextualiser les propos d'Alexis Tiouka, en revenant sur la nécessité d'une décolonisation politique et symbolique: il s'agit de "flécher l'oeil" du conquistador déguisé en bureaucrate, c'est-à-dire "leur ficher dans l'oeil l'existence des autres".

Les questions faussement naïves de la journaliste Hélène Ferrarini, qui n'hésite pas à interrompre son interlocuteur dès qu'un nouveau terme surgit, rendent l'ouvrage accessible à tous, et forcent une explicitation des termes souvent bienvenue. Bref, un ouvrage à lire pour mieux comprendre le contexte des luttes amérindiennes, à l'heure où le projet de mégamine Montagne d'Or met en péril ces communautés.

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