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Dom Juan ou l'ambivalence de la morale publique
[vendredi 13 avril 2018]


Pour ce nouveau numro du JT de Socrate, Diane Delaurens passe la question trs actuelle de la moralisation de la vie publique au crible des enseignements quon peut tirer du Dom Juan de Molire.

Les multiples scandales qui animent la vie politique depuis quelques années ont fait de sa moralisation un chantier prioritaire de l’action du gouvernement, avec notamment les deux lois de moralisation du 15 septembre 2017 et la question de son éventuelle inscription dans la Constitution . Le droit semble pallier ainsi la déficience morale des personnalités publiques, le défaut de leur conscience de ce qui est bien et qui se traduit par un ensemble de règles de conduite. Et si, au contraire, la moralisation de la vie politique passait en premier lieu par la recherche personnelle d’une éthique de vie ? A ce titre, la littérature est un outil précieux de cette recherche métaphysique de la « vie bonne ».

La pièce de Molière, Dom Juan, devrait sans doute en être le fer de lance. Le personnage de Dom Juan incarne pourtant, dans l’imaginaire commun, l’exact contraire d’une figure morale : il accumule et manipule ses conquêtes féminines, donne mille fois sa parole sans la tenir, ment effrontément… se tenant ainsi bien loin du rôle de gentilhomme auquel sa naissance le prédestinait. Mais il pourrait aussi se révéler bien plus complexe qu’il n’y paraît. Dans Le mythe de Sisyphe déjà , Camus analysait en lui un homme qui vainc l’absurdité de l’existence par son amour de la vie : il la consomme, l’épuise avec passion, dans la joie et le rire qui lui sont si caractéristiques. Dom Juan se sait mortel et inutile, et il choisit de n’être rien, de ne pas s’attacher mais au contraire de vivre et d’aimer d’une manière libérale et libératrice. C’est un bon-vivant que nous dépeint Camus, et non l’homme cynique, égoïste et amoral que l’on pourrait croire.

Prolongeant le geste de Camus pour regarder Dom Juan au-delà des apparences, il nous paraît possible d’offrir une nouvelle lecture du personnage qui servirait la cause de la moralité publique : un homme sincère dans ses pratiques – certes particulières – et ses valeurs propres, qui en vient à douter de lui et à tomber dans le piège de l’hypocrisie qui le conduira à la déchéance. Dom Juan nous apprend que la fidélité à soi-même est ainsi la première éthique d’une vie publique, et nous avertit du risque encouru lorsque que l’on renonce à son intégrité.

 

Le système de valeurs d’un Dom Juan sincère

Dom Juan n’adhère pas au système de valeurs religieuses qui fondent la bienséance de son temps. Il semble au contraire prendre un malin plaisir à s’en détourner, voire à le tourner en ridicule : c’est ainsi qu’il cherche à faire jurer, à l’acte III, un pauvre mendiant rencontré dans le bois. L’homme, qui passe ses journées à prier le Ciel pour ses bienfaiteurs, lui demande en effet l’aumône en échange de l’indication de la route. Plus loin, Dom Juan remet en cause la prétendue rationalité de la médecine, qu’il qualifie « [d’]art de pure grimace » . Ni les valeurs religieuses, ni les préceptes de la science ne semblent trouver grâce à ses yeux, les devoirs que sa noblesse lui prescrit encore moins. Dom Juan se tient à l’écart des systèmes de valeurs qui organisent la société de son temps.

Pour autant, cela ne signifie pas que Dom Juan soit immoral : il est au contraire dépositaire d’une certaine éthique, différente de ses pairs. Cela se remarque par son action chevaleresque à l’acte III : souscrivant au code de l’honneur, Dom Juan secourt un homme seul attaqué par trois brigands, situation qu’il juge « trop inégale » . Découvrant que l’individu qu’il vient de sauver est en réalité le frère d’Elvire qui le cherchait pour laver l’honneur de sa sœur en duel, Dom Juan ne se dérobera pas à ses obligations. Outre la chevalerie, Dom Juan est également attaché à la rationalité puisqu’il expose plus avant dans la pièce que « deux et deux sont quatre […] et que quatre et quatre sont huit. »  Enfin en parlant des femmes qui l’attirent, Dom Juan fait preuve d’un certain égalitarisme : toutes ont un droit égal à le séduire, et non simplement la première qui l’ôterait aux suivantes. Le personnage semble ainsi posséder une certaine règle de conduite, rationnelle, égalitaire et chevaleresque, qui lui est propre.

Au fond, la caractéristique principale du personnage est la fidélité à soi-même : il est Dom Juan jusqu’au bout, se laissant aller de femme en femme au gré des rencontres, assumant une vie peu orthodoxe aux yeux de la société de l’époque, revendiquant ses choix sans s’en cacher dans la joie et l’exubérance que lui reconnaît Camus. Et si Dom Juan était bel et bien sincère envers chacune des femmes qu’il côtoie, ainsi qu’il le clame lui-même ? En tous cas, Dom Juan fustige les hypocrisies de son temps comme le pauvre prieur de la forêt dont l’aide est en fait intéressée, et donc contraire aux principes de la religion qu’il prétend suivre formellement. C'est encore pour ces raisons que Dom Juan dénigre les médecins qui se voient attribuer des succès qui peuvent tout autant venir « des faveurs du hasard et des forces de la nature » . C’est bien selon le critère de sincérité qu’il récuse ces morales contemporaines. Dom Juan se fait ainsi, dans les trois premiers actes, le pourfendeur de l’hypocrisie : avec une confiance inébranlable en son propre jugement, il préfère décider par lui-même les éthiques qui lui paraissent valables pour les reprendre à son compte ou non. C’est ainsi que la liberté du libertinage, la rationalité et l’honneur chevaleresque prennent la place de la fidélité, des croyances pseudo-scientifiques et de l’honneur du gentilhomme.

La confiance en ses propres jugements et le rejet des hypocrisies ou des facilités sociales pourraient ainsi constituer deux lignes de conduite tenables et cohérentes, dont on n'a en tout cas guère lieu de se scandaliser tant qu'elles ne conduisent pas à enfreindre les règles du droit. Dom Juan change néanmoins à l’acte IV qui annonce sa déchéance.

 

Le pivot de l’acte IV : quand Dom Juan se perd lui-même

A la fin de l’acte III, la statue du Commandeur ébranle les convictions de Dom Juan car elle remet en cause son jugement propre : a-t-il vu, oui ou non, la statue bouger la tête ? C’est sur cette interrogation que s’ouvre l’acte IV, et les pistes évoquées pour expliquer un tel phénomène : un nuage de vapeurs, une hallucination… Au contraire du Dom Juan vivace et exubérant du début de pièce, on le retrouve cloîtré chez lui, maltraitant ses domestiques et s’inquiétant d’un rien, comme de l’horaire du repas. Dom Juan doute de lui, et c’est pourquoi l’acte IV favorise un retour des morales sociales et religieuses qui tentent de convaincre Dom Juan de se rallier à elles, puisqu’il ne semble plus disposer d’une éthique de vie stable.

Les deux premiers systèmes de valeurs qui se présentent à lui sont humains, et Dom Juan les repousse conformément à sa morale personnelle qui est pourtant en train de vaciller. Un premier visiteur sonne à sa porte : il s’agit de son créancier, représentant l’éthique de l’argent à laquelle chacun doit se plier en société. Dom Juan le saoûle de mots pour mieux le renvoyer chez lui, ne lui laissant pas le loisir d’ouvrir la bouche. Le deuxième visiteur est le père du protagoniste, symbole des valeurs familiales et de la noblesse. Dom Juan ne lui dit rien et Dom Luis s’en va comme il est venu, avant que son fils ne déplore « de voir des pères qui vivent aussi longtemps que leurs fils » . Voilà pour les morales humaines, expédiées sans ménagement.

Les deux visiteurs suivants sont en revanche bien différents, et Dom Juan ne leur réserve pas le même accueil. Elvire, devenue nonne, apparaît comme la voix de la foi chrétienne la plus pure. Elle vient prévenir un ancien ennemi, pour qui elle n’a qu’une très profonde amitié, du danger qu’il encourt s’il ne se soumet pas au Ciel. Dom Juan et Sganarelle – lequel est très touché – font de leur mieux pour retenir à dîner la jeune femme mais celle-ci s’en va. Entre alors la statue du commandeur, messager d’un ordre suprême ou surnaturel s’il en est, et que Dom Juan invite lui-aussi à dîner. Ce sera finalement la statue qui retournera l’invitation pour le lendemain devant la désorganisation de la maison du héros. Pour ces deux morales divines, Dom Juan semble hésiter : il cherche à les amadouer et à les retenir, alors que le personnage des actes précédents les aurait reniées, fort de sa foi en lui-même. C’est cette hypocrisie qui lui sera fatale au dernier acte, puisque loin de se convertir à une morale unique, Dom Juan restera hésitant entre ses propres règles de conduite et ma morale communément admise par la société.

Dom Juan nous montre ici que la remise en cause de ses valeurs, et l’hésitation entre différents systèmes, correspond à un moment de doute courant dans l’existence humaine. Mais au lieu de fonder sur ce doute un nouveau système cohérent qui emprunterait possiblement à plusieurs, Dom Juan tombe dans le piège de l’hypocrisie, affichant en apparence des principes qu’il viole en secret, comme le montre le fatal acte V.

 

La chute du Dom Juan hypocrite

A l’acte V, Dom Juan a achevé sa transformation : de pourfendeur des hypocrisies qu’il était au début de la pièce, il en devient le chantre. Le jeune homme va voir son père pour s’excuser et lui annoncer son changement de vie ; il ne s’agit là en fait que de poudre aux yeux. Dom Juan expose en sortant sa nouvelle doctrine à Sganarelle : l’apparence de la bienséance lui fournit « un abri favorable [où] mettre en sureté [ses] affaires » . De l’homme qui assumait crânement ses choix de vie au début de la pièce, il ne reste que le fond : la forme doit être lissée pour mieux se faire voir en société. Le Dom Juan, qui reprochait à la société son hypocrisie, paraît bien loin devant ce nouvel homme du monde qui en adopte pleinement les codes. Il reprend à son compte le terme de « grimace » auparavant réservé aux médecins  et assume désormais pleinement de ne point juger des actions selon ses propres critères mais selon ceux de la société : « l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. »  Si l’on voulait en quelque sorte réemployer les mots de Camus, Dom Juan n’est plus un homme révolté : il en est devenu l’antithèse.

C’est cette hypocrisie qui mène notre héros à sa chute. Son servant Sganarelle se montre ainsi très lucide : « Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. »  Quand il recroise Dom Carlos, le frère d’Elvire, Dom Juan ne tient pas sa promesse : plutôt que d’accepter le duel, il se sert du Ciel comme excuse à sa lâcheté. Tombé aussi bas que la société qu’il dénonçait juste avant, se cachant de son père, de son ennemi comme du Commandeur, il sera châtié à la fin de la pièce par un « feu invisible » .

On peut ainsi penser que ce n’est pas l’affront à l’égard du Ciel qui perd Dom Juan, mais le fait qu’il se détourne de lui-même. Incapable de persévérer dans sa morale après avoir vu la statue du Commandeur bouger, c’est un homme sans ancrage que nous voyons à la fin de la pièce. Comme si, pour Molière, un homme ne saurait vivre sans sa foi en lui-même et en son jugement, au risque de déplaire aux yeux de la collectivité. Un homme avec une éthique définie plutôt qu’une apparence de bienséance mondaine. Dom Juan apparaît ainsi comme le chantre d’une sincérité qu’il ne parvient pas à garder intacte dans le monde, et dont il paye le prix fort.

 

De l’intégrité comme essence de l’humanité

Dom Juan est ainsi bien loin du séducteur hédoniste invétéré parfois dépeint, mais aussi de l’hypocrite de la première heure qui serait châtié pour cela. Au contraire, Molière nous raconte ici le voyage initiatique d’un homme qui tente d’être, par lui-même, rebelle aux yeux de la société, et de fonder ainsi de nouvelles valeurs morales. A travers Dom Juan, le dramaturge nous montre le danger de dissimuler ses opinions véritables devant une moralité de façade que l’on réprouve. Dans un monde où les convictions de chacun sont tous les jours questionnées et mises à l’épreuve, il est essentiel de s’y tenir, tout en les questionnant et en les adaptant au fil de sa vie, mais de ne jamais renier ce que l’on est, particulièrement si l’on veut en tant qu’homme politique mériter la confiance du peuple. A ce titre, Dom Juan est une lecture salvatrice qui nous rappelle l’importance de l’intégrité dans la condition humaine, et publique.

 

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4 commentaires

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Alceste

16/04/18 07:46
Une brillante analyse .merci.
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Anonyme

18/04/18 12:50
Lhomme contrairement à la femme mais de nombreuses années à acquérir de la maturité.... lorsqu il sent Quil devient mortel et alors ça me commence
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Anonyme

18/04/18 12:52
Petit oubli, bravo à lauteure
Terry
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Jean B

19/04/18 21:07
Peut-être cela avait-il un sens à l'époque de Molière de tendre ce miroir aux "grands", mais vouloir nous faire croire qu'être soi-même et ne pas se renier pourrait constituer la base d'une éthique politique aujourd'hui, c'est se moquer du monde, même si cela rejoint en effet par certains côtés des déclarations que l'on peut entendre ces jours-ci.

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