Arts visuels

Le syndicat des algues brunes

Couverture ouvrage

Amlie Laval
Flblb , 213 pages

A la recherche des sources vives du roman-photo
[vendredi 06 avril 2018]


Amlie Laval livre un roman-photo de science-fiction, cologiste et parodique, qui poursuit la construction dun manifeste potique pour ce genre oubli.

Pour les éditions FLBLB, défendre le roman-photo est un véritable sport de combat auquel elles s’adonnent depuis plusieurs années . Il n’est donc pas étonnant qu’elles publient un nouvel opus du genre, Le syndicat des algues brunes d’Amélie Laval, où l’héroïne est en bonne position pour devenir championne olympique d’arts martiaux et où des ours sortis tout droit d’une parodie de Stars Wars croisent des agents vraiment très spéciaux qui, une fois morts, se transforment en mousse de savon, contribuant ainsi à polluer la mer d’algues vertes.

 

(Quand Amélie Laval parodie Star Wars.)

 

Alors que le monde est sous la coupe d’une coalition asiatique, Ky, jeune championne de viet vudao, débarque à Marseille en quête de son père qu’elle ne connaît pas. Or celui-ci est introuvable. Aidée par une journaliste, elle découvre qu’il préside le Syndicat des algues brunes, un des nombreux syndicats des plantes. Ses prises de positions politiques défavorables à la coalition asiatique le contraignent à vivre clandestinement. Malgré elle, Ky prendra part à ses combats, dans un monde où les habitants sont soumis à des règles en fonction de leur groupe sanguin. Finalement, par des jeux de déplacement et au-delà de cette histoire compliquée à laquelle l’héroïne elle-même ne comprend pas toujours tout, ce roman-photo de science-fiction, écologiste et parodique, mène une véritable enquête sur la dimension artistique du roman-photo.

 

Le stéréotype n’est pas toujours là où on croit

Le syndicat des algues vertes est une défense et illustration du roman-photo. Amélie Laval montre ici que la notion de stéréotype, qui est souvent étroitement employée pour définir ce genre mal-aimé, appartient en réalité et en propre à toute œuvre d’art, et que l’intérêt du roman-photo est peut-être d’en approfondir l’exploitation. En effet, les règles de l’art ont une naturelle tendance à s’user du fait de leur usage répété. Pour sortir de l’impasse, les artistes ne cessent de donner de nouvelles règles à l’art. Cependant les institutions ont toujours offert une résistance à ces nouveautés, privilège étant accordé à « l’ancien », rassurant justement par son attache à la tradition. Ainsi les références nombreuses à Lucas Cranach l’Ancien ne sont-elles pas anodines. Le vieillissement d’une œuvre se manifeste entre autres par sa célébration, qui la transforme en lieu commun. C’est pourquoi le stéréotype menace toute œuvre. Cela explique le choix d’Amélie Laval de « passer à l’eau de javel », de décaper le ronronnement de nos habitudes. Elle offre dans le même temps une seconde vie à Lucas Cranach en l’intégrant au roman-photo, ou encore à ces statues et monuments divers qui peuplent l’univers du livre, leur prêtant même la parole dans un jeu d’orientation – ou de désorientation – du lecteur et des personnages.

 

Le roman-photo, un art du mouvement

Pour éviter l’usure des règles, il faut les mettre en mouvement constant. L’héroïne est une adepte des arts de combat. Elle pratique l’art du déplacement au sens littéral, donnant à comprendre le déplacement de sens du roman-photo. Le monde du roman-photo s’y révèle plus martien que vénusien : la lavande y a remplacé les boissons aphrodisiaques et les arts martiaux, les histoires d’amour. La jeune femme amoureuse et trahie, typique d’une littérature souvent qualifiée « de gare », cède la place à une championne de Kung Fu, héritière d’une autre tradition populaire, celle des films d’arts martiaux, souvent classés « série B ». Le propre du stéréotype est d’être immobile, de ne pas varier. L’héroïne bouscule, au sens propre, ces images inertes, créant ainsi un effet de déplacement, et non de remplacement : là est l’ingéniosité d’Amélie Laval. En effet, si on pense repérer très vite le stéréotype ordinaire, on oublie qu’il y en a d’autres qui circulent dans le champ culturel et littéraire, parfois imperceptibles, jouant d’un éblouissement dû à leur prestige, qui finit par occulter leur véritable signification. Certaines œuvres se trouvent elles-aussi figées dans leur être, devenant des objets de culte et non plus d’interrogation. Fixer une œuvre la transforme finalement en mousse savonneuse. C’est pourquoi dans ce roman-photo il s’agit non seulement de déplacer le stéréotype, mais aussi de rendre du dynamisme à un passé qui finit par s’endormir dans les musées. Les sculptures se mettent à parler, l’imaginaire floral de Cranach transformé en photo parcourt le travail de l’artiste.

 

(Cranach L’Ancien, L’Age d’or, 1530.)

 

Jeux de miroir

Le roman-photo a souvent été critiqué pour n’être qu’un pâle reflet du réel et pour son manque de distanciation vis-à-vis de ce réel-là, alimentant ainsi les rêves les plus plats de ses lecteurs. Ici, les miroirs s’émancipent, ils ne reflètent pas le réel tel qu’il se donne à voir. Ils connaissent la face cachée de la réalité et la révèlent à condition qu’on les interroge. Il n’est pas étonnant, dès lors, de les trouver à l’œuvre dans un roman-photo « d’émancipation ». Ces jeux de miroir ne découlent d’aucun narcissisme : ils « révèlent » le réel à la manière d’un révélateur photographique – ce produit qui fait apparaître l’image sur le papier dans le laboratoire de l’artiste, avant qu’un autre produit ne la fixe. Les apparences nous égarent, comme les rumeurs à propos de la disparition du père de l’héroïne. Il faut aller dans les profondeurs de l’image, cette profondeur des fonds marins, pour y retrouver des richesses. Le roman-photo n’est pas ce que sa réputation en a fait.

La référence à Lucas Cranach l’Ancien, et plus particulièrement à son tableau « l’Age d’or », fait de Cranach l’ancêtre de ces images d’Épinal dont s’est nourri un temps le roman-photo, qui certes n’est pas né de rien. Si on regarde attentivement ce tableau, il représente l’utopie du jardin d’Eden et se donne à lire sous le mode d’une narration par l’image. Plusieurs scènes se succèdent dans le tableau. L’auteur y peint un monde où règnent le bonheur et l’amour. Le contenu des premiers romans-photos trouve ici une origine – qui pourrait encore être celle des illustrations historiées de l’Antiquité et du Moyen Age. L’important est qu’Amélie Laval resitue le roman-photo dans une longue histoire des arts. Son héroïne cherche un père, le roman-photo cherche sa filiation. Ce que revendique en fait le syndicat des algues brunes, c’est cet héritage artistique. Une véritable rhétorique de l’image est mise en place afin de montrer les filiations avec les autres arts.

 

Une création poétique

Le roman-photo a eu ses heures de gloire autour de la question de l’intimité, comme l’évoquent les titres de certaines revues : « Nous-Deux », « Intimité ». On retrouve ici cette propension à la confession, au dévoilement d’un secret dans les scènes de voiture. Traditionnellement, ces moments sont des instants de révélation, les visages accentuant par leurs mimiques la gravité de la situation. Ils finissent par disparaître dans ce travail. Les paroles se perdent dans le paysage. On ne sait plus finalement à qui les attribuer. Cette dissociation du texte et de l’image n’est pas sans rappeler le travail cinématographique de Jean-Luc Godard, en particulier dans Pierrot le fou.

Le goût du détail sert de fil conducteur au travail d’Amélie Laval. Au paysage grandiloquent voire bavard, elle préfère l’image construite autour du détail. Les corps ne sont jamais entièrement dans le cadre de l’image. Cultivant le hors champs, place est faite à l’imaginaire du lecteur. S’il y a de vastes paysages, le détail s’y substitue très vite. Des lignes géométriques, des courbes, des images fragmentées, rappellent la construction et la non-spontanéité des images. La suggestion occupe une place essentielle, en appelant là-encore à un réel travail de l’imagination. Le choix du personnage principal n’est pas non plus accidentel. La jeune femme est habituée à la rigueur des sports de combat et aux règles qui en découlent. Les aventures qui lui arrivent permettent, par leur effet de surprise, de donner sens à la science-fiction : un genre d’émancipation à l’égard des habitudes artistiques. Il ne s’agit pas de développer des prouesses techniques mais de construire un monde.

Les effets spéciaux à l’œuvre sont très vite tournés en dérision, comme ces peluches cousues à la main par l’auteure – tellement épaisses qu’elles ne pouvaient être cousues par une machine à coudre – ou encore les ingrédients utilisés pour résister à la pollution : brosse à dent, eau de javel, etc. il y a quelque chose de désuet dans cette histoire qui nous renvoie à un monde qui ne cherche pas l’efficacité. L’auteure construit une véritable poétique qui associe à la tradition du roman-photo une nouvelle écriture fondée sur la science-fiction.

 

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