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Actuel Moyen Âge – 1330, Paris organise les Jeux…
[jeudi 14 septembre 2017]


Les Jeux Olympiques seront à Paris en 2024... mais s'ils l'étaient déjà en 1330 ? Pas tout à fait, mais il y eut de beaux tournois...

Depuis hier soir, c'est officiel : Paris organisera les Jeux Olympiques de 2024, un siècle après ceux de 1924. Qu'on soit pour ou contre – ou indifférent – on ne peut qu'être sensible à cette jolie concordance des temps. Mais pourquoi s'arrêter à un siècle ?

 

Jeux urbains

 

En 1330 se tient, à Paris, dans la grande plaine qui s'étend alors autour de Saint-Martin-des-Champs, un grand tournoi. C'est bien sûr le divertissement médiéval le plus célèbre, celui auquel on pense tous : les fiers chevaliers s'élancent les uns contre les autres, lance brandie… Sauf qu'en 1330, pas de chevaliers : ce tournoi oppose en effet des bourgeois venus de Paris à d'autres venus des communes alentour – Valenciennes, Rouen Amiens, Saint-Quentin, Reims, Compiègne, etc.

Tous viennent, comme dans les JO contemporains, pour représenter leur « pays ». Les jeux sont dès lors l'occasion de canaliser des rivalités urbaines : les équipes des différentes communes s'affrontent farouchement pour faire triompher leur ville. En 1330, c'est l'équipe de Paris qui gagne, raflant tous les prix, et le premier prix, la médaille d'or si l'on veut, va à Jacques des Essarts, un bourgeois maître des comptes. Le chroniqueur qui nous rapporte ces évènements est farouchement chauvin, et l'on sent bien qu'il exulte en racontant la victoire de Paris.

Le fait même d'organiser ces jeux sert évidemment à la ville à montrer sa richesse et sa grandeur. Rappelons qu'à l'époque Paris est la ville la plus peuplée d'Occident, et l'une des plus grandes villes du monde, avec probablement 200 000 habitants. Dans les jeux, tout est fait pour montrer la suprématie de Paris : comme le dit la chronique, les bourgeois ont organisé ces jeux « pour faire honneur à la ville de Paris et exalter sa domination sur toutes les villes du royaume, comme le soleil levé ». Anne Hidalgo pourrait dire la même chose pour 2024…

Ces jeux urbains sont organisés régulièrement, comme les JO : en moyenne, on en compte un tous les dix ans. Pas plus souvent, car ils coûtent très cher… Les grands bourgeois de la ville en assument l'organisation, soutenus par les autorités urbaines, notamment par le très puissant prévôt des marchands. Ces jeux coûtent tellement cher qu'au XIVe siècle, les bourgeois pressentis pour les organiser préfèrent parfois quitter la ville en douce et aller prendre quelques vacances ailleurs…

 

Jeux d'élite

 

Les bourgeois qui combattent appartiennent aux plus grandes familles de la ville, et sont tous proches du roi. Il s'agit donc bien d'une activité d'élite, plus que d'un divertissement populaire. Tout est fait, d'ailleurs, pour tenir le peuple à l'écart : non seulement les estrades dressées pour l'occasion n'accueillent que le « riche peuple », mais surtout le roi n'autorise l'organisation des jeux qu'à condition « qu'il n'y ait pas de trouble parmi le peuple ». Au même moment, en Angleterre, on interdit le football précisément pour cette raison…

Cette élite urbaine, enrichie par l'accroissement du négoce et la monétarisation rapide de la société, cherche en organisant ces jeux à mettre en scène sa richesse et son statut social. Mais il s'agit aussi de se rapprocher de la noblesse, en se livrant aux mêmes activités, en montrant qu'ils maîtrisent les codes de la culture courtoise. La chronique le dit : « on rompit les lances pour l'honneur des dames ». Le « prix de la province » - la médaille d'argent… –  va à Simon de Saint-Omer, un bourgeois de Compiègne, qui s'est cassé la jambe en joutant : c'est une jeune fille qui lui apporte son prix dans la maison où il se repose, vêtue comme une princesse, tenant un faucon sur son poing.

Bref, en joutant, les bourgeois veulent dire et montrer qu'ils sont nobles – qu'ils sont les nouveaux nobles, plutôt. Et il s'agit d'une revendication extrêmement politique, à une époque où la bourgeoisie et la noblesse féodale rivalisent pour le contrôle des grands offices du royaume, tandis que de nouvelles techniques militaires remettent en question le monopole seigneurial sur les arts martiaux. Les nobles sont en train de perdre leur domination sans partage, et les bourgeois se réapproprient leurs codes pour mieux affirmer leur ascension sociale.

 

Jeux antiques

 

En organisant des tournois, en joutant comme des seigneurs, les bourgeois de Paris sont donc résolument tournés vers l'avenir. Mais ils regardent aussi vers le passé. En effet, le thème du tournoi est la Guerre de Troie. Les Parisiens jouent les Troyens : les 36 membres de l'équipe se déguisent en Priam et en ses 35 fils ; Jacques des Essarts, le gagnant, est évidemment Hector. Tous les autres bourgeois sont les Grecs. Il s'agit bien sûr d'exprimer ce faisant la rivalité entre Paris et les autres communes : tout comme les Grecs viennent piller la grande et puissante Troie, de même les bourgeois de l'Île-de-France viennent affronter les glorieux Parisiens… Le tournoi devient alors une belle uchronie, puisque les Troyens l'emportent sur les Grecs, qui repartent piteux chez eux.

L'utilisation du mythe troyen participe évidemment de cette imitation de la culture aristocratique.      Le Roman de Troie est en effet très à la mode, depuis au moins deux siècles, et Hector est l'un des grands héros du Moyen Âge. Le chroniqueur souligne d'ailleurs que les bourgeois font également référence au roi Arthur – à cette époque, les prénoms Lancelot ou Gauvain se multiplient dans la grande bourgeoisie urbaine.

Mais l'image de Troie a également un autre sens, plus national. En effet, depuis le Haut Moyen Âge, une légende tenace affirme que les Francs descendent des Troyens (via un certain Francion, neveu d'Enée). En mettant la légende troyenne au cœur de ces grands jeux urbains, les bourgeois de Paris tiennent donc un discours que l'on peut déjà qualifier de nationaliste. Le chroniqueur le note : en organisant ces jeux, ils veulent montrer la suprématie de Paris sur les autres villes, qui répond à celle « des fleurs de lys du royaume de France sur tous les autres royaumes ». Paris domine la France, la France domine le monde. Ce discours ne doit rien au hasard : Colette Beaune a bien montré que le XIVe siècle était celui de la « naissance de la nation France », à l'occasion notamment de la Guerre de Cent Ans.

 

Finalement, rien de nouveau sous le soleil pour les Jeux de 2024. Gloire de Paris, grandeur de la France, sens de l'histoire, compétition, élites urbaines : on y retrouve les mêmes ingrédients. Il ne reste plus qu'à faire du tournoi un sport olympique – ce serait quand même pas mal à regarder…

 

 

Pour en savoir plus :

- Sébastien Nadot, Rompez les lances ! Chevaliers et tournois au Moyen Âge, Paris, Autrement, 2010.

- Sébastien Nadot, « Les Jeux Olympiques modernes sont nés au Moyen Age ! », Scribium, mars 2017.

- Boris Bove, « Les joutes bourgeoises à Paris, entre rêve et réalité (XIIIe-XIVe s.) », dans Le tournoi au Moyen Age, Cahiers du centre d’histoire médiévale, n° 2, 2003, p. 135163. Article édité en ligne sur Cour de France.fr le 1er mars 2009. L'extrait de la chronique citée plus haut est disponible à la fin de cet article.

- Colette Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1993.

 

À lire aussi sur Nonfiction :

- Christian Ruby, "Le sport, avec ou sans loisir", compte-rendu de Laurent Turcot, Sports et Loisirs : une histoire des origine à nos ours, 2017.

- Antoine Bonnet, "Le sport au-delà des illusions", compte-rendu de Patrick Vassort, Le sport ou la passion de détruire, 2015.

 

Vous pouvez retrouver tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge.

 

 

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