Théâtre

Mon coeur

Couverture ouvrage

Pauline Bureau

THÉÂTRE – « Mon cœur », de Pauline Bureau
[samedi 01 avril 2017]

Dans  son spectacle Mon cœur, présenté aux Bouffes du Nord (puis en tournée à travers la France),  Pauline Bureau revient avec justesse et sensibilité sur le scandale sanitaire du Mediator, rendant hommage à la lanceuse d'alerte Irène Frachon et donnant une voix aux victimes.

 

« Je n’abandonne pas un malade. Jamais. Même quand c’est foutu. Surtout si c’est foutu. On a une responsabilité quand on ment à quelqu’un. On a aussi une responsabilité quand on lui dit la vérité. J’assume. » Ces paroles sont celles d'Irène Frachon, médecin pneumologue au CHU de Brest, qui a fait éclater le scandale du Médiator au grand jour. Le Médiator, médicament contre le diabète à l'origine, mais souvent prescrit en guise de coupe-faim à des personnes désireuses de maigrir – souvent des femmes – et de se conformer ainsi aux normes de beauté physique qui font l’air du temps. Sauf que ces cachets-miracles ont eu de graves conséquences sur la santé des patientes, allant des valvulopathies cardiaques jusqu’au décès. Les laboratoires Servier, qui fabriquaient ce médicament, ont pourtant continué à le commercialiser, alors qu'ils en connaissaient les effets néfastes par le témoignage des médecins qui en observaient les effets. Irène Frachon est de ces praticiens-là, et elle n'a pas lâché l'affaire :  grâce à sa détermination, ce scandale sanitaire à été connu du grand public, et le médicament interdit en France en 2009, alors qu'il l'était déjà dans de nombreux pays.

C'est son combat et le parcours d'une victime du Médiator que retrace Pauline Bureau dans son spectacle Mon cœur, dont elle signe l'écriture et la mise en scène. Le public ayant suivi la jeune metteuse en scène au cours de ces dernières années ne s'étonnera pas de son choix : après  avoir monté en 2011 Modèles, une création qui interroge l'égalité des sexes, et après avoir adapté en 2012  le roman La meilleure part des hommes, qui traitait du début de l'épidémie du sida pendant les années 1980, elle se tourne à nouveau vers un sujet d'actualité. 

 

Pauline... Frachon

Pauline Bureau fait un théâtre hautement politique et engagé. Mais pourquoi le Médiator plutôt qu'un autre sujet dans une réalité riche de scandales en tous genres? Le hasard a sa part dans cette histoire : Pauline Bureau raconte avoir entendu Irène Frachon à la radio en 2014, suscitant immédiatement son intérêt. « Son courage et sa détermination me touchent . Une héroïne d'aujourd'hui comme j'en ai besoin d'en voir sur les plateaux de théâtre ». Les deux femmes se rencontrent, Pauline Bureau commence à prendre des notes. Grâce au docteur Frachon, elle entre en contact avec des victimes du Mediator qui acceptent de lui parler et  de se confier sur leur calvaire. De ces rencontres intenses est né ce nouveau spectacle, Mon cœur.

 

(photo Pierre Grobois)

 

Dans la pièce, Irène Frachon apparaît comme personnage : héroïne discrète et humaniste, estimant faire ce qu'elle a à faire, sans pouvoir agir autrement. En parallèle du parcours de cette lanceuse d'alerte, Pauline Bureau déroule l'histoire d'un personnage fictif, Claire Tabard, qui résume tous les malades  rencontrés par la metteuse en scène.

Au début du spectacle, Irène Frachon apparaît seule dans le noir de l'avant-scène des Bouffes du Nord, éclairée par un simple faisceau  lumineux. Une projection en haut du mur arrière indique que nous sommes en 2016. Dans l'après Mediator.

L'histoire sera racontée à grands renforts de flashbacks. Après le premier monologue d'Irène Frachon, la mise en scène nous renvoie en 2001, et à la découverte de l'autre personnage central : Claire Tabard. La jeune femme de 28 ans vit mal dans sa peau, depuis toujours, et d'autant plus depuis la naissance de son fils il y a quelques mois. On la voit apparaître dans le cabinet de son médecin traitant, qui lui prescrit avec une nonchalance déroutante un médicament miracle pour maigrir : le Mediator, « Vous allez voir, ça marche très bien ! » Oui cela marche, le public en est témoin quand il retrouve Claire dans les scènes suivantes : quelques années plus tard, Claire a maigri, elle a rencontré un homme, et son fils est en pleine forme. La jeune femme l'est un peu moins : des fatigues intenses l'empêchent de faire son travail de vendeuse, des essoufflements réguliers au moindre effort compliquent son quotidien. Elle finit par consulter un spécialiste, et là, le verdict tombe : une grave affectation cardiaque nécessitant une intervention chirurgicale à cœur ouvert dans les jours qui suivent.

 

Présences, absences

La scénographie (signée par Emmanuelle Roy) reste sobre et souvent naturaliste. Un bureau, deux chaises, et voilà le cabinet du premier médecin. Un canapé vert symbolise l'appartement de Claire. De temps à autre, des projections vidéos apparaissent sur des rideaux blanc et le mur nu, comme au moment de la consultation à l'hôpital. Le cardiogramme est projeté au dessus de la scène, et l'on entend le battement de plus en frénétique du cœur de Claire qui s'emballe suite au test d'effort – effort communiqué aux corps du public. Des paysages et des arbres, projetés à leur tour sur le rideau pendant son opération, font aussi participer les spectateurs à son rêve sous narcose.

Un autre choix de scénographie et de mise en scène est de montrer Irène Frachon seule, pendant ses premières apparitions comme pour ces auditions face au  experts de l'AFSSAPS ( l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé). Ces personnages ne sont que des présences vocales, en voix off,  désincarnées et un peu froides. Elles ne prennent d'ailleurs pas au sérieux la première alerte du médecin sur ce médicament. Suit la deuxième audition, pour laquelle Irène a apporté deux grandes photos de cœurs accrochées au mur : un en bonne santé, un autre dévasté par le Médiator. Mais la procédure n'avance toujours pas. A la troisième audition, Irène se plaint de la lenteur de la procédure mettant en danger la santé et la vie des patients concernés.  La réponse de la commission, repliée dans le confort de son absence, fait suffoquer le public : « On en parlera à la réunion de novembre, pas avant. Les procédures, vous savez. »

Vers la moitié du spectacle, un espace de jeu supplémentaire est utilisé : surplombant la scène, on aperçoit le bureau d'Irène. En bas, l'appartement de Claire avec son canapé vert. On voit et on entend Irène en train d'écrire son livre : « Je pousse la porte de la morgue. L'autopsie commence. » Pendant ce temps, l'enfant de Claire entre dans la semi-pénombre de l'appartement de sa mère, seul, et  commence à ouvrir sa peluche, tel un simulacre d'acte chirurgical. La scène est oppressante. Un ange passe, et c'est celui de la mort. Il flotte au-dessus de tout le spectacle.

 

Du poids des normes

 

(photo Pierre Grobois)

 

La sobriété du décor doit sans doute éviter que trop de faste ne détourne l'attention du spectateur de l'action et des paroles. De fait, le public suit le calvaire de Claire, raconté avec beaucoup de sensibilité et de pudeur. L'actrice, Marie Nicolle, y contribue fortement : elle montre la fragilité de son personnage souhaitant correspondre aux normes de beauté et de minceur en cours. La voix grave de l'interprète fait résonner les mots dans la salle et  leur donne toute leur intensité. La parole de la victime s'en retrouve renforcée et cela se traduit par une profonde empathie du public à l’endroit de cette femme : silence absolu pendant la scène où la commission d'experts examine son cas en vue d'une indemnisation de la part des laboratoires Schreiber.  La force de l'écriture, et de l'actrice, servent le propos résolument politique de ce spectacle.

Mentionnons également Rebecca Finet, qui incarne Cathy Tabard, la sœur de Claire. Le personnage est à l'opposé de Claire : elle aussi considérée comme étant en surpoids par son entourage, leur avis lui importe peu. Elle se trouve bien dans sa peau et dans sa vie. L'énergie positive avec laquelle Rebecca Finet campe ce personnage est vivifiante. Impressionnant moment de rébellion de Cathy contre l'avocat du laboratoire qui lui parle de son poids du haut de tout son mépris : « Non, je suis bien ! Lâchez-nous ! »  Ce « lâchez-nous ! » ne s'adresse pas seulement à l'avocat de la partie adverse, mais à tout une société à laquelle Pauline Bureau semble lancer un cri du cœur : cessez enfin de dessiner des formes dans lesquelles devraient se fondre nos corps ! La profondeur de l’injonction se mesure d’ailleurs à l’intensité de la rébellion que laisse exploser le public en applaudissant spontanément la sortie enflammée de Cathy.

 

Le théâtre et la cité

Mais Pauline Bureau ne s'intéresse pas seulement aux lanceurs d'alerte et aux victimes. Pendant son travail d'écriture, elle a également rencontré des juristes spécialisés en droits des victimes. Ces entretiens se reflètent dans le personnage Hugo Desnoyers (Nicolas Chupin) :  jeune avocat, passionné, il fait tout ce qu’il peut pour aider Claire à obtenir un dédommagement pour sa vie dévastée. Car rendre justice, c’est aussi donner un prix à une vie humaine. Est-ce seulement possible ?  Comment défendre la valeur d'une vie face aux intérêts financiers des grands
groupes pharmaceutiques ? Comment améliorer, et accélérer, les procédures afin de préserver les victimes ? Toutes ces questions d'une actualité brûlantes sont posées dans ce spectacle. Elles sont légitimes, importantes même, et le théâtre retrouve sa grandeur – celle du théâtre athénien, indiscernablement politique – quand il s'autorise à les poser, à mettre le doigt là où l’injustice fait mal.

Le spectacle se termine sur une cantate de Bach : Den Tod niemand zwingen kunnt (Nul ne peut contraindre la mort), chanté par Irène Frachon et un collègue médecin. L'ange plane à nouveau ; mais il est possible, entre souffrance et mort, de retrouver un peu d'espoir, comme le montre le combat d'Irène Frachon, de l'avocat pour le droit des victimes et la victoire de Claire.
 

 

J.S. Bach, Kantate BWV 4 „Christ lag in Todesbanden“: Nr. 3 Aria (Versus 2) „Den Tod niemand zwingen kunnt“. Rahel Maas (Soprano), Elvira Bill (Alto). Le Stiftsbarock de Stuttgart avec Melanie Beck (Violoncelle), Andreas Gräsle (Orgue). Direction : Kay Johannsen

 

À retrouver  prochainement :
Les 5 et 6 avril Le Merlan, scène nationale de Marseille
Le 21 avril Théâtre de Châtillon
Le 25 avril La Garance, Scène nationale de Cavaillon
Le 28 avril Théâtre André Malraux de Chevilly Larue
Le 12 mai Théâtre Roger Barat d’Herblay
Du 16 au 17 mai Le Quartz, Scène nationale de Brest
 

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