<p>L&rsquo;in&eacute;galit&eacute; n&rsquo;est pas une imperfection mais un principe de la R&eacute;publique, construite sur le sacrifice d&rsquo;une moiti&eacute; de sa population.</p>

Dans le sillon creusé dans ses ouvrages précédents, Réjane Sénac apporte une nouvelle touche à la dénonciation de ce qu’elle nomme le mythe de l’égalité à la française. Son œuvre, car c’est bien le terme qu’il convient d’employer, apparaît comme une contribution majeure à l’élaboration d’un discours critique sur notre mythologie politique, discours qui se place opportunément sous les auspices de Roland Barthes, lequel définissait le mythe comme une parole dépolitisée. Faire de la politique, c’est donc examiner les « rapports humains dans leur structure réelle, sociale, dans leur pouvoir de fabrication du monde »  .

Qu’observons-nous ? Fondamentalement, le sacrifice de l’égalité en tant que principe de justice. A sa place, un discours utilitariste de justification de la promotion de la parité et de la diversité qui vise à assigner les femmes et les non-Blancs à une singularité sexuée et/ou racialisée. Aussi le potentiel subversif de cette promotion est-il totalement perdu de vue au profit de l’idéologie de la complémentarité. Ce point est nodal : Réjane Sénac décrit la binarité sexuée comme nécessairement inégalitaire dans la mesure où le deuxième sexe complète un masculin défini comme norme et autorité. Nous en reparlerons.

Elle ne manque pas d’arguments pour étayer cette thèse, et d’abord celui de l’héritage historique, celui d’une République « où les “hommes blancs” tracent les limites du politique, en termes à la fois de ce qui est politique et de qui est politique » . C’est sans doute ce poids de l’histoire qui explique qu’un chercheur, Thomas Piketty, pourtant attentif aux inégalités, puisse dire de l’égalité à la française qu’elle est « exemplaire » et « absolue » tout en soulignant qu’elle ne s’applique qu’aux hommes !

Ce qui est extrêmement stimulant dans l’argumentation de l’auteure est ainsi l’idée que la persistance des inégalités n’est pas l’expression d’imperfections certes durables mais qui seraient en contradiction avec le principe. Non, ce qui est manifeste, c’est l’existence d’un meurtre originel, celui de l’égalité pour les non-frères. L’auteur du meurtre a un nom : la complémentarité sexuée, laquelle définit les femmes comme des « êtres relatifs », c’est-à-dire « élevées non pour elles-mêmes, mais pour les autres » . R. Sénac insiste ici opportunément sur l’éducation, centrale dans la construction de la citoyenneté, qui « devient la garantie de la reproduction et de l’acceptation de l’ordre, en particulier sexué, à travers la transmission de la croyance en la différence des sexes » .

Les droits fondamentaux, dont on vante la neutralité, ne résistent pas à l’examen des faits : les assassinats de femmes par leurs conjoints représentent 19% des homicides en France, les différences de salaires entre hommes et femmes est supérieure à 19%, etc. Mais ces données n’empêchent nullement la mythification du principe d’égalité : nous restons victimes d’une double croyance, d’une part en la justice du système politique, d’autre part en une pente naturelle vers le progrès . Coexisteraient ainsi un « surmoi égalitaire », perçu comme un totem, et un « ça inégalitaire », cohabitation qui peut être analysée, avec Pierre Rosanvallon, moins comme une perversion de la démocratie que comme une forme structurante de celle-ci. En d’autres termes, « l’exclusion des non-frères de l’égalité républicaine française est constituante de notre histoire, de notre présent et de notre capacité à penser l’avenir » .

Faut-il néanmoins suivre l’auteure lorsqu’elle nous invite à dépasser la binarité sexuée, notamment sous prétexte que les travaux sur la détermination du sexe chez l’humain plaident plus pour le continuum que pour la binarité ? Cet argument me semble en tension avec l’idée forte, défendue par R. Sénac, que nos engagements politico-moraux ne sont pas soumis au verdict de la science. Devrions-nous devenir racistes si le concept de race dans notre espèce recevait une validation scientifique ? Que perdrions-nous vraiment dans notre combat pour une égalité inconditionnelle en nous privant de cet argument de l’inconsistance de la binarité ? Il y a discrimination lorsque les individus sont assignés à une « “classe des singularités” jugée dépréciative » . L’égalité des singularités, que défend P. Rosanvallon, me semble une voie prometteuse que R. Sénac se refuse pourtant à emprunter. Mais cette légère réserve ne diminue en aucune façon la portée de son analyse.

L’essentiel est en effet dans sa volonté de montrer que l’égalité inconditionnelle n’est envisageable qu’en se libérant de la dichotomie frères/non-frères héritée de la République. Combattre les dominations structurelles, c’est sortir du « paradoxe minoritaire » qui implique que les minorités visibles et les femmes « sont vouées à prendre la parole en tant que, pour n’être pas traitées en tant que (Noirs, musulmans, etc.) » . C’est aussi refuser de légitimer la promotion de l’égalité par ses supposées performances économiques. Légitimation qui certes vise à inclure ce qui a été longtemps exclu, mais qui subordonne les conséquences au principe. L’égalité comme source d’efficacité revient en effet à oublier la force contraignante du juste. La question va de soi : et si l’on montrait que la discrimination est économiquement plus efficace, devrions-nous abandonner nos idéaux égalitaires ?

L’égalité n’a pas à être performante, elle est « un principe de justice inconditionné » . C’est à l’aune de ce principe que doit être mesurée la cohérence d’un projet politique qui « oublie » des millions de non-frères, « en raison de leur prétendue moins-value naturelle » , tout en cherchant aujourd’hui à les inclure « en raison de leur prétendue plus-value culturelle, et non en tant que semblables » . R. Sénac réitère donc son adhésion au républicanisme critique, tel qu’il s’incarne notamment dans les travaux de Philip Pettit et Nancy Fraser pour lesquels l’égalité est analysée comme une relation de non-domination. Elle en conclut que le temps est venu de révoquer la fraternité comme excluante et de lui préférer l’adelphité, du grec adelphos, qui qualifie les personnes nées d’une mère, qu’elles soient frères ou sœurs, terme « qui a l’avantage de dire l’union, le lien, sans charrier les exclusions héritées » . Mais si cette proposition n’était pas entendue, il nous resterait à proposer un terme magnifique trop peu utilisé, la solidarité, proposition à laquelle R. Sénac souscrirait sans peine.

Au total, un livre convaincant, d’une très grande clarté, aussi bien dans l’écriture que dans l’argumentation#nf#

 

* Nota : Réjane Sénac et l'auteur de ce compte-rendu appartiennent au même laboratoire, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof).

 

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