RÉCIT – « Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps », de Maryse Vuillermet
[mardi 07 février 2017]

Tout à la fois recueil de témoignages, essai historique et sociologique, le récit publié par l’écrivain Maryse Vuillermet fait entrer le lecteur dans la vie de frontaliers français travaillant en Suisse. Et donne ainsi à voir un monde ouvrier d’« immigrés à la journée » jusqu’alors absent du champ des lettres et des arts.


(Crédit photo: Julia Kretsch)

 

Le livre de Maryse Vuillermet est sous-titré « récit », mais ce sous-titre pourrait prendre la marque du pluriel. En effet, c’est un monde social tissé de multiples vies que l’écrivain fait entendre dans Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps : celles des frontaliers franco-suisses, qui tels des « pendules » passent leur journée en Suisse et reviennent en France leur journée terminée, « basculant » d’un versant à l’autre des cols du Jura. Ce livre inclassable, tour à tour recueil de témoignages, essai historique et sociologique, met ainsi l’accent sur un segment du monde ouvrier absent des représentations actuelles littéraires ou cinématographiques . Pourtant, c’est 100 000 personnes environ qui transitent chaque jour pour travailler dans le secteur de Genève.

 

« immigrés à la journée »

Ces « immigrés à la journée  » ne sont pas a priori les plus sympathiques des travailleurs : roulant en Audi ou en gros 4x4, propriétaires d’immenses maisons, ils se présentent comme les ouvriers enrichis de l’abondance , dont le fort niveau de vie est à l’opposé de la misère qui a longtemps prévalu dans la classe ouvrière. Les plaisirs de la consommation, du sport et le repliement individualiste semblent chez eux l’avoir emporté sur toute autre activité.

Les conditions de vie de ces ouvriers sont donc loin d’être idylliques, même si les désagréments du temps passé sur la route sont considérés comme le prix à payer pour un salaire qui double ou triple le salaire français. Régulièrement désignés comme des boucs émissaires par les extrémistes et les nationalistes suisses, ils sont soumis à des renvois brutaux qui s’opèrent sans préavis avec une violence digne du XIXe siècle. Et puis, si tous travaillent aujourd’hui en Suisse, c’est que les usines ont fermé dans le Grand Est, ce que rappelle fort à propos l’énumération de plusieurs pages de toutes les usines qui ont fermé de ce côté-ci de la frontière : « C’est long, hein ? C’est ennuyeux, la liste n’en finit pas, mais où croyez-vous que vont aller travailler tous ces gens ? Les plus courageux, les plus hargneux, les plus mobiles, vont aller vers la Suisse, un entretien, les réseaux habituels, ils vont traverser  ».

On connaît la crainte de l’accident des ouvriers des presses à injection plastiques décrits par Roger Vailland dans les années 1950  ou par certains métallurgistes des années 1970, telle Aurélie Lopez, militante catholique devenue ouvrière dans la région de Belfort . Tout aussi omniprésente que l’angoisse des mains coupées, la crainte de l’accident de la route hante ces frontaliers qui se déplacent matin et soir pendant de longues heures en cohorte sur les routes de montagne, vertigineuses – notamment du côté de Saint-Claude – et parfois enneigées. Certains roulent pendant ainsi plus de trois heures par jour.

 

 

Sous les auspices de Svetlana Alexievitch

Spécialiste littéraire du monde du travail – après une thèse consacrée à la représentation de la femme du peuple dans l’œuvre de Claire Etcherelli et plusieurs récits publiés  –, Maryse Vuillermet place son enquête sous les auspices de la grande Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015. Cette dernière a su donner aux témoignages recueillis auprès de ses compatriotes russes une portée universelle par le soin apporté à la mise en forme littéraire. Comme elle, l’auteure de Frontaliers pendulaires est allée à la rencontre de travailleurs qu’elle a interrogés et dont elle reconstruit la vie quotidienne dans une écriture précise qui donne en même temps l’impression d’une oralité vive. C’est un livre qui nous fait entrer dans les vies de Philippe, l’horloger passionné par son métier, exerçant dans la Vallée de Joux, ce royaume « HH » de la Haute Horlogerie qui regroupe les plus grandes marques au monde de la montre de luxe ; de Marie, soudeuse dans un atelier qui sous-traite pour de grandes marques (Bulgari, Jaeger, Audemars) aux côtés de ses collègues sertisseuses (de pierres précieuses), ou encore de Sarah, la Franco-Marocaine assistante trilingue qui rêve d’obtenir la nationalité suisse et travaille dans un organisme à Genève qui gère les certifications de qualité, « les ISO 9000, 9003, 9040 ».

Maryse Vuillermet, on le voit, ne s’intéresse pas uniquement aux ouvriers : un autre de ses « personnages », Betty, est d’ailleurs une jeune professeur de langue, dans un établissement scolaire privé dont les élèves sont appelés des « clients ». Les conditions d’exercice de sa profession et son renvoi inattendu à la fin d’une année scolaire jettent un éclairage glaçant sur ce que pourrait devenir l’enseignement dans un système totalement privatisé. Quant à Bastien, ouvrier dans les travaux publics, il conduit un engin très spécial, une « araignée » qui se déplace « tout en douceur et bonds souples de grand fauve  » sur les terrains très pentus qu’il doit travailler au risque de se laisser entraîner :

« […] l’araignée, elle se propulse par bond, comme une grenouille, ou plutôt comme une chenille, enfin, comme tu préfères, tu bascules, tu plantes les griffes, tu bloques les roues, c’est incroyable, un gros insecte qui dévore la pente, qui s’accroche, qui penche tellement que t’es sûr qu’il va tomber et non, il bondit à nouveau  ».

La voix ouvrière est ici convoyée par un style parlé qui reconstruit littérairement l’interlocution initiale, sans que ce procédé, un parmi d’autres d’ailleurs, soit constant ni ennuyeux. Les voix portées par le texte sont ainsi des « voix vivantes » pour reprendre la formule de l’écrivain Jean-Paul Goux dans Mémoires de l’enclave  – qui mena en 1984 une enquête similaire auprès des travailleurs de la région de Montbéliard. Tout autant qu’Alexievitch, Maryse Vuillermet s’est sans doute inspirée de la démarche de cet auteur, qui mêlait dans un texte hybride, des réflexions sur l’histoire sociale des travailleurs de Peugeot ou de Japy, et des témoignages. Mais chez elle, les propos recueillis sont davantage fondus en un tout dans lequel huit chapitres dessinent la journée frontalière type, passant par le « départ dans la nuit » ou « retour au travail après la pause ». Le mouvement de « pendules », ces heures passées dans leurs automobiles, constituent un des aspects saillants de la condition de ces frontaliers et l’on peut regretter le titre trop long adopté par l’auteur : Pendulaires aurait été, à notre sens, parfait, car ce mot connote aussi le mouvement des horloges et des montres dont un des personnages, le plus important du livre, est le spécialiste.

Ce récit fait advenir non seulement des mondes professionnels d’une grande richesse, mais aussi les vies et les relations humaines qui les tissent, charriant les contradictions d’une époque dans lesquelles le lecteur retrouvera ses préoccupations propres. Le repas pris par Philippe l’horloger, qui vient de mettre au point avec patience pendant une année une montre dite « à Grande Complication », avec son fils banquier pressé par ses affaires et l’œil rivé sur son téléphone portable, confronte deux modes de vie et deux rapports au travail antagonistes. Et l’impossible conciliation entre le désir d’une vie écologique et le temps passé dans la voiture pour se rendre au travail n’est-il pas un cas de conscience pour de nombreux Français ?

Fondant dans son « récit » une solide documentation et les témoignages que lui ont confiés ses interlocuteurs, Maryse Vuillermet se fait parfois historienne – quand elle raconte l’histoire de la renaissance de la montre Reverso chez Jaeger-Lecoultre – ou sociologue du petit monde des frontaliers – lorsqu’elle évoque les loisirs et les rêves de ses interlocuteurs. Aux côtés du livre que l’historienne Martine Sonnet a consacré à son père forgeron chez Renault (Atelier 62, Cognac, Le Temps qu’il fait, 2009) ou du premier roman de Didier Castino qui évoque la figure d’un père fondeur dans une aciérie et disparu trop vite (Après le silence, Liana Levi, 2015), le livre de Maryse Vuillermet, paru lui aussi dans une maison d’édition modeste publiant des ouvrages soignés (La Rumeur libre), témoigne de la vitalité non encore démentie des écritures soucieuses du monde ouvrier, malgré les nuages qui assombrissent ce dernier aujourd’hui et les stigmates qui l’accablent. Ses Frontaliers pendulaires proposent la traversée sensible d’une condition laborieuse méconnue.

 

Maryse Vuillermet,

Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps,

La Rumeur libre éditions, 2016, 251 p.

 

A lire également sur Nonfiction :

Hanna Krall et Ryszard Kapuscinski, La mer dans une goutte d'eau, par Emmanuel Gehrig

Martin Thibault, Ouvriers malgré tout. Enquête sur les ateliers de maintenance de trains de la Régie autonome des transports parisiens, par Benjamin Caraco

Jérôme Fourquet, Les ouvriers français : Valeurs, opinions et attentes, par Antoine Jardin

 

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