ROMAN – « Volia Volnaïa » de Victor Rémizov
[mercredi 11 janvier 2017]

Avec ce premier roman, Victor Rémizov plonge dans la forêt boréale russe et tend l'oreille à l'écho du chant de liberté des révolutionnaires du passé : au bout d'un siècle, le chant des partisans Volia Volnaïa résonne comme un chant de sacrifice.

 

 

Dans la taïga court la libre zibeline. On la chasse, pour sa fourrure, pour l’argent qu’on en retire. On lui tend des pièges. Et tandis qu'il en suit la trace à travers la sauvage taïga, le fusil à l'épaule, l’homme ne cesse de crier sa puissance et sa liberté. Dans Volia, Volnalia (« Liberté libre »), Victor Remizov se fait tour à tour géomètre, journaliste et professeur de littérature russe. En chacun de ces rôles, il nous embarque dans la forêt infinie, espace privilégié de la littérature russe. En 2014, année de publication de ce premier roman en Russie, que reste-t-il de la liberté des moujiks russes, de ces révolutionnaires qui chantaient Volia Volnaïa, ce chant des partisans qui clôt le livre ? Balabanov, ancien combattant en Tchétchénie devenu clochard, en fera le chant du sacrifice à la fin du roman.

 

Sublime Taïga

Ilya Jebrovski, surnommé « le Moscovite » est saisi par la beauté du lieu, lui qui est venu y chercher refuge après avoir été pris au piège de ses illusions. La taïga, c’est le sublime qui devrait nous rappeler à la modestie de notre faiblesse, à la poésie de Pouchkine devant lequel le nom de Poutine résonne comme un sombre avatar. La corruption règne en maître dans la Russie des nouveaux maîtres du profit. Tout y est perverti au nom d’un individualisme égoïste. L’harmonie de l’homme avec la nature, c’était d’abord une vie rude des ancêtres moujiks, un arrangement avec sa force. Des moujiks sibériens, les personnages du roman retiennent et défendent surtout l’image d’une vie indépendante à l’égard de l’État. Ils se sentent à l’abri dans la Taïga même si la survie y est violente. Univers viril où le patriarche protège la femme du regard de convoitise des autres hommes. Ici c’est la loi du clan, le brigandage. Moscou et ses décisions sont loin. Le « moscovite », c’est l’étranger, et ce terme d'office le met à l’écart.

A un moment du récit, un élan est poursuivi par la meute des loups : cette image parcourt en silence le livre. Toute une faune l’habite : zibeline, ours, élans… Les brigands forment une meute de loups, de la même façon que les miliciens chargés de les surveiller. Si c’est un art que de savoir chasser, certaines chasses se transforment en carnage. On chasse de tout dans la Taïga, pas toujours réglementairement : chasse aux bêtes sauvages, chasse à l’homme et aussi chasse au pouvoir. C’est ce que montre le roman de Victor Rémizov : à la sauvagerie de la Taïga, où l’homme cherchait d’abord à se reconquérir, répond le tableau d’ hommes corrompus par l’argent et l’alcool. La Taïga est la source – Victor Rémizov ne cesse de les décrire ces sources et ressources, ces poètes, ses hommes de théâtre – de la renaissance de l’humain, et pourquoi pas de la littérature. Mais ce paysage silencieux meurtri par les hommes, est menacé par la cupidité… et sa proche disparition.

 

Libre liberté ?

L’histoire tourne autour d’un homme, le chasseur Stepane Kobiakov, qui ridiculise la milice locale. Dans un pays où les hommes au pouvoir vivent au-dessus de la loi, ceux qui les y rappellent deviennent des hors-la-loi. Stéphane s’enfuit alors dans la Taïga, et c’est une véritable chasse à l’homme qui se met alors en place, révélant le courage et la lâcheté de chacun. Qui sont les amis ? Qui croit en la liberté ? Face aux militaires chacun se révèle, avec en arrière-plan le souvenir de la guerre de Tchétchénie.

« La Sibérie a toujours été libre »  et le pouvoir, nous n’en avons pas besoin, dit Guenka, lui-aussi chasseur et pécheur, à Ilya « le Moscovite ». Pour Ilya, fuir Moscou – où il loge boulevard Gogol – et quitter son travail s’imposait. Il ne supportait plus le culte de l’argent, l’inversion totale des idéaux révolutionnaires qui bercent encore la mémoire nationale. Arrivé en Sibérie, qu’il pensait à l’abri de la corruption, c’est la désillusion. La loi y est celle des brigands et de policiers véreux. Guenka, chasseur qui affirme ironiquement ignorer jusqu’au nom du Président de la Russie, revendique la terre de ses ancêtres et un retour à l’avant bolchevisme, période libre de toute surveillance du commerce illicite des moujiks. L’époque soviétique est révolue, mais le pays est en ruine à l’image de l'hôtel où loge Ilya, vestige de ce moment historique et dont « les meubles grossiers au vernis écaillé tombaient en ruine » .

De ces ruines émergent plusieurs figures du politique, mais aucune ne semble viable, comme le donnent à penser ces anciens combattants de Tchétchénie sont sans foi ni loi, envoyés pour arrêter Stepane. L’étudiant Choura Zviaguine croit encore les réformes possibles. Sa « Note au Gouvernement » , une sorte de programme d’autogestion, ne trouve aucun preneur... et demeure à l’état de latence. Il ne la rédigera jamais. Lorsque l’esprit de révolte souffle, c'est au nom d’un individualisme qui trouve sa forme exacerbée chez Vaska qui affirme : « Vous ne voulez pas un grand pantalon commun pour tout le monde ? Ça ne serait pas pratique, hein ? Et les droits de la foule à être faible ? Moi je suis comme je suis ! Je suis peut-être né comme ça ! Les droits de ceux de mon envergure ont été prédéterminés. Si je peux être fort, ce serait salaud d’être faible ! »  Or chacun sait que la défense de la loi du plus fort, reprise au personnage de Calliclès chez Platon , conduit à la tyrannie, à la négation de la liberté.

Il reste pour seule utopie cette liberté qu’évoquent la Taïga et le libre marché. Espace infini, celle-ci ne se laisse pas maîtriser. Il y fait froid. Les isbas se chauffent mal. Les chiens sont les seuls compagnons d’hommes qui y ouvrent et tracent de nouveaux chemins pour développer le trafic des œufs de saumon en direction de la Capitale et d’ailleurs : « tout le monde était attiré par l’or rouge » . La milice militaire locale veille d’abord à son propre gain en participant à cet ultra libéralisme sans règles. On achète son silence. Corruption et arbitraire sont ses armes . Parlant du pouvoir de l’État, Avdéïev, un milicien sans état d’âme, s’écrie : « le pire ce serait qu’ils s’amusent à jouer à la démocratie... »  Introduire des quotas pour freiner le gaspillage des ressources n’intéresse personne. Les utopies sont mortes. Le politique meurt de sa corruption.

Les femmes sont loin, réduites bien souvent à n'être que le double de leur compagnon. Beaucoup sont vouées à des taches répétitives, comme le repassage. Cela ne les empêche pas de penser ou d’agir. Il y a des « Mère Courage » comme Verka, l’épouse de Guenka, qui réussit à intimider le Capitaine-colonel Mironov. Les clochards en marge du groupe prennent aussi part à la lutte contre l’arbitraire, lorsque les hommes d'une l’intervention armée à la poitrine bardée de décorations n'exhibent que le courage de s’en prendre aux femmes. Mais dans l'ensemble, dans une référence lointaine à Brecht, la résistance est muette.

 

Du théâtre à la poésie

L’histoire s’ouvre sur une liste de personnages, dans une référence au théâtre de Tchekhov. Se succèdent des tableaux, des paysages, des tranches de vie. Le récit suit le rythme des chasses solitaires d’hommes aux aguets, hors la loi. Les hommes de pouvoir grossissent et s’essoufflent comme les doubles grotesques des personnages de Gogol. Stépane, c’est aussi un personnage de Gorki, repris lui-même à la Cerisaie de Tchekhov. La taïga appartient à l’univers de la littérature russe. Tchekhov disait d'elle : « sa force et sa magie ne tiennent pas à la présence d'arbres gigantesques ni à la profondeur de son silence sépulcral, mais au fait que seuls les oiseaux migrateurs en connaissent les limites. » « Inutile de chercher, pas moyen de repérer la vraie route parmi ces chemins qui mènent on ne sait où » explique Kolka racontant un de ses voyages. Lieu sans repères où il faut être expérimenté pour s’y aventurer, lieu de la contrebande qui se tient à côté de la loi, lieu du paysan rustre et ivre, le moujik.

« Ah, le moujik russe, éternellement en mal de liberté ! Epris de liberté tel un brigand ! »  Par cette phrase ironique, Remizov exprime qu'au XXIe siècle, le moujik est devenu un trafiquant. La noblesse de l’âme russe a elle aussi disparu. Parmi les protagonistes du roman, on rencontre Vania, une sorte d’Oncle Vania tchékhovien. La pièce de Tchekhov mettait en scène l’ennui d’une noblesse décadente, des vies gâchées par l’oisiveté. Le Vania de Remizov, lui, « restait lire des poèmes pour les tout-petits. A d’autres moments, il déambulait dans l’aéroport en se donnant des airs importants, saluait ses connaissances, comme s’il s’apprêtait à prendre l’avion et regardait les produits exposés dans la vitrine du buffet. Bref il avait un poil dans la main ».  . Retournement de Tchékhov. Il ne s’agit plus d’écrire sur l’ennui de la noblesse mais d’en montrer le travestissement dans la figure littéraire de la paresse du peuple. Le nouvel héros, c’est le brigand. Gorki croyait en la force du peuple pour changer l’ordre du monde. C’était sa différence avec Tchekhov. Pour ce dernier seuls les intellectuels en auraient été capables. Mais le personnage de l’étudiant, figurant cette fonction, est empli dans ses pièces d’un idéalisme vide. Dostoïevski avait réduit Raskolnikov à un étudiant faussement idéaliste. Victor Rémizov en fait un mixte d’un idéalisme creux porteur d’un discours révolutionnaire convenu, déconnecté de l’action : « l’Etudiant détestait tellement les flics qu’il risquait à tout moment de se retrouver à la place de Kobiak » . Personnage ridicule, il n’a aucun rapport avec la réalité.

Les époux Gniliouk sont dignes d’un récit de Gogol : « De profil, Anatoli Sémionovitch ressemblait à la cabine d’un camion américain »... . « Petite maman », sa femme, « avait un visage presque carré et une nuque qui n’avait rien à envier à celle des hommes » . « Elle imaginait déjà son gentil et bête bonhomme de mari occuper le vaste bureau de chef, et elle-même se voyait en première dame » . Rien n’a changé en Russie : mesquinerie des petits fonctionnaires, petites crapules sans scrupule. Alexandre Mikhaïlovitch Tikhi, lieutenant-colonel, est la figure du lâche. Il est démis de ses fonctions et ne cesse de fuir, de se fuir. Lui qui est à l’origine de toute l’histoire nie ses responsabilités. Même sa responsabilité de futur père lui fait peur. C’est l’envers de la Mère Courage. Vaska, figure de la brutalité bestiale, parti à la recherche de « Stepane l’insoumis » découvre au terme du récit qu’il n’est qu’un « Rambo en carton-pâte ! Cela faisait longtemps qu’il se prenait pour un personnage de film et ne faisait plus rien de ses mains. » Imiter les Etats Unis, autrefois ennemis héréditaires ne menait à rien : « Quelque part, peut-être tout près, dans un refuge, dormait Stepane l’insoumis, dont la vie avait basculé à cause des flics. La vérité, la vérité objective de l’existence était de son côté. »  C’est ce que pensait Vaska, fort du dégoût de lui-même.

 

Chacun doit décider pour soi

Balabane, celui que l’on prenait pour un ivrogne, se met à chanter le Requiem de Mozart et surprend tout le monde par sa maîtrise musicale : « de nouveau, sa voix s’épanouissait, l’immensité de la vie se déployait devant ses auditeurs » . Il jouait pour lui-même interroge le cuisinier Kolka ? « Pour tout le monde » répond Balabane, ce nouveau cosaque de la littérature. Le livre de Victor Remizov s’achève sur cette dernière figure, dans une référence à l’univers de Tolstoï écrivant dans Les Cosaques à propos d’Olénine, jeune noble ruiné et séduit par la nature dans laquelle il est venu trouver refuge : « et soudain un monde nouveau se découvrit à lui. Le bonheur, le voici, se dit-il à lui-même, le bonheur consiste à vivre pour les autres. C’est clair. L’homme a reçu un appétit de bonheur ; donc cet appétit est légitime. En le satisfaisant égoïstement, c'est-à-dire en recherchant pour soi richesse, gloire, commodités de l’existence, amour, il peut se faire que les circonstances ne nous permettent pas de satisfaire nos désirs. Ainsi ce sont ces désirs qui sont illégitimes, et non l’appétit de bonheur. Alors, quels sont les désirs qui peuvent toujours être satisfaits, en dépit des conditions extérieures ? Lesquels ? La charité, le renoncement. »

Les cosaques n’appartiennent à aucune terre. C’est le sens des propos de Balabane, le sens de sa vie errante et de sa foi religieuse. C’est aussi tout le sens de ces longues évocations des paysages par Victor Remizov. La nature obéit à des lois comme l’homme qui toutefois par orgueil le nie et croit libre sa volonté. La fin du livre chante l’écrasement de cette volonté plus velléitaire que raisonnable. La libre liberté, le chant guerrier, c’est la guerre. Vivre pour les autres en n’attendant rien en retour, tel est le sens de l’acte final de Balabane. Telle est la leçon de la soumission des chiens omniprésents dans le livre, dévoués à leurs maîtres: changeons nos désirs plutôt que l’ordre du monde, en somme. La liberté pour le stoïcien Epictète c’est accepter volontairement la nécessité. C’est cela, Volia Volnaïa.

 

Victor Remizov

Volia Volnaïa

Trad. Luba Jurgenson

Belfond, 2017

464 pages, 21 euros


Victor Remizov sera à Paris le vendredi 27 janvier à la librairie du Globe (Paris 3e, 20h), et le samedi 28 janvier, au Salon Lire la nature (Musée de la Chasse et de la Nature, Paris 3e).

 

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