Un ouvrage clair qui ressaisit Aristote dans toutes les directions de sa pensée

Dans cette belle présentation de la pensée d'Aristote, moins dans son détail et sa profondeur que dans son amplitude de vue et la cohérence de ses analyses, Sébastien Bassu récapitule de façon concise et ordonnée les différents problèmes auquel s'est confronté le philosophe grec. Il s'efforce de montrer dans tous les domaines qu'il a étudiés comment et pourquoi Aristote, auteur qui a marqué de son empreinte des pans entiers de la réflexion occidentale, formule sa pensée.

La collection « connaître en citations » invite à centrer la présentation d'un auteur sur un thème ou un problème précis, puisqu'il s'agit de comprendre une citation à l'aide de son contexte et des instruments conceptuels et explications nécessaires à sa mise en perspective. Et les citations choisies choisies par Sébastien Bassu articulent, par des explications pertinentes et suffisantes des grands thèmes de la pensée aristotélicienne, connus ou moins connus. L'introduction précise soigneusement la méthode de l'ouvrage , appuie sur l'importance de la citation précise pour pénétrer une pensée  et ouvre à une perspective historique sur le corpus aristotélicien, la biographie du penseur et l'histoire de sa réception en trois étapes habilement résumée, de l'idée traditionnelle d'un corpus unifié et parfaitement systématique, à la position de W. Jaeger défendant l'évolution de la pensée d'Aristote qui cesserait dès lors d'être monolithique, à celle, enfin de P. Aubenque qui souligne les tensions textuelles présentes au sein du corpus et les explique par la méthode d'Aristote consistant à présenter les thèses en vigueur sur certains problèmes et à tenter de les dépasser après avoir mis en évidence leurs limites . Aubenque est ainsi conduit à proposer une lecture d'Aristote qui suit l'ordre de ses recherches plus que l'exposé dogmatique de sa doctrine.

 

Ontologie, métaphysique et logique

Trois grands moments sont identifiés qui rendent compte à la fois de la cohérence du système aristotélicien et de sa progression d'un objet d'étude au suivant : à la question fondamentale de savoir qu'est-ce qui pousse les hommes à se questionner, Aristote répond que c'est l'étonnement. Et cet étonnement conduit à la connaissance qui mène à la sagesse. L'idéal de sagesse peut être atteint par la philosophie, et nécessite donc la philosophie première qui porte sur l'être des choses et la substance. Premièrement, donc, la philosophie s'intéresse à l'être et aux principes qui le gouvernent et gouvernent sa connaissance . Plutôt que de retracer la minutieuse reconstruction de la cohérence de la pensée aristotélicienne, nous choisissons de mettre en lumière certaines analyses précises et sur lesquelles d'autres commentateurs passent souvent trop rapidement.  Ainsi la par exemple, S. Bassu souligne-t-il la dimension affective de l'étonnement, que sinon rien n'expliquerait dans la mesure où la recherche philosophique n'est à rattacher ni à la nécessité biologique de la vie, ni à l'utilité. Par ailleurs, cet étonnement est irréductible à la passivité qui serait celle de la seule surprise ou de l'émerveillement subi, puisqu'il engage activement à comprendre ce qui étonne. De même, la diversité des réflexions sur le syllogisme est souvent laissée de côté ou profit de l'insistance sur l'importance historique du rapport entre logique, nécessité, syllogisme, science et démonstration. L'auteur s'attarde cependant sur la diversité des syllogismes apodictique, dialectique et sophistique, preuve qu'Aristote a saisi dans son amplitude la question du syllogisme. 

Souvent très pertinentes, les « portées » que l'auteur reconnaît aux analyses aristotéliciennes permettent de mettre en regard la compréhension qu'Aristote a de certains phénomènes ou de certaines notions et leur réception ou leur appropriation dans la tradition philosophique. Par exemple, il souligne la réception par Heidegger de l'identification que formule Aristote entre l'être et la substance individuelle, et signale que c'est à partir de cette identification que le philosophe allemand impute à Aristote « l'orientation de la philosophie vers une ontologie tronquée » . En effet, Aristote s'est, pour lui, détourné de l'étude de l'Être au profit de l'étude des étants (qui désignent justement des « êtres individuels, des substances individuelles » . Il montre également l'importance qu'a eu le concept de « catégorie » dans l'histoire de la philosophie, et particulièrement chez Kant.

 

La physique et le cosmos

Puis, le questionnement se tourne vers le monde qui est autour de nous, la terre comme le ciel. Dans cette partie, outre la reprise fine et précise de ce qui très connu chez Aristote, S. Bassu attire l'attention du lecteur sur ce qui l'est moins : le ciel (« ce qui es le plus apparenté à la nature séparée et immuable de l'être divin » ) est ainsi replacé dans la conception aristotélicienne du cosmos. Le ciel, est ce qu'il y a de plus divin parmi les substances matérielles. Le ciel apparaît alors comme la limite de l'univers, tandis que la terre en est le centre. Le ciel est fini, il est la borne de l'univers et contient en lui toutes choses. C'est également dans cet ouvrage, Du ciel, qu'est examiné le mouvement circulaire, considéré comme parfait puisqu'il revient toujours sur lui-même et ne suit aucune modification, donc aucune déperdition. Il est à l'abri de l'altération et immobile et éternel, parce qu'autosuffisant. Cette analyse est capitale car elle est au fondement de la conception géocentrique de l'univers grecque puis chrétienne. L'auteur s'attache aussi à bien ressaisir le rôle et la nature qu'attribue Aristote aux éléments dans les Météorologiques. Tout, dans l'univers est composé de cinq éléments : les plus purs, dans le ciel, sont composés d'éther et ont un mouvement circulaire parfait. Les autres sont constitués d'air, de feu, d'eau et de terre et sont caractérisés par deux mouvement principaux, centrifuge et centripète. Plus fondamentalement, la conception aristotélicienne de la nature, non comme un ensemble de ressources mises à disposition de l'homme, ni comme environnement pour l'être humain, mais comme ce vers quoi toute chose tend pour parvenir à son achèvement, fonde l'idée, longtemps acceptée avant d'être définitivement rejetée par les sciences modernes, d'une physique finaliste. La nature est en chaque vivant ce qui par soi et non par accident le pousse à devenir ce qu'il doit être, et la physique en rend compte à l'aide du concept de cause finale. 

 

Praxis et Poiesis

Enfin l'étude se fixe sur l'homme comme être spécifique, explorant sa praxis (l'action) comme sa poiesis (fabrcation, création). S. Bassu analyse ainsi le bonheur, la vertu, le désir ou la délibération chez Aristote en indiquant en quoi les ambiguïtés de certaines de certaines de ses formulations posent des questions qui ont structuré le champ et la tradition éthique. Par exemple, un débat est né entre ceux qui tiennent de l' « intellectualisme moral » et ceux qui attribuent à la partie irrationnelle de l'âme, c'est-à-dire au désir, l'initiative dans l'action. On trouve également dans l'ouvrage de S.Bassu une fort bonne analyse de l'imitation chez Aristote, nécessaire pour comprendre sa poétique, axée sur l'utilisation que l'homme fait des images. Elle se rattache ainsi donc à l'imagination et à l'apparence. L'analyse du plaisir que procure l'imitation explique qu'il est double, venant d'une part de l'action de mesurer la distance entre l'apparence de l'image et la réalité, et, d'autre part, dans la contemplation de choses qui, si elles ne nous étaient pas présentées sous la forme d'images, nous seraient pénibles (les cadavres, les monstres, etc.). De façon toute aussi claire et précise, le concept crucial de « catharsis », transposé du plan médical au plan éthique, qui a tant fait couler d'encre, est rapporté à l'opération qui ôte à nos passions leur caractère excessif en contemplant leur imitation. Le spectateur se trouve ainsi purifié. Ainsi écrit-il : «le spectateur éprouve un plaisir intense devant le spectacle tragique parce que la contemplation esthétique associe proximité et distanciation : par la proximité, le spectateur éprouve des émotions semblables au personnage, mais par la distanciation, ces émotions modérées et maîtrisées, laissent place à la délectation de ne pas être impliqué par le destin tragique qui se déroule sous ses yeux. Ainsi s'opère la purification des émotions » .

Ce qui fait que cet ouvrage n'est pas une énième publication sur Aristote, vulgarisant la complexe pensée du philosophe, c'est la rigueur de l'analyse qui n'ôte pas à sa pensée sa complexité, mais la décompose et en expose les différents aspects, et la volonté de ne pas réduire cette pensée à quelques thèmes d'étude choisis, mais de présenter dans la complétude de son système les questions qui ont dirigé la pensée du philosophe, qui ont – et les indications de l'auteur là-dessus sont fort pertinentes – gouverné la tradition philosophique et qui se posent toujours à nous avec acuité#nf#