<p>Un magnifique ouvrage interdisciplinaire enti&egrave;rement d&eacute;di&eacute; &agrave; la question de l'animal, dont la r&eacute;alisation inspire toutefois quelques reserves.</p>

Les plus jeunes d’entre nos lecteurs et lectrices se souviendront peut-être de la publication en 1998 du volume collectif dirigé par Boris Curylnik sous le titre de Si les lions pouvaient parler. Essais sur la condition animale, chez Gallimard, dans la collection Quarto, lequel constituait à l’époque un petit événement éditorial. Pour la première fois en France paraissait un ouvrage interdisciplinaire de plus de 1500 pages entièrement dédié à une réflexion sur la condition animale, auquel vingt-quatre auteurs avaient apporté une contribution originale. Presque trente ans plus tard, l’ouvrage demeure une référence : les articles de Robert Delort sur la zoohistoire, celui de Jean-Yves Goffi sur les droits des animaux et la libération animale, celui de Françoise Armangaud sur le thème du sacrifice, et tant d’autres encore n’ont jamais cessé d’être lus et ils sont toujours régulièrement cités.

Á certains égards le volume qui paraît ces jours-ci, sous la direction de Karine Lou Matignon, constitue une réédition de ce projet à la lumière des avancées accomplies dans ce qui est devenu depuis le vaste domaine de la question animale, où se croisent désormais les disciplines le plus diverses, de l’anthropologie à l’ethnologie en passant par l’histoire, la sociologie, la philosophie, le droit, l’éthique animale, etc. Résolument interdisciplinaire lui aussi, il réunit plus de soixante-dix chercheurs et chercheuses d’horizons divers et de nationalités différentes, dans la volonté affirmée de fournir au grand public une information aussi complète et mise à jour que possible sur les divers sujets abordés, qu’il s’agisse de l’histoire évolutive des animaux, de la question de l’intelligence animale, du problème de la solidarité et de la morale chez les animaux, de l’abattage rituel et de la sensibilité animale, des droits des animaux, de l’idée d’un pacte social avec les animaux, de la place de l’animal dans le judaïsme et l’islam, etc.

Sous ce rapport, l’ouvrage est une réussite complète en ce qu’il parvient effectivement à déployer très largement le spectre des thématiques et des problématiques examinées dans ce champ de recherche. Si l’on ajoute à cela le fait que l’ouvrage est magnifiquement édité à l’aide de photographies en couleur ou en noir et blanc, toutes plus belles les unes que les autres, et qu’il fournit en fin de parcours une bibliographie raisonnée fort bien faite, il apparaît peut douteux qu’il sera très bien accueilli par le public, s’imposant à juste titre comme un ouvrage de référence, dans la digne succession de celui de 1998. Nous lui souhaitons donc bon vent, dans la conviction que le succès prévisible et souhaitable d’un tel ouvrage est en soi une bonne chose pour la cause animale elle-même.

Mais conformément à ce qui nous paraît être la tâche du chroniqueur, on nous permettra de faire entendre certaines réserves sur la façon dont l’ouvrage a été réalisé. Si la sollicitation d’auteurs de langue étrangère nous paraît constituer un indéniable progrès par rapport au volume dirigé par Boris Curylnik, et si l’on se réjouit de pouvoir lire des textes inédits de Jane Goodall, de Frans de Waal, de Marc Bekoff, d’Irene Pepperberg, de Peter Singer, etc., il n’est toutefois pas sûr que cette ouverture sur les recherches internationales offre réellement l’opportunité aux travaux qui y sont conduits de présenter leurs résultats, en raison du format trop court de chaque article (quatre ou cinq pages en moyenne). Pour ne prendre qu’un exemple – qui nous paraît crucial –, il y a  fort à craindre que le lecteur n’apprenne à peu près rien, si ce n’est de grandes généralités creuses, sur le courant anglo-saxon d’éthique animale et sur le domaine des animal studies. N’eût-il pas mieux valu, plutôt que de réunir autant de chercheurs et de chercheuses et de publier près de quatre-vingt dix articles dans un seul et même volume de plus 500 pages, de réduire au moins de moitié le nombre de contributions pour proposer quelques articles de fond, comme avait su le faire le volume édité par Curylnik en 1998 ? Aussi intéressants que puissent être certains chapitres de l’ouvrage dirigé par Karine Lou Matignon, il n’est pas sûr qu’il y en ait un seul à l’avenir qui puisse s’imposer comme une référence sur la question particulière qu’il examine, faute d’apporter des éléments véritablement novateurs, dépassant le niveau de la simple vulgarisation.

En outre, et ce point nous paraît encore plus problématique que le précédent, il est très regrettable que l’ouvrage donne l’impression, en contradiction flagrante avec l’effort d’ouverture sur l’international et de diversification des thématiques abordées, d’un effet de clôture sur lui-même. Il règne en effet dans les quelques 574 pages que compte l’ouvrage une sorte d’unanimisme qui limite singulièrement les confrontations entre les thèses et points de vue exprimés par les auteurs. Les contradicteurs n’ont pas vraiment voix au chapitre. Pour prendre de nouveau un exemple, que l’on soit ou non convaincu par les plaidoyers en faveur de la corrida qui se sont multipliés ces dernières années (que l’on songe, en France, à ceux de Francis Wolff et d’Alain Renaut) – et nous avons eu pour notre part l’occasion de dire et même d’écrire que nous ne l’étions pas –, il reste que les arguments qui ont été élaborés méritaient d’être pris en considération et discutés.

La même chose pourrait être dite au sujet de la critique du concept d’anthropocentrisme ou de l’idée de droits des animaux, laquelle, lorsqu’elle se donne effectivement à lire dans l’ouvrage, paraît mal informée de ce dont il est réellement question. Tout se passe comme si une forme de surdité empêchait certains contributeurs d’entendre les objections qui leur ont été adressées (ou qui pourraient l’être), comme c’est le cas par exemple des promoteurs de la théorie du contrat domestique, dont il est proprement stupéfiant de voir qu’ils continuent de la défendre sans tenir le moindre compte des critiques destructrices qui en ont été faites. Á ce titre, l’ouvrage nous paraît donner une image quelque peu désespérante de la façon dont se poursuivent en France les recherches sur la question animale, où il semble que chaque chercheur ne parle jamais que pour soi dans l’ignorance volontaire de ce que disent les autres.    

Par un autre effet regrettable de clôture, il semble qu’un étrange principe de discrimination ait présidé à la sélection des contributeurs du volume. L’absence de certain(e)s auteur(e)s de la table des matières est proprement incompréhensible, notamment celle de Jocelyne Porcher, de Corine Pelluchon et d’Elisabeth Hardouin-Fugier, qui ont toutes livré des contributions décisives dans le domaine de la question animale, depuis plus de trente ans pour l’une d’entre elles. L’absence de la nouvelle génération de chercheurs (à l’exception de Baptiste Morizot, qui signe ici un bon article) est elle aussi dommageable, en ce qu’elle ne donne pas la possibilité d’esquisser les lignes d’une réflexion à venir sur le sujet – nous pensons notamment, en France, à Enrique Utria, Florian Couturier, Nicolas Delon et Patrick Llored. Sous ce rapport, une fois de plus, l’ouvrage dirigé par Karine Lou Matignon, en dépit de ses grandes qualités, nous paraît mal refléter la diversité et la richesse des travaux académiques en cours#nf#