Une Maison de poupée

Couverture ouvrage

Henrik Ibsen Lorraine de Sagazan (MeS)

THÉÂTRE – « Une maison de poupée » par Lorraine de Sagazan
[dimanche 16 octobre 2016]

Lorraine de Sagazan et sa compagnie La Brèche ont créé une adaptation singulière d'Une Maison de poupée d'Henrik Ibsen, à Mains d'oeuvres, lieu culturel situé près des marchés aux puces de Saint-Ouen. Une tragi-comédie captivante, qui interroge le devenir du clivage masculin/féminin.

 
C'est le jour de Noël. Il y a des cadeaux au pied de l'arbre, et l'on parle de préparatifs pour la soirée chez Nora et Torvald (Jeanne Favre et Romain Cottard). Vous savez : ce couple qui, nécessairement, fait partie de vos connaissances. Lui, il a perdu son emploi il y a quelques temps, mais il assume cela très bien. Voyez : ils aspirent à passer les fêtes joyeusement, ils ont expédié les enfants quelque part, peut-être chez les grands-parents, mais ils gardent auprès d'eux leur pensionnaire, le docteur Rank (Benjamin Tholozan) ; ce type qui, d'une certaine manière, vit chez eux, non qu'il soit dans la nécessité – il est médecin – mais parce que, voilà.

Enfin ce sont de jeunes adultes qui assument librement leurs bizarreries, et qui souhaitent vivre avec leur temps. Ce qui fait d'eux, à juste titre, les personnages d'un théâtre vivant. Ils seraient prêts à passer au travers du quatrième mur, et Torvald s'y risque un peu, dans les temps morts. Ils n'ont pas de complexes, ni d'a priori. Ainsi c'est Nora qui depuis quelques années se révèle particulièrement bien servie dans sa vie professionnelle – compétences, investissement, réussite – et ils en sont particulièrement heureux. De l'argent, du boulot, des jeux, et même de l'amour, tout va bien. Torvald, désabusé, joue de la guitare, parle avec son copain Rank, dont il refuse de percevoir l'attachement homosexuel, reste à la maison, et peut-être fait-il le grand frère des enfants.

Tout cela se passe sur un plateau rectangulaire et « trifrontal » : le public se trouve sur trois tribunes proches et basses, il entoure la cuisine-salle-à-manger-salon du couple ; sur le quatrième côté, qui fait le fond de la scène, un portique tout du long, qui figure à la fois le coin cuisine, le salon de musique, le bureau, et une sortie jardin vers une autre partie de l'appartement, où l'on fera la fête ce soir. La porte du logis, par laquelle vont arriver les embêtements, se dédouble aux deux coins du plateau côté avant-scène, entre chaque tribunes.



Imbroglios de la sexuation et de l'aliénation

Il plane, en effet, de tristes embêtements au-dessus des têtes de Nora et Torvald, comme au-dessus des hommes et des femmes qui voudraient benoîtement s'aimer, et se respecter. Ils ne songent pas qu'il y a les structures (anthropologiques, linguistiques, socio-économiques et aussi... narratives). Ces structures fondent non seulement la sexuation (c'est-à-dire la construction individuelle et collective, psychologique, culturelle et sociale de la détermination et de l'assignation de chacun à un « genre »), mais aussi l'aliénation (c'est-à-dire la construction individuelle et collective, psychologique, culturelle et sociale de la transformation de chacun en esclave de soi-même et de tous les autres).

Les structures leur amènent donc Kristine (Lucrèce Carmignac), qu'ils n'ont pas vu depuis des siècles, qui revient à la ville car son mari est mort, et qu'elle n'a plus le sou. Elles leur amènent aussi Krogstad – lui il n'a pas de prénom – (Antonin Meyer Esquerré), qui travaille dans la même boîte que Nora, et que Nora va virer. Elle ne peut faire autrement : cet idiot semble prendre un malin plaisir à la déconsidérer devant le personnel. Mais Nora ne sait pas qu'elle ne peut pas le renvoyer : car c'est à lui qu'elle doit sa place – seul Torvald le sait, et pour cause : il a soudoyé Krogstad pour que Nora ait le poste... Krogstad vient prévenir Torvald : tout va péter. Ainsi vont les structures : il y a toujours un trou dedans, ce sont des filets mal ravaudés. Tout va donc passer par ce trou, comme les passagers par le hublot d'un boeing.

Krogstad et Kristine forment un couple inverse de celui de Nora et Torvald. Ils passeront par le trou structural, mais dans l'autre sens. Autrefois séparés par les nécessités (Kristine, seul soutien d'une mère et d'un petit frère, devait épouser un homme riche et dire adieu à Krogstad – elle est à présent libérée), ils se retrouvent. Mais ces deux-là ne font pas le poids pour sauver les deux autres. Le pot aux roses est découvert, Nora comprend que Torvald s'est conduit de la façon la plus immorale et la plus humiliante qui soit à son égard.

Et ici on retrouve notre Ibsen remis à l'endroit. Nora estime qu'elle n'a jamais été considérée que comme une poupée, qu'elle doit revenir de ses illusions, qu'elle doit se renforcer, prendre conscience et s'en aller.

Plus exactement : il lui a été dénié de pouvoir réussir par son propre mérite. On lui a sapé au départ tout moyen d'accéder à l'estime de soi sans illusion, puisqu'en réalité, malgré tous ses efforts et toutes ses compétences professionnelles, elle n'est là et ne sera jamais autrement là que par piston. Pour elle c'est beaucoup plus grave que pour un homme. Les hommes ne s'affligent pas d'être pistonnés. Ils assument la part d'illusion qu'il y a dans toute réussite. Ils savent bien qu'ils se cooptent les uns les autres, et que si la compétence est nécessaire, la préférence ne l'est pas moins. Mais pour une femme (et même en se cooptant entre elles – voire), le piston signifie : tu es encore une femme-objet, on s'est occupé de toi à ta place. Pire parfois : tu as vendu tes charmes, tu es une prostituée (« promotion canapé »). Il faudrait revendiquer un mode de sexuation différent, afin de pouvoir échapper à cette situation. Ce n'est plus de l'ordre du droit. Il s'agit de structures plus enfouies.

Un océan de mystères

Mais pour le moment, cette singularité inscrit Nora dans une exigence imaginaire, car dans l'univers professionnel et social, on n'échappe pas à l'aliénation. Et l'aliénation est une atteinte à notre intégrité morale, que nous sommes bien obligés de souffrir – en l'occurence du côté de la sexuation. Le palimpseste que nous propose Lorraine de Sagazan ferait alors de Nora une sorte de don Quichotte. Au-delà de revendiquer l'égalité des droits, les femmes ont-elles l'intention de changer le monde ? (Après tout, on ne serait pas contre...)

Ce spectacle vraiment intéressant, et cette recherche active d'une scène vivante, contemporaine, divertissante et pensante - en un mot : théâtrale - amène à une autre question : pourquoi ne pas avoir tenu l'inversion des rôles jusqu'au bout ? La réponse serait : à quoi bon placer Torvald dans une situation où, Nora lui reprochant son humiliation à elle, ce serait lui, Torvald, qui, réveillé de la rigidité de sa femme (qui ne comprend pas la loi sociale – comme dans la version originale d'Ibsen, Torvald ne comprend pas les valeurs de Nora), prendrait conscience de lui-même et se déciderait à partir ? Torvald serait-il incapable d'un tel réveil, lui qui musarde dans sa cambuse et se trouve tout à fait heureux de ne plus travailler ? Faudra-t-il attendre un XXIIème siècle, quand les femmes seront devenues, à force d'être enfin au pouvoir, des personnalités détestables, pour que les Torvald se réveillent ? Que cela nous paraisse tellement stupide ne vient-il pas de notre trop grande incapacité à questionner la sexuation ?

Plus sérieusement : n'y a-t-il pas une asymétrie fondamentale, qui empêcherait que l'inversion des deux personnages puisse aller jusqu'au terme de la pièce, et expliquerait ce rebasculement final ? Et comment alors appréhender cette asymétrie ?

Lorraine de Sagazan nous donne une soirée tonique, avec de jeunes comédiens qu'on aime voir se lancer dans le jeu comme ils font. Mais elle soulève aussi un océan de mystères qui nous renvoie à l'ignorance de nous-mêmes. Et cependant il faut vivre, et démêler cela comme on peut.

À ce titre, la longue scène finale est particulièrement belle. Le couple, qu'on imagine au petit matin, après que les invités soient partis, s'est dit ses quatre vérités. L'homme alors vide le réfrigérateur, pose des saladiers sur la table, et ils se mettent à manger des restes en silence, éloignés l'un de l'autre. Lui, il se rassure un peu, car la vie reprend. Elle, elle songe. Cette parole qui se lève en elle se trouve alors projetée au fond de la scène, phrase par phrase, dans un silence profond, qui n'est troublé que par le bruit des couverts. Elle a le nez dans son assiette, écrasée sous les décombres de son existence, écorchée par les arêtes vives et tranchantes de ses vérités. Il la contemple sans voir l'étendue du désastre. Elle va s'en aller.


À lire également sur nonfiction.fr :

- Autour de Démons,entretien avec Lorraine de Sagazan

- Notre critique de Démons

- Sommaire de la rubrique théâtre

 Une Maison de poupée, de Henrik Ibsen, adaptation et mise en scène de Lorraine de Sagazan, s'est donné à Mains d'oeuvres puis au théâtre de Vanves.

Prochaine date : 22  novembre 2016, Le Préau - CDR de Vire (14)

 

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