Philosophie

Entretiens avec Georges Charbonnier : Et autres dialogues. 1946-1959

Couverture ouvrage

Jrme Melanon (prface) Maurice Merleau-Ponty
Verdier , 440 pages

Merleau-Ponty, un art du dialogue
[vendredi 30 septembre 2016]


Quand l'entretien, nouant un lien à autrui, devient le genre littéraire d'une philosophie ouverte sur le monde.

Les Editions Verdier livrent une nouvelle présentation, faite par Jérôme Mélançon, des Entretiens de Maurice Merleau-Ponty avec Georges Charbonnier. A rebours des dialogues platoniciens, ceux de Merleau-Ponty refusent de réduire les autres interlocuteurs à de simples prétextes : « le mode d’exposition des dialogues de Platon et des philosophes qui l’imitent se trouvent ici inversés : les autres figures ne sont pas des prétextes pour formuler des idées déjà développées (…) mais bien des raisons de parler, de prendre position, de s’opposer, de suggérer (…) . Certes, les autres interlocuteurs sont parfois dans le hors- champ du texte, ce qui ne les met pas à l’écart, dans le cadre d’une phénoménologie de la perception centrée sur autrui. Leur questionnement est bien présent.  De même que toute perception est perception de quelque chose, et qu’on ne peut qu’être en relation avec le monde et autrui, le parti-pris éditorial  est de mettre en valeur la forme dialoguée, non sans quelque référence à Platon.

L’entretien se révèle très vite bien plus qu’une simple conversation entre le philosophe et les journalistes ou autres philosophes : il est mise en relation avec autrui, ouverture au monde et à une philosophie en train de se faire. Si son but est aussi une diffusion au grand public de la philosophie merleau pontienne, il se donne dans l’exercice de la parole. Faisant référence à Husserl, Merleau-Ponty voit dans le langage la stabilisation-sédimentation de la pensée que la parole fait vivre. Aboutissant aux « signes écrits sur du papier », ces signes « sont capables, par eux-mêmes, de susciter dans un autre esprit, quelquefois des siècles après, la renaissance, la réactivation disait Husserl, des pensées qui, à l’origine, se sont sédimentées dans le langage » . La parole, quant à elle, est un mystère. Si le poète est parole, le philosophe est devant la parole comme devant une énigme. Elle est bien plus qu’une combinaison de pensées. Elle réalise l’impossible... dit Merleau-Ponty sans pouvoir aller plus loin, mais donnant aux entretiens de ce fait une profondeur nullement anecdotique, proche du poétique, sans s’y réduire pour autant. Cette parole inaccessible de l'origine s'approche par l'entretien, ouvrant sur le possible de la compréhension dans l'ouverture à autrui.


Le philosophe et l’homme d’action

Les entretiens et dialogues de Merleau-Ponty ne cessent de réduire la rigidité du concept tout en se méfiant de l’équivoque symbolique que l’on trouve par exemple dans les manifestations spectaculaires du pouvoir et dans toute forme de langage attendant un travail d'interprétation.  Autre façon de dire la différence mais aussi la proximité pour l'écriture de Merleau-Ponty entre le texte philosophique et le texte littéraire, la philosophie et l’action. Le concept de « prolétariat », issu de la philosophie de Marx  bouge par exemple dans sa signification dans l'emploi qu'en fait le philosophe. On ne peut négliger le temps qui s’est déroulé depuis 1848 mais aussi dans l'évolution des textes présentés ici . On y voit en effet la pensée et le langage de Merleau-Ponty à l’œuvre et non pas un choix aléatoire, à la limite de l’irrationnel, qui le conduirait à prendre ses distances avec le marxisme. Le fait de sa réflexion sur le concept de prolétariat confirme sa mise à distance . Dès le début il met d’ailleurs à jour une certaine prudence avec l’engagement marxiste qui est le sien. L’engagement ne saurait être partisan, et Merleau-Ponty de rappeler que Sartre exigeait de ses contributeurs aux Temps Modernes, qu’ils n’appartiennent à aucun parti.

Citant les deux Manifestes de Breton, et soulignant les changements de perspective,  il montre comment ce dernier tente de régler la question de l’irrationnel qui se développe à partir des positions esthétiques du surréalisme : « Lutter contre le rationalisme, c’est absolument sain et c’est absolument nécessaire, mais il s’agit de savoir au profit de quoi cette lutte est poursuivie » . Et de rappeler les propos de Breton qui soulignent toute la difficulté de passer de l’exigence esthétique à l’action politique : « Breton dit même, je m’en souviens, que l’acte surréaliste par excellence serait de descendre dans la rue et de tirer sur la foule, quelle qu’elle soit, et il ajoutait aussitôt : ceci ne nous empêche pas d’avoir et de respecter chez les autres cette sorte de patience qui est nécessaire si l’on veut arriver à un résultat révolutionnaire. » 

Il ne s’agit pas de confondre l’artiste et l’homme d’action, de la même façon que le philosophe n’est pas l’homme des opinions tranchées, nécessaires à l’action. Prenant comme exemple Marx, il explique la différence entre Marx le philosophe et Marx l’homme d’action. Les propos du philosophe sont plus nuancés. A propos du capitalisme il y voit la source de l’aliénation mais aussi une forme positive de progrès par rapport à ce qui précède. A ce propos il expliquera que si la notion de prolétariat est dépassée, « il faut connaître le marxisme pour poser les problèmes d’aujourd’hui », condition nécessaire, mais pas suffisante … tout en se méfiant, comme Marx du devenir doctrinaire et idéologique d’une réflexion. Humanisme et terreur  est ce constat des limites d’une théorie qui se veut humaniste et finit dans la terreur révolutionnaire.


L’engagement du philosophe

Si le but de ces entretiens est de s’adresser au grand public, leur contenu n’a rien d’un simple débat d’idées au service de l’opinion. Il ne s’agit pas de populariser la philosophie, au sens de vulgariser  et de ne pas tenir compte de la rigueur de l’argumentation. Fidèle en cela à Platon, il refuse toute démagogie susceptible d’emporter la philosophie dans un lieu qui n’est pas le sien, mais celui des démonstrations de force du pouvoir. Comme disait Platon, à force de vouloir dresser la foule, c’est elle qui vous dresse . Force est de constater pour Merleau-Ponty, la disparition dommageable de la parole prolétaire,  au profit inquiétant des classes moyennes assez conservatrices, et le souci d’une démocratie effective, que la séparation entre les intellectuels et le prolétariat rend difficilement concevable.

S’engager pour Merleau-Ponty n’est pas adhérer à un parti. La  discipline ce n’est pas ce qu’il recherche, encore moins une lutte entre adversaires ou entre opinions. Le point commun des opinions différentes c’est d’être finalement des opinions. Une philosophie engagée, écrit-il, c’est « une philosophie qui ne définit et ne préconise pas une valeur sans la mettre à l’épreuve des situations concrètes dans lesquelles elle est destinée à se manifester »  En ce sens, la philosophie a toujours été engagée rajoute-t-il, du moins tant que l’exposé universitaire des thèses n’a pas prévalu, enfermant la philosophie dans des questions de spécialistes. Ceci explique dans le même temps le choix de Jérôme Mélançon de remettre au goût du jour la réflexion merleau-pontienne, afin d’éclairer les valeurs de notre actualité.


L’adversité plutôt que les adversaires

Dans l’entretien « l’homme et l’adversité » ,  où sont présents  Jean Starobinski, Jean Lescure et Jérôme Poulet, il tente d’expliquer ce qu’est une parole qui se heurte à l’adversité, et non à des adversaires. C’est là selon lui toute la différence avec Platon. Que faut-il comprendre ? D’abord que ses entretiens n’ont rien à voir avec les dialogues platoniciens. Pour lui, le dialogue mené par Socrate n’est que l’occasion d’exprimer une vérité déjà là. Il n’y a pas du tout la même démarche dans ses entretiens si on prend garde à ce qu’il dit de l’adversité. Tout discours se heurte à l’adversité, à ne pas confondre avec l’adversaire. Les ruptures ou apories au sein des dialogues de Platon sont le symptôme de cette confusion de l’adversaire et de l’adversité. Merleau-Ponty donne cette définition de l’adversité : « ce que j’ai voulu appeler adversité, c’est cette espèce de mouvement sournois par lequel les choses se dérobent à notre prise, dans les ordres de création, de recherche, que l’on puisse citer en exemple » .

Cette clarification s’accompagne d’une référence à Cézanne, en qui il retrouve sa propre démarche, et dont le travail permet de comprendre l’adversité à l’oeuvre. Jamais satisfait de son travail, du fait d’une résistance de la matière, Cézanne ne cesse de le reprendre, de le recommencer. Il est à la recherche de ce qui selon lui jamais n’advient. Pas plus que l’artiste n’achève son œuvre, sauf par la mort qui y met un terme, le philosophe ne détient-il la vérité ultime. On n’est donc jamais délivré de cette adversité qui bouscule le travail en train de se faire,  et qui bouscule toute vaine stabilité.  Cela le conduit à définir  le « grand homme » : « Un grand homme c’est en réalité le chaos avec, de temps à autre, le pouvoir de prendre une plume et d’écrire des choses qui ne sont pas chaotiques ». A ce titre, on peut concevoir l’exercice de l’entretien comme une mise en forme de l’adversité à l’œuvre.


Art et philosophie

« J’ai conçu la philosophie comme assez apparentée à l’art » explique Merleau-Ponty à Georges Charbonnier. Tout le sens de cette phrase est dans le « assez ». Si l’une et l’autre se rapprochent, c’est de façon « concentrique » et « distincte » . Mettre des mots sur l’inexprimable dans la relation à autrui et au monde, voilà ce qui les rapproche. Sans jamais se confondre, il y a cependant une véritable tension entre art et philosophie. Ainsi Merleau-Ponty découvre-t-il Proust aux côtés de Simone de Beauvoir, après avoir contesté la dimension philosophique de textes qu'il reconnaît avoir, au début peu lus. Son évolution dans son rapport aux concepts, au départ assez rigide, le conduit à  lire de la philosophie là où le romancier ne parvient pas à le dire. Citant Gide il précise le rapport du texte littéraire à la philosophie : « comme une figuration, une espèce de concrétion » , un autre moyen d’expression qui s’ouvre toutefois à la même curiosité que cette dernière vis-à-vis du monde. Proust selon Merleau-Ponty n’exprime dans ses écrits aucune reprise de Bergson. Il ne se met pas au service de la philosophie. C’est le philosophe qui cherche dans tout ce qu’il voit, dans la saisie  du monde par lui-même ou l’art, la compréhension de la distance vis-à-vis du  monde. L’artiste (re)crée le monde dans le langage de l’expérience vécue tout comme le philosophe. 

Merleau-Ponty cite Husserl  à Georges Charbonnier ;« C’est l’expérience, muette encore, qu’il s’agit d’amener à l’expression pure de son propre sens » . Est-ce là une clé pour lire et entendre ces entretiens ? Une clé qui donne chair aux œuvres philosophiques de Merleau-Ponty ? La parole semble bien être le complément indispensable pour dire l’inexprimable du texte écrit. Dès lors, les entretiens ne sont plus un ajout, mais contribuent au sens de l’oeuvre même du philosophe.    


L’entretien comme genre philosophique

Si l’on comprend que le souci constant de Merleau-Ponty est de se rapprocher au plus près de l’expérience du monde, et la difficulté à formuler cet inexprimable, on ressaisit mieux dès lors son rapprochement des dialogues de Platon, dont il ne cesse toutefois de souligner les limites, notamment dans le rapport à autrui, ce dernier étant plus une sorte d’outil-prétexte  qu’un réel partenaire de la discussion, aidant à mettre à jour l’adversité au cœur des mots que la phénoménologie ne cesse de travailler. Le rapprochement de la philosophie et de l’art, contre Platon qui souhaitait mettre les poètes à la porte de la Cité,  le primat de l’expérience contre une attitude qualifiée d’idéaliste, toute cette opposition sur fond commun de dialogue, situe la place essentielle des entretiens et dialogues dans la philosophie de Merleau-Ponty.

Refusant de voir en l’autre l’adversaire, et défendant l’adversité comme ce qui permet d’approfondir la réflexion, Merleau-Ponty n’est pas l’homme du Sartre de la Nausée, cité à de multiples reprises, qui enferme autrui dans ses déterminations.. Il lui préfère le terme d’œil, de vision approchant le monde en train de se faire. Il pense le passé philosophique, non pour le rejeter brutalement, mais pour comprendre le présent philosophique. Il dialogue avec Mallarmé, Valéry, Stendhal…la liste est longue. Rassembler au lieu de séparer, cette leçon qu’il retient de Marx, est mise en pratique dans ces entretiens. Prise dans le mystère du monde, la philosophie de Merleau-Ponty donne chair à l’énigme de notre présence au monde, dans un dialogue essentiel qui nous délivre de notre solitude.

 

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