Théâtre

On purge bébé

Couverture ouvrage

Georges Feydeau Anthony Magnier (MeS)

THÉÂTRE – On purge bébé, de Feydeau: une comédie de la maternité
[vendredi 06 mai 2016]



Après Un Fil à la patte, la compagnie Viva monte son deuxième Feydeau, On purge bébé à Aulnoy-lès-Valenciennes. Retrouvez notre entretien avec le metteur en scène Anthony Magnier.

 

C'est le moment de reprendre la question des psychanalystes : Que veut une femme ? Et de fait, Freud (né en 1856) et Feydeau (en 1862) sont de la même génération ; ils grandissent dans cette deuxième moitié du XIXème siècle, dans cette Europe qui voit se déployer la révolution industrielle et l'hégémonie de la société bourgeoise. On rabat trop facilement Feydeau sur la caricature du vaudeville, comme si cet auteur était le produit idéologique de cette bourgeoisie. Il est plutôt l'expression d'une vérité toute humaine, pour peu qu'on veuille se donner la peine de le jouer dignement.

C'est ce que font Anthony Magnier et ses comédiens, dans leur nouvelle production d'On purge bébé, une comédie en un acte de Georges Feydeau, dont la première a eu lieu à Valenciennes, le 23 avril 2016. Dans les deux mois qui précèdent, le metteur en scène n'hésite pas à approfondir le travail des comédiens sur le texte, jusqu'à ce que le collectif qu'il dirige ait proprement redécouvert et compris la pièce de l'auteur. Et c'est là sans doute le secret d'une telle réussite. Le spectacle acquiert une structure très claire et très efficace. Les comédiens jouent une partie d'équipe remarquable.

 

 

De la querelle domestique à l'incompréhension structurelle entre homme et femme

 

D'abord un couple pour lequel tout est prétexte à engager et rengager la bagarre. L'épouse (Pauline Bolcatto) envoie la bonne (Vanessa Koutseff) en plénipotentiaire, appeler le mari (Mathieu Alexandre), le prier de se déranger ; et celui-ci répond qu'on veuille bien descendre car on est occupé – un camouflet qu'aucune chancellerie, dans ces temps qui séparent 1870 de 1914, ne saurait recevoir de bonne grâce.

On est donc in medias res :dans une guerre de tranchées dont on n'a pas vu le début. Et le combat sera impitoyable. On fera parler les batteries de la mauvaise foi, on reprendra le fortin de la belle-mère, on attisera la guérilla du seau de toilette, etc. On en dessinerait une carte du tendre sado-maso, pour ressembler à ces cartes d'état major où l'on nous explique la guerre de positions. Une guerre futile et sans objet, quoique douloureuse et meurtrière, où la jouissance s'inscrit dans le fait de langage, et où la violence se déploie en paroles.

Et c'est ainsi qu'on les voit lutter, longtemps, avant qu'on en vienne enfin au sujet, non de la dispute, mais de l'existence elle-même. Ce sujet, c'est l'enfant, ou plutôt le remède à sa constipation, qu'il ne veut pas prendre. Ce brave sujet, l'enfant, est aussi, bien malgré lui, l'objet, le symbole, voire le totem de ce qui unit et désunit un homme et une femme. Par son refus de prendre sa purgation, il s'affirme à cette place, il l'assume. Il est, comme le fameux « phallus », cet un-pour-deux qui les met face à face, et dont Lacan dit que l'homme « ne l'est pas sans l'avoir » et la femme « l'est sans l'avoir » – d'où certaines incompréhensions si humaines, comme lorsque les deux garçons (Follavoine, le père, et Chouilloux (Xavier Martel), son visiteur) s'entendent si profondément en jugeant que cet enfant n'est pas malade, que sa constipation, si seulement constipation il y a, passera, qu'il est inutile de s'y arrêter seulement une minute – et que la femme bondit pour exiger cette attention et ce soin exclusifs qui n'ont pourtant, objectivement, pas lieu d'être.

Cependant, elle n'est ni folle, ni hystérique, ni même simplement casse-pied. Elle est de ce côté de la sexuation qui la conduit là, et nous conduit nous autres, si nous sommes de l'autre côté du miroir, mais aussi d'ailleurs si nous sommes du même côté, à nous demander benoîtement : mais que veut une femme ?

 

Le conflit entre maternité et paternité

 

Or voici ce qu'elle demande : qu'on purge bébé. Est-ce donc demander la lune ? Oui, d'une certaine manière, c'est demander la lune, puisque Toto (Mikaël Taïeb, tordant) – qui a bien compris que les complaisances qu'il a pour sa mère se paient d'une façon ou d'une autre, et dans son propre corps – refuse de prendre sa purgation.

Voici donc, plus clairement, ce qu'elle demande : elle demande à son mari de convaincre son fils de prendre cette purgation. Elle lui demande d'être père, car c'est ainsi qu'elle se représente le rôle du père. Mais lui, il ne se voit pas du tout dans cette mission-là : lui, il cherche les Hébrides dans le dictionnaire, il se situe là : instruire son fils, l'élever, le faire entrer dans le monde des hommes d'affaire. Le père « l'a », et ça ne fait pas problème, sinon de le perdre, et, apparemment, c'est ça qu'elle veut : l'impossible.

Car ce qu'elle lui imposerait au fond, c'est d'être mère : de prendre à son propre compte sa demande, et cette demande positionne quiconque voudra l'assumer en mère. Et c'est pourquoi Chouilloux, qui croit impunément faire la mère (comme on fait l'ange, ou comme on fait l'âne), se prend dans les gencives un vigoureux « Ta gueule ! » de la part de Toto. Toto s'y connaît bien en mère, et pour cause. Et Toto s'y connaît même très bien en père, et respecte celui-ci mieux qu'il n'y paraît, puisqu'il le renvoie toujours au savoir (Où est le lac Michigan?)

Le public, ce soir-là, fut d'ailleurs à l'unisson de cette magnifique structuration scénique des personnages : quand Follavoine en effet, pour tâcher de complaire à sa femme, tente d'être persuasif, quant à la purgation, sans toutefois déchoir de sa paternité, il propose à son fils, en récompense, de lui révéler... quoi ? Eh bien le comédien n'eut pas à le dire, car, spontanément, cela sortit d'une poitrine, une fusée dans les premiers rangs du public, tant l'enfant sommeille en chacun de nous, tant la perception aiguë de tout signe de reconnaissance père-enfant nous est sensible – lui révéler... où se trouvent les îles Hébrides !

C'est donc bien là le nœud de cette affaire, que personne ne peut être mère à la place de la mère. Mais d'où vient que celle qui veut si bien s'y inscrire, à cette place, puisse seulement demander au père de la lui prendre, lui qui n'en veut certes pas, et contre l'avis même de Toto qui ne veut y voir d'autre s'y inscrire que précisément sa propre mère ? C'est que ce qu'elle veut, elle l'adresse d'abord à Toto, et comme Toto ne veut pas la satisfaire, elle a recours aux autres, et pourrait en révolutionner toute la terre.

 

L'être ou ne pas l'être sans l'avoir

 

Alors que veut une mère ? Cher Toto, que te veut-elle donc, ta mère ? Tout fils doit un jour s'interroger de la sorte : mais que me veut-elle ? Elle veut que tu sois l'objet consensuel de ses soins ET que tu ne le sois pas. Elle veut « l'être » (toi), « sans l'avoir » (toi) ; (il faut que tu partes un jour ET que tu restes toujours). Voilà pourquoi tu ne veux pas prendre ta purgation – à proprement parler tu ne peux pas lui dire oui. Ce serait bien dangereux. Et voilà pourquoi votre fils, Monsieur, doit pourtant prendre sa purgation – puisque sa mère le demande.

 

Il est donc clair (si, si!) que seule une bévue pouvait les tirer d'affaire : tout le monde en boira, de ce laxatif, et devra quitter la scène vivement, en se tenant les entrailles ; mais Toto, lui, fera semblant, et Madame, enfin, sera aux anges... en tuant quelques innocents tout autour : un cocu et sa femme, qui passaient par là pour la bonne cause de l'armée française, de ses pots de chambre, et de l'industrie de l'époux, qui ne sera donc pas millionnaire... et qui prend sa valise... et qui s'en va !

 

Est-ce une pièce misogyne ? Toute la construction dramaturgique d'Anthony Magnier tend à montrer que non. Il ne s'agit pas de faire le portrait d'une emm...euse. Il s'agit plutôt du drame de la maternité. Il s'agit de cerner, comme une épure, dans le cadre d'un scatologisme feutré, quelle fièvre leur vaut d'être femme et d'être mère. Quel délire magnifique peut s'élever chez l'humain pris seul avec soi-même et ses larmes dans une telle situation : la féminité, l'enfantement et la promesse qu'on vieillira abandonnée.

 

La troupe de la compagnie Viva sait ainsi, comme dans son Fil à la patte, nous ménager des éclats de rire irrémissibles. Elle sait faire valoir le plus aigu de notre triste condition, comme l'a voulu Feydeau lui-même, pour faire jaillir la plus fine et la plus capiteuse hilarité..

 

On purge Bébé  (1910)

de Georges Feydeau

Par la compagnie Viva

Metteur en scène : Anthony Magnier

 

JUIN 2016 :

Dimanche 12 juin à 17h30 - La Rotonde, Versailles (78) dans le cadre du Mois Molière

Vendredi 17 juin à 20h30 - Grandes Ecuries de Versailles (78), dans le cadre du Mois Molière

 

JUILLET 2016:

Du 7 au 30 juillet à 15h40 - Collège de La Salle, dans le cadre du festinval Off Avignon

 

A lire également sur nonfiction.fr :

Notre entretien avec le metteur en scène Anthony Magnier

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