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ACTUEL MOYEN ÂGE (15) – Nuit Debout, Fête des Fous
[jeudi 21 avril 2016]



Tous les jeudi, Nonfiction vous propose un Actuel Moyen Âge. Aujourd'hui, un rapprochement entre la Nuit Debout et la Fête des Fous : la parole, le peuple, le pouvoir...

Mauvaise publicité pour Nuit Debout, la semaine dernière Alain Finkielkraut s’est fait virer de la Place de la République. Quelques insultes bien senties de part et d’autre, et voilà le philosophe – fraîchement académicien – qui quitte la place (heureusement qu’il n’avait pas son épée avec lui...). Depuis on débat pour savoir si c’est démocratique de s’engueuler, ou d'ailleurs si la démocratie, c’est accepter de s’engueuler, et jusqu'à quel point. Alors comme les insultes n'étaient pas très drôles, je préfère vous raconter ce qui se serait passé si on était au XIIIe siècle.


Au XIIIe siècle, c’est la grande époque d’une fête qui est restée célèbre – sûrement parce que Quasimodo est passé par là : la fête des fous. Catherine vous parlait en février du carnaval, la fête des fous fonctionne un peu de la même façon, et tourne autour d'une inversion des normes sociales. De Noël à l’Épiphanie (du 25 décembre au 6 janvier), les petits prêtres et les moinillons remplacent les évêques et les abbés, ils dansent dans les églises, se griment, se saoulent, organisent des messes bouffonesques au cours desquelles ils se lancent dans des sermons joyeux, et invectivent les fidèles ravi-es du haut de leur chaire.
 

Ca ne dure pas longtemps, mais pour une fois quelques sacrilèges sont permis, le tout est de savoir lesquels ! Dans les églises, on mange de la viande sur l’autel – car le sacrilège c’est pouvoir toucher, pour une fois, au saint des saints, là ou d’habitude on doit juste se taire et respecter. Les prêtres ont le droit de se battre, ou de mimer des combats, de faire des gestes pornographiques – par exemple ils font la figue : en mettant le pouce entre l’index et le majeur – je vous laisse deviner. Et puis une fois dans la rue, la procession devient encore plus folle : le corps reprend ses droits bien contrôlés en temps normal par les prescriptions religieuses : on grimace, on se dénude, on simule des coïts au coin des rues... Les textes qui, du XIIIe au XVIe siècle, tentent de limiter les débordements nous parlent de personnes entrant dans les maisons pour fesser les habitants (là, si vous pensez encore à un académicien, c’est votre problème…) ou encore se livrer au fameux pet-en-gueule (si si, fameux, vous ne connaissiez-pas ?).

Oui je sais, c’était beaucoup moins drôle quand Alain Finkielkraut a quitté la place de la République. Lui aussi, il aurait sûrement préféré être couronné roi des fous, ou prévôt des étourdis, ça dépend des époques – je vous passe l’abbé des connards, attesté dans les sources, car ce serait malpoli, et ce n’est pas du tout le but ici. Le but, c’est de savoir qui a le droit de parler, et quand, et ce que ça nous dit sur la répartition de l’autorité dans notre société. Nuit Debout n’est pas la fête des fous : les participants agitent leurs mains de façon bizarre, et assument largement un côté festif qui participe à leur succès, mais ce n’est pas une raison pour ne pas les prendre au sérieux. La fête des fous ressemblait aussi à une grande farce, et pourtant elle avait son importance politique, en laissant la parole – enfin – à ceux qui le reste du temps devaient filer droit.
 

Pendant la fête des fous, ce sont les petites gens, le bas-clergé et les jeunes qui mènent la danse. De même, dans les premiers temps de Nuit Debout, plusieurs blogs avaient relevé la récurrence dans les médias des qualificatifs accolés aux manifestants : des lycéens, des étudiants, des jeunes, au mieux des « jeunes salariés »... Vrai ou pas, c’était  une façon dire : « Il faut que jeunesse se passe : laissons-les s’amuser. » Mais le but entier de l’opération, c’est que chacun puisse s’exprimer. Des tours de parole à l’anonymisation, on évite de retomber dans un monopole du discours collectif par certains – plus autorisés par les médias, par leur études, par leur profession. S’ils viennent parler ici, en théorie, ce n’est pas armé de leur nom de famille. Et précisément, Alain Finkielkraut, aussi controversé soit-il, n’en reste pas moins un des grands intellectuels français : il n’a pas besoin d’être élu roi des fous, puisque c’est déjà lui le roi tout le reste de l’année. Sa parole fait autorité, grâce à son capital social et symbolique. Et pour une fois, sur la place de la République, d'autres ont pris le droit de parler : au Moyen Âge comme aujourd'hui, il faut que le pouvoir circule. On l'avait déjà vu avec les grèves de chevaliers. L'éviction d'Alain Finkielkraut, c’est un peu comme si un jeune sous-diacre éméché avait donné un bon coup de pied dans les fesses de son supérieur. Ce n'était ni très malin, ni prévu au programme, mais le programme de la fête n'est pas toujours clair.
 

Et pas de chance pour le sous-diacre éméché, la fête des fous une fois finie, son supérieur reprendra vite les commandes. D’ailleurs les a-t-il jamais vraiment lâchées ? De bout en bout, la fête des fous est pilotée par les autorités. Il existe quelques livres qui les codifient, des Offices des fous écrits par des abbés, des règles votés à l’avance qui précisent le budget des repas offerts pour l’occasion par les chapitres canoniaux... Et puis la hiérarchie n’est jamais remise en cause : dans les sociétés médiévales, fortement hiérarchiques et patriarcales, il est intéressant de voir que le miroir burlesque de la fête des fous recrée un roi, qui édicte des règles et punit son peuple. Autant pour le grand rêve populaire du carnaval !

Nuit Debout, en revanche, rêve de démocratie  : c’est le miroir de notre société à nous. Mais contrairement à la fête des fous, les militants rêvent aussi de porter le message social qui les a réunis il y a quelques semaines : la fête doit mener à la lutte. L’espoir, c’est qu’une fois la fête finie, quand le pape aura repris la parole, les sous-diacres auront trouvé des moyens pour se faire entendre, eux aussi, sans insulte cette fois-ci...
 

Pour aller plus loin :
- Nathalie Zemon, Les cultures du peuple, rituels, savoirs et résistances au XVIe siècle, Aubier Montaigne, 1979.
- Suzanne Chapaz-Wirthner, Le turc, le fol et le dragon, figures du carnaval haut-valaisan, Édition de la maison des sciences de l’homme, 1995.
- Max Harris, Sacred Folly: A New History of the Feast of Fools, Londres, Cornell University Press, 2011.
 

Vous pouvez retrouver tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge.

 

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2 commentaires

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Philippe-Joseph Salazar

23/04/16 09:38
Je suppose que l'Académie va donc confier à M. Finkielkraut le mot "conne".

Et puisque vous évoquez avec brio la fête des fous de jadis, je suggère de changer la devise de Paris en "Stultifera Navis".

Enfin, comme lieux d'assemblée de parole, voici la séquence fatale: l'agora (où le peuple exilait ou condamnait à mort ceux qui perdaient des batailles, ou une élection), le forum (où les élites faisaient avaler des couleuvres au populo), la salle monastique (où furent inventés pratiquement tous nos modes électoraux), la salle parlementaire à la française (qui horrifiait Churchill), l'amphi 68 (où se formèrent au débat sans débat les gestionnaires du pouvoir actuels); et désormais "la place". En rhétoricien la place, je la salue.
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Un passant

23/04/16 09:43
De Finkielkraut , on s'en fiche . Et il pleur pour un crachat lui qui crache si souvent sur les grévistes , les émeutiers des banlieux... Lui qui est réellement raciste (n'en déplaise) , qui a tribunes largements ouvertes... De quoi se plaint-il ? Et le minable Onfray qui vient à sa rescousse... Les retourneurs de veste semblent bien s'entendre entres-eux ;-)

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