Chaque semaine dans « Nation ? (chronique) », Maryse Emel présente des essais ou des œuvres, des intellectuels ou des artistes qui nous permettent de repenser nos manières de vivre ensemble au XXIe siècle. Cette semaine elle présente le voyage de Georges Banu au seuil de l’intimité, loin des réductions érudites, des guides touristiques et des carrefours de l’information. La porte au cœur de l’intime,  tel est le titre du livre.

 

Quand la porte s’ouvre

« Si la fenêtre se définit par la transparence et cultive l’exercice du regard, la porte, en se fermant, interdit l’accès direct, le contrôle et la censure »  .

L’histoire de l’art s’est beaucoup interrogée sur la fenêtre. C’est ainsi qu’Alberti, auteur du De Pictura, définit l’art comme « une fenêtre ouverte sur l’histoire ». Georges Banu ouvre la porte de la peinture ou de la scène théâtrale. Il ne parlera pas des autres domaines de l’art, car il s’agit pour lui de travailler la précision, plutôt que la généralité vide. Il repère, interprète le lieu de l’œuvre par-delà la porte, dévoile son espace intime qui demeure toutefois dans une énigme. À l'opposé de son travail on trouverait ces « portails de l’information » qui fuient toute « ambiguïté » propre à l’œuvre et que la porte symbolise si bien par son jeu d’ouverture-fermeture ? La porte ouvre sur l’appel à interpréter. Certes, il ne s'agit pas de toutes les portes. C’est ainsi que Georges Banu ne parlera pas des portes célèbres qui amènent à elles tant de touristes : porte du Baptistère de Florence de Lorenzo Ghiberti, Porte de l’Enfer de Rodin, La porte du baiser de Brancusi. Car ce ne sont que des portes d’apparat destinées à honorer les héros de la ville. Banu leur préfère les portes du mystère, telle celle protégée par le gardien auquel se confronte le personnage de Kafka dans le récit Devant la loi. Les portes ne sont pas toutes disposées à livrer leurs secrets.

 

Une écriture de l’intime

On voyage dans le paysage figuratif de la porte. Les multiples  appels à l’ouverture vers l’invisible éveillent le désir de parler, de raconter. Voyager dans les mots, renouer avec l’épistolaire et associer le biographique à l’héritage commun qu’est l’image, être l’accompagnateur ou l’amant  de toutes ces portes qui s’ouvrent ou s’entre-bâillent sur l’intimité et le secret, voilà le désir porté par cet homme de théâtre et lecteur de Tchékov qu’est Georges Banu. Il se fera voyageur plutôt qu’exégète. L’Empire des signes de Roland Barthes, la Peinture hollandaise de Claudel, Du baroque d’Eugénio d’Ors, Pascal Quignard, Sévero Sarduy, l’accompagneront. 

La lettre du texte va circuler entre les images, cherchant à s’approcher au plus près de l’intime révélé par la porte, mais aussi porté par le texte dans son souci de raconter. La porte, par son image – picturale ou théâtrale –, met en relation l’auteur et son texte. L’essai n’est jamais neutre, ajoute Georges Banu. C’est ainsi qu’il associe à l’image, héritage commun à tous, sa parole personnelle, l’écrit, qui « injecte du biographique dans le champ savant  des études au risque de les perturber »  .  Le lecteur aussi ouvre ou ferme la porte du texte, pour y trouver (ou ne pas y trouver) son intimité dans un livre au format de porte. L’auteur n’inventorie pas les portes, sous forme de liste. Au contraire, ce livre préserve la liberté associative et les hypothèses hasardeuses et se donne à lire sous la forme d’une constellation.

 

Constellation de portes

On pourrait croire à un classement en contradiction avec les  propos tenus précédemment, lorsque Georges Banu présente quatre types de fonctionnalité des portes. Ainsi, écrit-il que la seule porte qui retiendra vraiment son attention par son degré d’éloquence est ce qu’il appelle « la porte-protagoniste », porteuse de sens au sein de l’oeuvre. Il y a d’autres portes qu’il qualifie de « portes anonymes », dépourvues de pouvoir métaphorique, « comme au théâtre les figurants de jadis »  . Leur pouvoir est indicatif et elles restent silencieuses. Il y a aussi les portes secondaires qui attirent notre regard dans l’attente d’une éventuelle révélation. Enfin, il y a la dernière porte, celle anonyme et toujours mystérieuse des origines  .

Cependant, précise l'auteur, ce livre associe présent et mémoire de l’art, pulsions individuelles et explorations spirituelles. Il obéit à la « logique d’un musée imaginaire qui fait de la porte son centre irradiant »  . Il ne s'agit donc pas d'un listage, mais d'une volonté de construire un musée aux constellations inachevées, un musée imaginaire qui produit une harmonie, un concert de diverses visions de la porte. Ce musée réunit Walter Benjamin et André Malraux. Si le parti-pris de Georges Barnu est la lenteur – référence à Kundéra – il est clair que son contre-modèle est l’informatique et sa rapidité, ou encore les listes programmatiques. Il ne s’agit pas de programmer un voyage au sein des œuvres, mais laisser les œuvres venir à soi. Nul programme, plutôt des pulsions. Ce livre n’est pas un guide du voyageur pressé. Il nous offre le ciel à la constellation étoilée des diverses portes.

Janus le dieu des portes et des seuils était aussi le dieu de l’indécision. Le pas de la porte est ce lieu de l’attente indécise. C'est la mise en scène du désir de voir qu’apaise provisoirement le trou de la serrure. Le dedans et le dehors cohabitent en se « frottant »   sur ce seuil où le jeu d’inversion de l’intérieur-extérieur crée la mobilité. Seuls les bunkers, les hôpitaux psychiatriques et les prisons ont stabilisé définitivement le jeu au profit de ce que l’on pourrait nommer « un arrêt sur image »   d’une porte qui restera fermée.

Le vocabulaire ne cesse de décliner la porte sous de multiples registres, où le pouvoir de la métaphore semble infini : « être à la porte, lui fermer la porte au nez , habiter la porte à côte, sonner à la bonne porte... ». Autant de déclinaisons qui font de la porte un lieu porté par l’image, que ce soit celle du discours ou de l’art. À la différence de la fenêtre-regard, la porte peut être « sonore », par exemple lorsqu'on entend son grincement au sein du silence, provoquant l'effroi nocturne. Au contraire, l’intérieur des maisons des peintres hollandais délivrent la musicalité d’un espace essentiellement féminin et paisible, porteur d’une sacralité religieuse. Ou encore, l’univers du XIXe siècle fait de l’intérieur bourgeois, décrit par exemple par Balzac et Stendhal, un champ de bataille où la porte devient ce qui rend possible trahisons, stratégies, cruauté. Au corps séducteur qui surgit dans l’entrebâillement de la porte va s’opposer celui de la concierge, source elle aussi de dévoilement des secrets, par son rôle à la fois de protectrice de la porte, mais aussi de propagatrice de la rumeur. La porte devient espace de pouvoir, par cette rigidité du cadre et la fluidité des corps qui entrent ou sortent .

 

La porte dévoile

Espace participant de la mise en scène, la porte peut aussi en devenir le principal protagoniste. Georges Banu cite l’exemple d’une mise en scène de Feydeau où la porte se déplaçait sur scène et parlait. Le théâtre a cette force de montrer la mobilité qu’introduit la porte dans l’espace, sa force de dévoilement, ce qui conduit l’auteur à la qualifier de « rideau du dedans » . Elle cache et révèle un instant fugace, à la différence de la fenêtre qui ouvre sur l’éternité du paysage. Certains intérieurs ainsi révélées semblent pourtant vides, comme le tableau Les Pantoufles de Samuel Van Hoogstrate . L’espace du tableau est habité mais il n’y a personne. Ainsi, en s'ouvrant, la porte rend-elle présente l’absence, manifestée par ces pantoufles qui trainent, le balai posé contre le mur, les clefs encore dans la serrure. La porte ne cesse de déplacer la présence et l’absence. Elle bouleverse ainsi la temporalité, tout autant que l’espace, en produisant une éternité de l’instant, comme l'écrit Banu, en reprenant Cézanne.

 

 Les Pantoufles, Samuel Van Hoogstrate.

 

Ce bouleversement du temps qui conjugue attente, éternité de l’instant, présence de l’absence, instruit sur ce que l’ouvrage appelle « intimité ». À lire Georges Banu, on finit par comprendre en effet que la porte est ce qui rend possible l’intime, parce que, derrière la porte, il y a l’autre, même dans sa présence absente. L’intimité ce n’est donc pas un repli, ou une fermeture totale. Nulle intériorité ne saurait définir l’intime. Le huis clos, écrit Georges Banu, « conduit le plus souvent au drame et à la détérioration des rapports »  . Ainsi en va-t-il dans plusieurs tableaux de Munch  .

 

 Le mort dans la chambre de la malade, Edward Munch

 

L’intimité  se donne au contraire dans cette relation qu’établit la porte avec celui qui observe, qui est là. La porte est mise en relation. Mais une relation qui est trouble, puisqu’elle attend une interprétation qui ne saurait jamais être définitive. À propos du tableau Les Pantoufles, pourquoi les pantoufles sont abandonnés sur le pas de la porte, se demande Georges Banu ? Nous ne pouvons faire que des hypothèses. La porte nous libère ainsi de la confusion entre le privé et le public, le dehors et le dedans, l’intériorité et l’extériorité. L’intimité n’est pas intériorité mais un jeu relationnel.

C’est ce que propose ici Georges Banu, en nous invitant à cette rhapsodie étoilée de sa relation avec les œuvres#nf#

 

La porte au coeur de l'intime 

Georges Banu

Éd. Arléa, 2016

192 p., 20 euros