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ENTRETIEN – Pour une meilleure répartition des richesses, avec Philippe Askenazy
[vendredi 01 avril 2016]



Philippe Askenazy a accepté de répondre à quelques questions pour Nonfiction à propos de son dernier livre, Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses (Odile Jacob, 224p., 2016).

 

Nonfiction.fr : Pour réduire les inégalités, faut-il renouer avec la lutte des classes et votre livre ne cherche-t-il pas à donner à celle-ci un nouveau fondement ?

Mon propos est plutôt de mettre en évidence que le discours naturaliste sur la productivité de chacun et la rémunération la reflétant ne sert qu'à cacher la réalité crue d'un capitalisme où domine la course à la rente. Et dans cette course, le capital a su tirer son épingle du jeu à travers le renforcement du droit de la propriété dans les trois dernières décennies, et notamment son extension à la connaissance (brevetabilité du vivant...). À l'inverse, au nom de la « modernité », le travail a été affaibli.

Pour qu'il y ait lutte des classes faut-il encore qu'il existe des consciences de classes. Or seules les élites économiques se voient aujourd'hui comme une classe. Nous sommes loin de pouvoir réaliser un rêve marxiste de lutte des classes ou encore moins d'euthanasier les rentiers. D'où mon titre : autant permettre au travail de retrouver sa « rente ouvrière » , pour reprendre une terminologie néo-classique.

 

Nonfiction.fr : Vous suggérez une stratégie que pourraient adopter des syndicats qui se verraient comme des redresseurs de rentes. Mais n’est-ce pas là une orientation qui est très éloignée de la culture des syndicats français ?

Le syndicalisme historique a été profondément affecté par les grandes transformations industrielles et des modes de production. À la chute du poids du manufacturier s'est rajoutée une décomposition des collectifs : emplois temporaires, sous-traitance en cascade, filiales, franchises, etc. Dans l'ensemble de l'OCDE , sa revitalisation nécessite de passer par de nouveaux droits et de nouvelles pratiques. L'attitude des syndicats vis-à-vis de Mc Donald est intéressante, c'est l'illustration des tâtonnements et innovations. Les syndicats américains ont tenté de lancer des grèves nationales avec une participation non négligeable dans les restaurants en propre et franchisés de la chaine ; ils ont essayé de mobiliser le public sur leurs bas salaires, en vain. Leur bataille s'est alors reportée sur le plan juridique et fiscal, en prenant aussi une dimension intercontinentale. Sur le plan juridique, l'idée est de faire des têtes de franchise des co-employeurs, ce qui pourrait permettre de négocier directement salaires et conditions de travail avec celui qui détient la rente et non plus le petit employeur franchisé. Et sur le plan fiscal, la dénonciation des montages d'« optimisation » par exemple en Europe vers le Luxembourg a connu un fort retentissement dans le public ; or elle est le résultat d'une action conjointe d'ONG et de syndicats.

 

Nonfiction.fr : Vous comptez sur l’État pour affaiblir la propriété, mais les mesures que vous proposez sur ce volet n’ont rien de révolutionnaire. Vous conservez la propriété privée…

Bien sûr que l'on conserve la propriété privée. Mais cela ne signifie pas que l'on ne puisse faire refluer le propriétarisme. Le propriétarisme a plusieurs faces. Concentrons-nous sur l'extension du droit de propriété. Un exemple essentiel dans l'économie de la rente technologique d'aujourd'hui est la propriété sur les bases de données. Elle n'a été consacrée en droit européen qu'en 1996 comme sui generis, c'est-à-dire que celui qui est à l'origine de la base en est propriétaire. Un moteur de recherche est ainsi propriétaire des informations que vous lui fournissez à travers vos formulaires de recherche ; chacun d'entre nous est ainsi exproprié de ses propres informations au profit d'un collecteur, qui en plus par les effets de réseau gagne une position monopoliste et de rentier. Je propose ainsi d'imposer des licences d'exploitation à de tels acteurs pour que chacun récupère une part de rente d'information dont il pourrait revendiquer la propriété. On peut noter que les choses bougent, certes dans le silence. La France vient ainsi de ratifier le protocole de Nagoya. Ce dernier, sous l'égide de l'ONU, vise à lutter contre la « bio-piraterie » jusqu'à présent légale qui permet par exemple à une multinationale à travers le droit des brevets de s'approprier des savoirs vernaculaires.

 

Nonfiction.fr : Une préconisation que vous faites dans le livre serait d’engager le grand chantier d’un diagnostic par métier, sinon poste par poste, des tâches effectuées et de la productivité réalisée. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Pas si facile ! Une partie du discours naturaliste prospère sur les lacunes de l'appareil statistique. Elles ne permettent pas de saisir les transformations des métiers, compétences et tâches, ce qui implique de surestimer la productivité de certains et de sous-estimer celle d'autres en exacerbant le biais entre métiers dits qualifiés et ceux dits non qualifiés (d'autant plus qu'ils sont féminisés). Un vendeur dans une concession automobile propose désormais un crédit/leasing. Son métier demande de nouvelles compétences, un effort supplémentaire. Pourtant la valeur ajoutée du crédit qu'il aura vendu sera comptabilisée dans la filiale bancaire du constructeur. Son travail supplémentaire fait progresser la productivité... de la finance.

La question de la reconnaissance de la productivité est une pierre pour obtenir une reconnaissance salariale qui aiderait en retour à sortir du piège déflationniste et inégalitaire dans lequel sont plongées nos sociétés.

 

À lire également sur nonfiction.fr :

Philippe Askénazy, Tous rentiers !, par Jean Bastien

Notre dossier Le travail en débat

 

 

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4 commentaires

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François Carmignola

02/04/16 19:50
La volonté d'instaurer un contrôle actif de l'activité économique et d'en réguler la répartition des fruits est la marque d'une certaine forme de psychologie, qu'illustre le très maniéré économiste.

Extrêmement déplaisante physiquement, cette psychologie condamne donc les emplois à bas salaire, responsables selon lui de la faible demande, et aussi la propriété foncière, la quantité disponible sur le marché de celle ci n'étant, selon lui, absolument pas responsable des montants des loyers.

On ne condamnera jamais assez l'affreuse nocivité de tels nuisibles, porteurs de ce qui justifie l'affreuse corruption communiste qui ruine aujourd'hui la France.

Le royaume uni et l'allemagne sont au plein emploi (5% de chômage) pas nous (11%) Des emplois précaires ? Nous avons la précarité et nous n'avons pas les emplois.

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pline

04/04/16 14:31
le commentaire précédant semble confirmer qu'il y a toujours un bon petit soldat de la religion néoclassique qui guette, pour envoyer des absurdités. Il faut que tout le monde regarde ce que veux vraiment dire 5% de chômage en Allemagne et au Royaume unis, quelle réalité sociale cela masque. J'espère que tout le monde sait qu'il n'y a jamais eu de modèle communiste en France (et tant mieux) . Par contre même si la réalité rattrape l'intégrisme du tout marché, les Torquemadas entretiennent la soumission par la terreur.
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Chriseus

04/04/16 16:53
Pline a raison sur toute la ligne, je rajouterai juste que le modèle communiste aurait sans doute besoin de murir pour s'adapter à la réalité de la nature humaine.
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François Carmignola

05/04/16 07:23
Pourtant détruit par avance, l'argument des emplois précaires est tout de même repris sous le thème de la "réalité sociale" (le déni reste fort chez les électeurs de Hollande encore sous le choc de la toute récente inversion de la courbe). Plus qu'un an est la terreur pourra se répandre, égorgeant au hasard tout ceux qui ont au moins un lecteur de l'humanité dans leur famille.

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