Philosophie

Michel Onfray ou l'intuition du monde

Couverture ouvrage

Adeline Baldacchino
Le Passeur , 233 pages

M. Onfray serait-il un nouveau Boèce ?
[mardi 29 mars 2016]


 « Car on n’écrit que pour se convaincre […] qu’il vaut la peine de vivre », écrit Adeline Baldacchino. Difficile d’en être convaincu.

Un jour les mots viennent. On écrit sur un autre pour se comprendre soi. Ne nous égarons donc pas : ce livre n’est pas vraiment un ouvrage sur Michel Onfray. Il en part, tout comme il part de Bachelard. Il parle surtout de poésie, de philosophie, afin de saisir le nœud qui les unit. Et il parle d’Adeline Baldacchino, d’abord. 

Adeline Baldacchino raconte son engouement pour Michel Onfray. Pour l’homme, les idées. Elle a trouvé en lui une réconciliation avec la philosophie à laquelle elle n’a eu de cesse, et encore aujourd’hui, de reprocher d’être désincarnée et élitiste, sèche et dépourvue d’émotions… Rien d’original en fait : c’est le reproche classique qui est fait à la philosophie. Chez Platon, elle se définissait comme l'art d'« apprendre à mourir ».  Or elle serait tout le contraire chez Michel Onfray, semblable en cela au Boèce du De Consolatione, si toutefois on lit la quête d’Adeline Baldacchino comme celle d’une  force consolante de la philosophie pour vivre. Comme la lecture de M.Onfray l’a aidée à vivre et à trouver la joie, elle se propose de présenter la dimension poétique du travail du philosophe ; car c’est là, selon elle, dans cette partie obscure de son œuvre, que surgit toute la cohérence de ses engagements. Dès le début, le livre oppose d’ailleurs très frontalement la langue froide du concept à la chaleur de l’image poétique, selon un schéma binaire qui est d'emblée refus du concept et de l’idée de dialectique.

Le parti-pris polémique de l’auteure est donc affiché dès les premières pages. Ainsi écrit-elle qu’elle a découvert avec Michel Onfray « que la philosophie pouvait n’être pas seulement ce perpétuel jeu de mots et de concepts ». Jusqu'à sa rencontre avec Michel Onfray, elle n'avait rien obtenu de la philosophie, « aucune clef pour survivre à l’essentiel » . D'« art de vivre », la philosophie est devenue discipline universitaire et élitiste qui sépare au lieu de rassembler. C'est donc sa vitalité et son engagement perdus qu'il s'agit de rendre à la philosophie.

Il y a chez l’auteure, comme chez Michel Onfray, une volonté d’assumer sa subjectivité. Mais on demeure surpris, voire agacé : où sont les définitions des mots employés ? Où sont les justifications ? Elle parlera d’« intuition », de rapprochement de M. Onfray avec Bachelard, de l’imaginaire, de simplicité... Autant de mots qui attendent des éclaircissements. Son projet consiste à rendre à la philosophie son intuition, son instinct et ses appétits que la lecture des structuralistes aurait annihilés. Adeline Baldacchino ne procède pas, comme la tradition philosophique le fait généralement, par distinction et construction de concepts. Elle renonce à clarifier ses propos de cette façon. D’ailleurs les mots ne sont que convention dira-t-elle plus loin. Il n’y a pas de sens caché dans une sorte de monde invisible. 

Cela explique pourquoi Adeline Baldacchino met en place une réflexion sur la poésie et la philosophie à partir de la poétique à l’œuvre dans les textes de M. Onfray, qui peu à peu s’éclipse du champ du texte et bascule dans une sorte de hors-champ. La métaphore fait éclore dans le langage un feu nouveau - et en cela elle est un acte libertaire. La philosophie que défend Adeline Baldacchino est ainsi une philosophie libertaire par son association à la poésie. Or il y a des conséquences à ce faire poétique. Aragon disait que la révolte vient de l’oreille.

 

Boèce et les poètes de la consolation

 

Ils sont nombreux à être cités en appui à l'effort de Michel Onfray. Il y a l'écrivain chrétien Christian Bobin, décrié par le monde littéraire  mais dont les ventes sont un véritable feu d’artifice. Il y a encore le directeur artistique du Printemps des Poètes Jean-Pierre Siméon , dont la Lettre à la femme aimée, par exemple, rejoint ce thème de la consolation et de la mort. Les premiers textes de Michel Onfray sont nés d’une contracture du cœur, écrit-elle , avant d’ajouter : « Les mots ne vivent que dans l’extrême urgence ». Entendons par là que la création poétique et philosophique obéirait à une logique de la douleur.

C’est alors que ce livre d’Adeline Baldacchino éveille un souvenir. Il fait un écho étrange à ce texte de Boèce, De Consolatione , et plus précisément à ce passage où le poète reconnaît la Philosophie alors qu'enfermé dans un cachot, il attend la mort à laquelle le roi Théodoric l'a condamné. Eclairé par les lumières de la Philosophie, les nuages de sa tristesse se dissipent. Mais la Philosophie qui parle alors n'est pas seulement consolatrice : elle est aussi une Vérité disputée et déchirée par la cohorte inépuisable de ses usurpateurs. Ainsi lorsqu'en retour le poète interroge sa sauveuse sur le geste qu'elle accorde à son disciple persécuté, celle-ci s'exclame : « Dans les temps reculés, avant l’avènement de mon Platon, n’ai-je pas dû, plus d’une fois, tenir tête aux assauts de la sottise ? (...) Plus tard, la séquelle d’Épicure, celle du Portique, une foule d’autres encore, se disputèrent à l’envi son héritage. Je réclamai, je résistai : ils me saisirent moi-même comme un lot du butin ; c’est alors qu’ils déchirèrent la robe que j’avais tissée de mes mains, et que, s’imaginant me posséder tout entière, parce qu’ils m’avaient arraché ces haillons, ils se dispersèrent. Les voyant affublés de quelques lambeaux de mes habits, les ignorants les prirent pour des gens de ma maison. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux furent transformés en sages par la sottise d’une multitude profane. »

La défense d'Adeline Baldacchino en faveur de M.Onfray se présente comme ce dialogue, où poésie et philosophie se croisent et se tissent l’un par l’autre. Mais le poète Onfray, à la différence de la prison où l’auteur du De Consolatione attend de mourir, investit l’Université Populaire de Caen, comparée au Jardin d’Epicure au sens où elle accueille tout le monde. C’est ce qu’écrit Adeline Baldacchino, attaquant au passage agrégés et normaliens accusés de détenir le sésame du palais du savoir. M. Onfray serait-il le consolateur des exclus des diplômes ? A l'en croire, mieux vaudrait manger de petits fromages à la mode épicurienne que d’en rester à « une macération décennale sur les seuls bancs universitaires », confesse-t-elle. La place manque pour laisser le lecteur déguster ces hauts lieux communs qui desservent la pensée plutôt que de la servir. Faut-il d’ailleurs parler, comme Adeline Baldacchino le fait, d’autodidactes de la pensée quand on suit un cours, quel que soit le lieu ? C’est aussi oublier que les universités proposent d’être auditeur libre, tout comme normale-sup qui diffuse (gratuitement) son savoir, dans la diversité de ses approches.

 

La force des mots simples?

 

Adeline Baldacchino entend s'en tenir au seul domaine de la puissance consolatrice de l'oeuvre de M. Onfray. « Circonscrire ainsi le champ de l’analyse, c’est sortir délibérément de l’espace des raccourcis, simplifications, coups donnés et rendus. Je ne veux regarder que les textes. » Elle parle ainsi du pouvoir de la parole de M. Onfray. Ce pouvoir n’est pas le fruit d’un ensorcellement mais de l’emploi de mots simples . Que faut-il comprendre par-là ? Identifierait-elle le simple à la spontanéité, à la première évidence ? Il faudrait sans doute fonder cette simplicité dans son rapport au vrai – existentiel ou pas. Ou pour s'en tenir au moins au programme initial, s'il s'agit de s'inquiéter du sens - comme elle l’écrit citant M.Onfray - il s'agirait d'en rester à la ligne du texte, lequel cependant est si peu présent dans ce livre. A. Baldacchino ajoute pourtant qu’il faut « éviter de lire entre les lignes »  ; mais ce livre d’Adeline Baldacchino n’est-il pas justement une écriture entre les lignes d’Onfray où elle inscrit sa propre ligne ?

Dans le De Consolatione, le Philosophie explique que les épicuriens se sont travestis avec les lambeaux de ses habits pour l’imiter et ont obtenu leur succès de ce subterfuge. M. Onfray serait-il un tel épicurien ? Ses airs de Boèce sont-ils un tel travestissement ? Il dit préférer le cheval de Troie en termes de stratégie . Entrer dans un lieu en se dissimulant pour prendre le pouvoir. De là à songer qu'il entend passer pour Boèce alors qu’il ne l’est pas, pas plus qu’il n’est un épicurien, il n'y a qu'une porte, bientôt ouverte devant les atours de la sculpture piégée.

M. Onfray est dans la feinte : le simulacre et l'esquive. Adeline Baldacchino dit qu’elle ne le placera dans aucune grille d’analyse, aucun carcan. Pourquoi alors enfermer la philosophie dans une lecture de « l’intuition » ? Boèce était en prison, la philosophie vint lui rendre visite. On se demande alors si Onfray n’a pas enfermé la philosophie pour qu’elle meure à sa place dans le donjon… Comme il le dit lui-même : le but c’est que les lilliputiens battent Gulliver . Et Adeline Baldacchino qui est-elle ? Quelqu’un qui cherche la consolation là où elle n’est pas.

 

 

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3 commentaires

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Michel

01/04/16 13:50
On peut comprendre les frustrations des philosophes de métier devant les simplifications de la "philosophie publique", et les arguments avancés sont souvent solides philosophiquement.

Mais ces dénigrements systématiques perdent de vue que si la "sagesse séculière" (= la philosophie) ne parvient plus à s'adresser à la société, alors elle l'abandonne aux "sagesses théologiques" (= les religions) et aux "réparateurs de raison malade" (= les psys).

Veut-on vivre dans une société où chacun ne puisse qu'aller ou le samedi chez son psy, ou le dimanche à l'église ? Si ce n'est pas le cas, ne ferait-on pas mieux d'imiter Onfray en écrivant des livres qui, oui, aident à vivre les milliers de personnes qui les lisent?

Amis philosophes, défonctionnarisons-nous !
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Facepalm

31/03/16 08:42
La philosophie ne m'a pas permis de résoudre mes problèmes psychologiques. C'est vraiment une discipline élitiste et universitaire, de gens coupés du réel. Heureusement, depuis que j'ai lu ce livre où l'on m'a appris que la vraie philosophie, c'est de faire des bulles dans le coca avec une paille, ça va tellement mieux!
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robert

30/03/16 12:04
A part les imbeciles (et bien sur, les critiques soit disant litteraires de Libe et du Figaro), je ne vois pas qui pourrait detester C. Bobin ou le traiter d'ecrivain mievre. Je suis parfaitement athee, mais ses livres m'ont toujours touches justement parce qu'ils ne sont pas mievres. L'ecrivain ne cache pas sa foi, mais on n'est pas oblige de s'en preoccuper quand on lit.

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