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Environnement

Insectopédie

Couverture ouvrage

Hugh Raffles
Wildproject , 436 pages

Maxima miranda in minimis
[mardi 29 mars 2016]
Le livre formidable de Hugh Raffles sur les insectes, enfin traduit, se révèle à la hauteur de toutes les attentes : un chef d'oeuvre.

Il est des livres que l’on peine à présenter parce qu’ils ne ressemblent à rien de ce que l’on a pu lire auparavant. Le livre de Hugh Raffles, Insectopédie, traduit par Matthieu Dumont et publié par les éditions Wildproject, est assurément de ceux-là : livre inclassable, extrêmement original, radicalement insolite. Insectopédie n’est ni une œuvre de fiction, ni un essai, ni un traité philosophique, ni un ouvrage scientifique. Il ne s’agit pas davantage d’un ouvrage de vulgarisation scientifique ni du journal de bord d’un chercheur. Le livre n’est rien de tout cela et il est tout cela à la fois et bien plus encore.

Le titre déjà intrigue le lecteur : le mot « insectopédie », qui ne figure dans aucun  dictionnaire, n’évoque intuitivement pas grand-chose. Si le mot, comme il le semble, est formé sur le modèle d’« orthopédie », désigne-t-il alors une nouvelle et improbable discipline dédiée au traitement de toutes les affections de l’appareil moteur des insectes ?! Un regard jeté sur la table des matières a tôt fait de lever le mystère et de nous instruire : organisé selon l’ordre alphabétique (de « Air » à « Zen et l’art des ZZZZZ » ), comportant donc exactement vingt six entrées, le livre offre à lire une encyclopédie dédiée aux insectes. Ne s’agit-il donc que de cela ? Loin s’en faut.

La biographie de l’auteur nous aidera-t-elle à mieux cerner la nature de son livre paru en 2010, lequel a reçu dès sa sortie un accueil public et critique extrêmement favorable, et lui a valu de nombreux prix prestigieux (entre autres : le prix Ludwik Fleck de  la Society for Social Studies of Science, l’Orion Book Award, un prix spécial de la Society for Humanistic Anthropology, le prix du meilleur livre de science du Green Book Festival) ? Jugez-en par vous-même : la quatrième de couverture nous apprend que, originaire de Londres, Hugh Raffles a été conducteur d’ambulance, DJ de boîtes de nuit, régisseur de théâtre, nettoyeur, commis de cuisine, et qu’il vit actuellement à New-York et enseigne l’anthropologie à la New School for Social Research, là même où naguère Hannah Arendt, Leo Strauss, Alfred Schutz, Aron Gurwitsch et quelques-autres encore ont exercé. L’auteur est aussi atypique que son livre est déconcertant. 

La grande originalité d’Insectopédie tient fondamentalement à ce que l’auteur se joue avec brio de toutes les frontières disciplinaires, en convoquant dans un joyeux pêle-mêle les neurosciences, la biologie, la philosophie, la littérature, l’histoire, la psychanalyse, l’éthologie, l’entomologie, la politique, le cinéma, l’économie, la peinture, la photographie, la musique, la religion, en passant sans transition – comme l’autorise justement la forme abécédaire – d’un registre à l’autre, d’un style monographique (où telle question technique est examinée de près, comme celle du langage des abeilles) à un style autobiographique (où l’auteur évoque quelques souvenirs d’expédition en Amazonie ou au Niger, de voyages au Japon ou en Italie, de scènes marquantes ou drôles de son enfance ou de sa vie quotidienne). La documentation est toujours impeccable, sans être surchargée (dix pages de bibliographie seulement à la fin du volume, ce qui n’est rien pour un ouvrage d’une telle qualité), et l’écriture est des plus élégantes, comprenant même des passages d’une rare beauté poétique. Disons-le franchement : Insectopédie est un chef d’œuvre que l’on lit goulûment, comme l'insecte ci-dessus en médaillon dévorant une feuille, sans voir les heures défiler, et que l’on referme à regret en se prenant à rêver qu’il devienne le modèle d’un nouveau genre d’écrits académiques. S’il fallait absolument lui trouver, si ce n’est des prédécesseurs, du moins des pairs et compagnons de route sur ces chemins de traverse, nous citerions alors Mario Praz, Claudio Magris, Horst Bredekamp, Umberto Eco, Jared Diamond, Aldo Leopold, Aurel Kolnai, mais la vérité est que Hugh Raffles ne ressemble surtout qu’à lui-même.

Dans l’une des pages splendides de style autobiographique, à l’entrée intitulée « Mes cauchemars » , Raffles avoue sa fascination pour le monde des insectes d’où son livre est issu : « Longtemps, je n’ai pensé qu’aux abeilles. Elles évinçaient toutes les autres, et ce livre leur devint entièrement dédié. Un livre sur les abeilles dans toute leur majesté d’abeilles. Toutes leurs aptitudes physiques, toutes leurs subtilités comportementales, tous leurs mystères organisationnels, toutes les manifestations de leur camaraderie qui cimente leur communauté. Toute cette cire dorée qui éclaire le monde antique. Tout ce miel suave qui adoucit l’Europe médiévale. Toutes ces abeilles, modèle intemporel de tous les projets humains les plus divers, de toutes les idéologies. Elles étaient au centre. Et puis une nuée de fourmis ailées est venu envahir mon salon, et après leur départ je me suis mis à songer aux sauterelles et aux scarabées – tous ces scarabées – et puis aux trichoptères, aux cousins, aux drosophiles, aux œstres, aux libellules, aux mouches domestiques, et à toutes les autres sortes de mouches. Et puis, de proche en proche, je suis tombé sur des grillons champêtres, des taupe-grillons (courtilières), des grillons de la famille des Stenopelmatidae (…). Puis j’ai découvert les sauterelles, me suis souvenu des pucerons sur les rosiers de Californie et des guêpes de l’été qui se noyaient dans les pots de confiture remplis d’eau, et des termites, et des frelons, et des perce-oreilles, et des scorpions, des coccinelles, des mantes-religieuses vendues séchées et empaquetées dans des magasins de jardinage »  .

De ces insectes là, et d’autres encore, il sera en effet question dans Insectopédie, y compris de ceux que la littérature nous a légués, tel le grillo parlante de Carlo Colllodi, personnage mineur du conte Pinocchio que les studios Walt Disney ont transformé en Jiminy Cricket  , sans oublier les insectes auxquels l’histoire naturelle, l’éthologie et la philosophie ont conféré un certain lustre, tels le Sphex Ammophile de Fabre et Bergson, la tique de von Uexküll, l’abeille de Heidegger, la guêpe-orchidée de Deleuze et Guattari, dans une tentative désespérée de recensement du monde naturel qui ne veut rien laisser dans l’ombre pour mieux en célébrer toute la beauté. « Stop, arrêtez-vous » , commande Hugh Raffles. « Si vous êtes chez vous, allez à la fenêtre, ouvrez-la et regardez vers le ciel. (…) D’autres mondes existent autour de nous. Trop souvent, nous les traversons sans nous en rendre compte, regardant comme si nous étions aveugles, écoutant comme si nous étions sourds, palpant comme si nous étions insensibles, restreints par les limites de nos sens, la banalité de nos imaginations, l’inertie de nos certitudes ptoléméennes »  .

Comme il était prévisible, il est bien sûr impossible de rendre justice, dans les limites d'un compte rendu, à la richesse peu commune du livre de Hugh Raffles. Il faut lire le chapitre fascinant sur la cohérence historique entre le Génocide et la politique du Troisième Reich d’éradication des poux, celui dédié au travail de l’artiste allemande Cornelia Hesse-Honegger qui a peint de manière très réaliste des insectes présentant des déformations anatomiques qu’elle a collectés sur des sites irradiés (Three Mile Island, Tchernobyl, La Hague, etc.), les chapitres ahurissants sur les combats de grillons au Japon, sur l’homosexualité animale et les crush freaks (sorte de films d’horreur où l’on voit des individus écraser pieds nus toutes sortes d’insectes), il faut lire le bel hommage rendu aux figures marquantes  de l’entomologie, de Hoefnagel à Karl von Frisch, en passant par Thomas Moffett, Aldrovendi, Michelet et Jean-Henri Fabre, et admirer le dossier iconographique riche de plus de plus de quatre cent images. Insectopédie est un livre captivant à lire toutes affaires cessantes.            
     
 

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