Société

Précaire ! : Nouvelles édifiantes

Couverture ouvrage

Mustapha Belhocine
Agone , 140 pages

Histoire d’un « précaire »
[vendredi 18 mars 2016]


 Et si la littérature s’engageait plus que la sociologie ?

Mustapha Belhocine raconte sa vie de précaire, cette « succession chaotique d’emplois à plein temps qui ont accompagné sa formation d’apprenti sociologue » dans ce que l’éditeur qualifie de « textes reliés », une collection, « Cent mille signes », « conçue pour redonner ses lettres de noblesse à la brochure, au livret, à l’opuscule » dans un monde où l’écrit est toujours plus recouvert par des « images à courte vue ». Ce livre est une « révision littéraire » de ce qui fut son mémoire de sociologie.

 

Un texte littéraire : les limites de la sociologie.

Au détour d’un paragraphe, Mustapha Belhocine fait référence à Gérard Mauger, sociologue, dont il se fait une joie, au milieu de ses déambulations entre Pôle Emploi et de candidatures auprès d’entreprises en quête de main d’œuvre aux profils soumis, de suivre le Séminaire. Qui est Gérard Mauger ? Un sociologue qui en appelle à la pratique de terrain. On ne peut ressaisir qu’une partie du sens de ce livre sur la précarité, si on le réduit à une simple compilation d’anecdotes, sans y voir aussi une réflexion sur la méthode sociologique et ses limites. « De terrain » ne signifie pas déployer l’art du camouflage, écrit Gérard Mauger dans un article publié dans la revue Genèses, « Enquêter en milieu populaire ».  :

« À la limite, l'enquêteur, comme les "taupes" des services secrets, se forge méthodiquement une fausse identité, un curriculum vitae satisfaisant, une apparence physique adéquate, apprend à imiter l'accent indigène, etc. On connaît l'expérience de J. H. Griffin , romancier américain métamorphosé en Noir pendant six semaines dans le sud des États-Unis à la fin des années 1950 ou, plus récemment, celle de G. Wallraff , déguisé pendant plusieurs mois en ouvrier turc en RFA. Mais, alors que la métamorphose de J. H. Griffin devait, disait-il, lui permettre de "mener pendant six semaines la vie authentique des hommes de couleur", le masque de G. Wallraff lui était  "indispensable pour percer à jour les masques et les ruses d'une société habile à les dissimuler" : "J'étais le fou auquel on dit la vérité sans fard. Je sais bien que je n'étais pas vraiment un Turc. Simplement, on doit se travestir pour démasquer la société, on doit tromper son monde et se déguiser pour découvrir la vérité. Je ne sais toujours pas comment un immigré digère les humiliations quotidiennes, l'hostilité, la haine auxquelles il doit faire face. Mais, maintenant, je sais de quoi est fait ce qu'il doit supporter, je sais jusqu'où peut aller le mépris des hommes dans ce pays". C'est dire qu'un même dispositif peut être au principe de la découverte (si, comme dans le cas de G. Wallraff, il s'agit d'observer in situ attitudes et comportements à l'égard d'un ouvrier turc) ou de l'erreur du mystificateur mystifié (si, comme dans le cas de J. H. Griffin, il s'agit d'observer "de l'intérieur" "la vie d'un Noir"). »

Cependant la sociologie se perd à la recherche d’une « neutralisation » du sujet qui enquête. Sa subjectivité, il ne parvient pas à la tenir à l’écart. C’est pourquoi le choix de la littérature offre une meilleure solution pour Mustapha Belhocine.

 

La sociologie doit se faire polémique et engagement

Certes, Mustapha Belhocine ne pratique pas l’art du camouflage, bien au contraire, mais il lui faut sortir de la réduction du « je » de son texte à un simple témoignage, une expérience personnelle et privée. Il se qualifie « de petit soldat réfractaire de l’armée du capital ». À la neutralisation, il répond par l’engagement, la prise de position. Si la sociologie est un sport de combat, comme la définissait Bourdieu, il devrait en aller de même pour le sociologue. Plus qu’un témoin de son époque, il est celui qui doit participer aux changements de son époque. Engagement sur le terrain, engagement polémique de l’écriture, au sens où la polémique est un état de guerre au sein du discours. C’est parce que la sociologie souffre de ces handicaps liés à la crainte de la subjectivité du regard – ce qui est propre à toutes les sciences humaines – que Mustapha Belhocine prend le parti de la littérature, qui pose autrement la question du sujet en s’y enracinant.

 

Le support de la littérature et des récits ouvrant à l’imaginaire.

Ce texte appartient au genre des « nouvelles édifiantes » comme le dit le sous-titre, à la façon des récits picaresques. On pense à Don Quichotte se battant contre les moulins à vent, rôle endossé ici par le « petit soldat réfractaire de l’armée du capital ». L’expression est reprise à Marx, qui indique par « l’armée du capital » ces chômeurs –  qu’il définit aussi  « soupape de sécurité du capital » – qui font le jeu des entreprises par peur de ne pas trouver de travail.

Le choix des « nouvelles édifiantes picaresques » est ainsi bien plus qu’une boutade ou un effet humoristique. C’est un genre littéraire qui précède le roman social et historique tel que Balzac le définira, comme devant se mettre au service de la peinture humaine. À la différence de Balzac décrivant le drame et l’ascension de la petite bourgeoisie, la nouvelle picaresque a des personnages aux origines sociales modestes et son récit est proche de la vie quotidienne des lecteurs. Selon Bourdieu –  et c’est ce qu’applique ici Mustapha Belhocine –  les classes sociales ont des habitus, des valeurs qui leur sont propres. À ce titre, le récit qui éveille les images, et la thématique qui renvoie à l’exploitation des « précaires » ne sont pas inopérants sur des lecteurs supposés être ces mêmes précaires. Le monde ouvrier, terme qui a disparu du langage commun et se donne sous une forme euphémisée, ont peu de temps à consacrer à la lecture. Le choix des nouvelles est dès lors destiné à ceux qui ont un temps qui ne leur appartient pas.

Le parti-pris – car ce livre n’a aucune prétention naïve – est de partir du vécu du lecteur. Élever l’esprit du lecteur sans le transporter dans un monde autre que le sien, sans pour autant l’y enfermer, tel est le sens et le but de ce livre. Ce lecteur c’est d’abord le précaire, celui que l’on ne désigne plus comme ouvrier. Faire revivre une culture ouvrière, tel est le projet de l’auteur de ce livre, seule arme dont il dispose vraiment, comme il l’écrit à un moment, lorsqu’il s’oppose à la directrice matriarcale de Domina. Redonner vie à une culture intelligente de l’imaginaire, pour rendre vie à l’engagement et au combat, même si l’on est seul, tel Don Quichotte se battant contre les Moulins à vent.

Ce qui a toujours fait la force du capitalisme c’est cette armée des indigents qui n’a pas toujours conscience de son appartenance au prolétariat, et se soumet pour parvenir simplement et cruellement à satisfaire ses besoins élémentaires. La plupart de ces indigents sont des immigrés constate Mustapha Belhocine. Son propre père était balayeur. Lui-même se trouve dans la même situation. Il le dit non sans quelque amertume, soulignant ainsi l’intégration inopérante du modèle français. Les précaires n’ont pas la maîtrise de la langue.

Les luttes syndicales sont quasi-inexistantes du fait de la destruction de la solidarité par des pratiques d’intimidation ou de séduction dressant les cultures les unes contre les autres. C’est pourquoi ce livre est aussi à lire comme une déclaration de guerre au capitalisme, même si elle se donne comme perdue d’avance. La sociologie, pour avoir du sens, doit se faire combat, pas seulement sport de combat. Le « je » s’engage, prend position, et devient une sorte de « je » universel au service du juste, même s’il se heurte à l’absurdité des situations. Faire imaginer et vivre l’absurdité du capitalisme, tel est le projet de l’auteur.

 

Les divers visages du capitalisme.

Mustapha Belhocine nous promène de Pôle Emploi à ses rendez-vous où tests, QCM, questions de culture générale s’enchaînent pour décrocher un emploi. On découvre le staff de Mickey, la pseudo-égalité avec les « boss », l’infantilisation de la formation et la réalité crue de l’envers du décor. Chez Disney, il doit balayer en silence le moindre grain de pop-corn. Injonction lui est faite de se taire. Se rapprocher des clients ou de ses collègues est sanctionné, rendant ainsi impossible toute velléité de contestation. Disney contrôle tout…jusqu’aux poils sur le menton. Certains emplois réduisent les hommes et les femmes à l’état animal. Cet esclavagisme et la défiguration de l’humain nous renvoient aux pires moments du XIXe siècle. Contrôle, surveillance, réduction des besoins vitaux au minimum, c’est ce qu’il découvre dans ces hangars dissimulant des conditions de travail insupportables. Ce n’est guère mieux du côté des entreprises fondées sur le matriarcat où la « bienveillance » posée comme principe se renverse très vite en son contraire quand il est renvoyé sans autre lettre de procès. Pas besoin de lire Bourdieu pour comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule jeunesse. Univers carcéral et sanctions absurdes contre les fortes têtes comme à Roissy où le rêve d’évasion prend très vite une autre tournure. Puis le final : son recrutement à Pôle emploi où il doit gérer les flux, surtout les flux des mécontents ou de ceux qui n’y comprennent rien. Et là encore le renvoi, l’absurdité de l’administration.

La littérature picaresque se met au service d’un imaginaire de l’absurde. Histoire de dire, de comprendre….

 

 

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