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Société

School Shooting La violence à l'ère de YouTube

Couverture ouvrage

Nathalie Paton
Maison des sciences de l’Homme (MSH) , 224 pages

NATION ? – Entretien avec Nathalie Paton
[lundi 28 mars 2016]


Chaque semaine dans « Nation ? (chronique) », Maryse Emel présente des essais ou des œuvres, des intellectuels ou des artistes qui nous permettent de repenser nos manières de vivre ensemble au XXIe s

 Cette semaine elle s'entretient avec Nathalie Paton, auteure de School Shooting, sur la violence qui envahit notre société, et ce qui y contribue. 

 

Quand la violence remplace le conflit

C’est  vrai que lorsqu’on lit le titre de son livre, School Shooting, paru aux éditions de la MSH en 2015, on se croit aux États Unis, du côté de Colombine, et on est loin de comprendre immédiatement que Nathalie Paton  met en place une réflexion sur la violence. 

 

Nonfiction.fr : Votre livre traite de la violence. Que pensez-vous des discours sur la violence ? Ne risquent-ils pas d’alimenter la tentation sécuritaire ? 

Nathalie Paton : Notre époque est violente même si dans les faits elle l’est moins qu’au cours des siècles précédents. Les travaux des historiens tels Patrick Chesnais   montrent en effet que notre perception des phénomènes violents se serait affinée, ce qui contribuerait à en accentuer la présence. À force de fuir les conflits d’idées, à force d’imposer des idéaux sociaux qui ne régulent plus aucune action politique, la jeunesse française ou celle des États Unis va mal.
 

Nonfiction.fr : Dans votre livre vous partez de l’analyse empirique des fusillades aux États Unis, pour ensuite élargir votre propos à la jeunesse française et à une réflexion sur la violence de façon plus générale. On n’a pas vraiment compris cette dimension de votre analyse. Les gens ont vu un titre anglais et n’ont pas vraiment cherché plus loin.

Nathalie Paton : Je ne peux échapper à cette sorte d’ethnocentrisme patriotique français , malgré toutes mes bonnes intentions et bien que je ne demeure pas dans le microcosme de l’analyse française. Pas facile de sortir, tout en s’en défendant, des ornières du patriotisme, même chez les chercheurs, ou encore dans la presse. Le journal Le Monde n’a pas voulu rendre compte de mon livre car selon lui c’était inintéressant pour les lecteurs. Pourquoi ? Parce que le titre était en anglais et selon un raisonnement imparable, ce qui est écrit en anglais ne peut traiter que de sujets anglais. C’est comme pour la double nationalité. On a du mal à concevoir que l’individu soit parcouru par différents courants culturels parfois antinomiques. Mais c’est cela vivre ! Je prends un exemple. Les américains sont focalisés sur la question de la liberté. Les français au contraire privilégient l’égalité. Dès lors on accepte l’état d’urgence, la modification de la Constitution sans sourciller, ou presque. Tocqueville explique cela très bien dans La démocratie en Amérique. Le culte de l’égalité mène à l’égalitarisme et à une forme de tyrannie démocratique, la tyrannie de la majorité qui en France s'exprime sous les signes du souhait de vouloir gommer les différences au dépens des singularités. Opposée à la liberté, l’égalité se voit chérie, au point de perdre la première. C’est vrai que devant le tyran nous sommes tous égaux… Autre exemple : la communauté. Impossible d’en parler en France sans déclencher de vives polémiques. À force de se fixer sur le communautarisme, on ne voit plus que cela. Or la communauté est un concept moins rigide. On choisit ses appartenances. On peut toujours sortir de la communauté. En bref, on n’a pas des affinités avec tout le monde. Le jour d’ailleurs où on m’imposera de choisir une seule nationalité, je quitte la France.

 

Nonfiction.fr : Votre livre ne traite pas que de la question  des fusillades devant ou à l’intérieur des écoles américaines. Il ne se réduit pas à ce qui en soi n’apporterait que peu de lumières sur la question de la violence. Le sous-titre de l’ouvrage  à ce propos est plus éclairant : « la violence à l’ère de Youtube ». Mais là encore il faut se garder de réduire le sens de l’ouvrage à une simple réflexion sur les réseaux sociaux.

Nathalie Paton : Le Monde Diplomatique a rendu compte de mon livre en s’en tenant à la quatrième de couverture. Sans lire le livre, comment comprendre que ce qui motive ma recherche est le déplacement, les déplacements qui s’opèrent dans la société ? La société n’est pas une entité close. Ce n’est pas une structure fermée. Sans renoncer aux apports des démarches sociologiques ou philosophiques du passé, il faut là aussi opérer un déplacement. Les modèles que l’on a construits pour rendre compte du réel social dans les années soixante-dix sont à repenser. La nouveauté depuis les années quatre-vingt-dix tient à une modification des rapports sociaux. Il y a une réalité technique qui s’impose : celle du réseau. Si l’homme fait la technique, il ne faut pas oublier que la technique fait l’homme. Vieil héritage des travaux anthropologiques. Il y a dans la société cohabitation de deux modèles conflictuels : un modèle hiérarchique qui sépare et un modèle horizontal, qui égalise. Or notre société n’a de cesse de produire du consensus. Les conflits ne sont pas pris en charge par une parole publique. Cela aboutit à la violence.  On se déplace là encore de l’horizon du débat à celui de la violence guerrière.

 

Si son livre, School Shooting, commence par une analyse empirique des fusillades aux États Unis, le projet de Nathalie Paton est de comprendre cette violence en France et ailleurs, et surtout ce qui y contribue.

 

Nonfiction.fr : L’école n'est-elle pas au cœur de votre réflexion ? 

Nathalie Paton :  L’école est une institution qui collabore à une meilleure compréhension de la crise parce qu’elle cristallise toutes les tensions. Comment peut-elle encore tenir avec un modèle exigeant indiscutable, qui en cela résiste, et une jeunesse lui opposant une autre résistance, parce qu’elle pressent que, plutôt que de reproduction sociale, il vaut mieux parler de société en train de se faire ? Car il y a une mobilité sociale qui échappe à l’Education Nationale, peut-être parce que celle-ci s'enferme dans l’idée de nation. Je le répète nous vivons à l’ère des réseaux, pas à l’ère de la découverte du livre. Résistance contre résistance, cela déclenche la violence. Les conflits d’idées ne sont pas pris en compte, alors, à trop jouer avec le feu, certains le mettent.

 

Nonfiction.fr : On vous sent enthousiaste,  portée par des analyses  indissociables de vos engagements, lasse de cette croyance au progrès héritée des Lumières. Vous en avez assez aussi de certains mots. C’est le cas de celui de banlieue.

Nathalie Paton : Dans les années quatre-vingt-dix il y a eu une sorte de déplacement sur lequel on n’insiste pas assez. De politique et idéologique, les discours ont glissé. On a commencé à s’en prendre à une fraction de la jeunesse, que l’on a enfermée dans la catégorie « banlieue ». Aujourd’hui il y a un nouveau déplacement : de banlieue on est passé à « terroristes ». Stigmatisation redoutable. Ce qui est inquiétant aussi c’est cet enfermement dans les certitudes. Vous ne cessez d’entendre parler des valeurs de la République. Mais quelles sont-elles ? Où se cachent-elles ? C’est ce qu’on pourrait appeler un « universel abstrait », sans contenu autre  que la certitude de ses propres convictions. L’État français en appelle à une (con)fusion citoyenne, sous couvert de mise à l’écart de ceux dont on ne veut pas. Qui sont ces « français, françaises » ? N’est-il pas temps de sortir du mythe patriotique pour apprendre à voir ?  J’ai envie d’aller du côté de l’Asie, éprouver d’autres données empiriques. Il n’y a pas que la démocratie participative pour vivre ensemble.

 

Nonfiction.fr : Qu’est-ce qui pose problème dans la démocratie participative ?

Nathalie Paton : Cette démocratie est un leurre, un cache misère. On nous somme de participer. On nous dit de cultiver notre individualité. Certains jeunes le prennent à la lettre, dans un jeu obscur, cet obscur côté de la force. Ils participent à la destruction de ce qui a perdu ses fondations. Ce sont des jeunes lambda, des quidams, sans casier, sans antécédents. Eh oui, c’est cela les tueurs devant les écoles ou encore ceux qui s’enrôlent pour devenir terroristes. La stigmatisation n’a jamais été une preuve d’intelligence. On joue à nous faire peur, nous angoisser. Tout cela a un relent des années trente. C’est ce que certains analystes disent. Mais je ne suis pas d’accord à cent pour cent. Ce qui ressort de tout cela c’est le renoncement à une liberté qui puisse nous permettre d’inventer notre vie. 

À ce propos il y a un film que j’aime, un film pour dire en image cette invention de vivre. Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Alors que l’humanité est menacée par l’effondrement des écosystèmes, Cyril, Mélanie, Alexandre, Laurent, Raphäel et Antoine, tous trentenaires, partent explorer le monde en quête de solutions capables de sauver leurs enfants et, à travers eux, la nouvelle génération. A partir des expériences les plus abouties dans tous les domaines (agriculture, énergie, habitat, économie, éducation, démocratie...), ils vont tenter de reconstituer le puzzle qui permettra de construire une autre histoire de l’avenir.

Alors, inventons l’avenir…

 

À lire aussi sur nonfiction.fr : 

Une lecture de School Schooting, par Maryse Emel

 

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