Un livre manifeste, tant sur le fond que sur la forme, à propos du rôle social de l'histoire et de l'historien.

Joseph Morsel, maître de conférences en histoire médiévale à l’université Paris-I, publie sur Internet un livre efficace sur le rôle social de l’historien, en particulier de l’historien médiéviste, à une époque où "même les étudiants d’Histoire s’interrogent" : L’histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat.

La question de la légitimité de l’historien dans la société, plus prosaïquement de son utilité - très souvent réduite à son rôle économique - est une question qui ne cesse de préoccuper la profession (voir la petite bibliographie indicative en fin d’article). Comme le titre de Joseph Morsel le suggère, qui se réfère à la phrase de Pierre Bourdieu sur la sociologie, le problème ne concerne pas uniquement le champ historien : les sciences humaines dans leur ensemble, voire le monde de la recherche en général, se sentent menacés, attaqués, sommés de justifier leur existence. Sport de combat en tout cas que l’histoire, puisqu’il n’est pas rare d’entendre, "À quoi ça sert ?", voire de manière plus désespérante, "Tout ça, c’est du passé"  

Joseph Morsel organise son ouvrage en deux parties, qui montrent toutes deux le caractère fondamental de l’Histoire (médiévale) sous des angles différents. La première, appelée "L’histoire du Moyen Âge, c’est fondamental pour nous", mêle historiographie, réflexion sur le métier d’historien et sur le rapport de notre société au Moyen Âge, biaisé, idéalisé et caricaturé. Morsel diagnostique même une nouvelle maladie actuelle : la "médiévalgie", volonté de retour à "un monde que nous avons perdu", signe du déclin dangereux du rationalisme dans notre société, et basée sur une fausse idée du Moyen Âge, héritée du XIXe siècle et de l’entre-deux-guerres . Le problème n’est donc pas que la période médiévale n’intéresse pas, bien au contraire, mais plutôt qu’elle demeure totalement méconnue et que les travaux scientifiques peinent à imposer, malgré les succès éditoriaux de Georges Duby ou de Jacques Le Goff notamment, une image renouvelée du Moyen Âge. La nostalgie du passé (pas seulement du Moyen Âge d’ailleurs) et son évocation dans les discours politiques, vont par exemple généralement de pair avec une forme de renoncement au progrès social et aux transformations de la société. C’est pourquoi étudier sérieusement le Moyen Âge est, nous dit Morsel, un formidable "laboratoire", non seulement pour comprendre les changements sociaux, mais aussi, plus généralement, pour éviter les caricatures et les simplifications .

Joseph Morsel montre ainsi que l’historien n’est et ne doit être en aucun cas une machine à évoquer le passé, qui répondrait aux besoins d’exotisme folklorique ou aux mémoires locales et identitaires en quête de respectabilité. Si les enseignants et les chercheurs spécialistes de la discipline historique étudient le passé, ce n’est nullement par amour pour lui, mais bien parce que le passé est un moyen de comprendre le monde social, de comprendre le fonctionnement des sociétés, avec une distance et des documents qui permettent un regard critique. Un passé mythifié, idéalisé par l’historien, est forcément suspect de travestissement.

L’auteur rappelle également que si l’histoire médiévale est un sport de combat, elle a ses armes. Aux techniques historiques classiques et requises pour l’historien, en l’occurrence la connaissance - du moins pour la lecture - de plusieurs langues, vivantes ou mortes, des techniques de paléographie, de codicologie, d’archéologie, de statistique, est venue s’ajouter l’utilisation désormais nécessaire d’Internet. Joseph Morsel consacre une partie de son livre au nouvel outil, qui réclame l’apprentissage aujourd’hui de moyens de sélection dans la masse des informations disponibles, de données fiables, vérifiables et reconnues .

La seconde partie, "L’histoire du Moyen Âge, ça a été fondamental pour nous" propose un essai historique sur le rôle de la société médiévale dans les transformations de l’Occident. Morsel y fait conjointement une analyse des structures de la parenté à l’époque médiévale et une étude de la notion d’espace social. L’historien avance ainsi deux concepts, celui de "déparentalisation" et, de manière contiguë, celui de "spatialisation" du social, processus à l’œuvre durant la période médiévale, qui contribuent à donner le pouvoir aux hommes de culture et de savoir (les clercs ou litterati), qui organisent normes, règles et institutions. Les rapports de parenté au Moyen Âge se trouvent en effet soumis "à des logiques sociales extérieures au champ de la parenté : au lieu de déterminer l’ensemble du social, les rapports de parenté sont peu à peu déterminés au sein du social, et notamment instrumentalisés par d’autres logiques et pour d’autres impératifs sociaux" . L’institution ecclésiastique est en cela promotrice d’une "disqualification de la parenté charnelle", au profit d’une "parenté spirituelle", mais aussi au profit des baptêmes et des mariages exogames qui deviennent "le signe et la réalisation de la primauté sociale" de l’Église . Le phénomène, que Morsel voit apparaître au XIe siècle, structure fortement la société occidentale : "l’effacement de la primauté parentélaire (charnelle) dans la structuration sociale et la promotion corrélative de l’institution sociale qui le mettait en œuvre (l’Église) ont abouti à faire converger pouvoir social et pouvoir intellectuel, sous le modèle du clergé qui ne se reproduisait que par une ponction permanente exercée sur le monde laïc qualifié" . La période médiévale contribue par conséquent à l’émergence progressive des modalités d’organisation sociale que nous connaissons, en introduisant en particulier deux éléments fondamentaux que sont, d’une part, le "principe méritocratique", et, d’autre part, l’idée d’une "communauté fondée sur le partage d’un espace" (le phénomène décrit comme une "spatialisation du social"). On peut donc lire L’histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat, à l’issue de cette seconde partie, comme un plaidoyer pour une société de la connaissance et une société de compétences, en particulier de compétences durables et transmises, fondements de la cohésion sociale.

Joseph Morsel nous offre un ouvrage engagé sur lequel on pourrait écrire encore beaucoup. Engagé sur le fond, le livre est un plaidoyer pour le formidable outil de compréhension qu’est la méthode historienne. Engagé sur la forme également, puisque accessible à un très grand nombre de lecteurs via Internet et facile d’accès car l’auteur, enseignant, répond de manière claire aux préoccupations de ses élèves. On ne peut qu’espérer que L’histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat soit lu : comprendre les changements sociaux, comprendre les principes qui fondent l’organisation de nos sociétés, comprendre également le rôle du savoir dans la structuration du monde social sont autant d’enjeux que l’histoire du Moyen Âge permet d’appréhender. Le livre de Joseph Morsel défend ainsi non seulement la discipline historique, mais aussi, et de manière plus générale, les sciences humaines et la recherche dans son ensemble. Un sport de combat tout à fait actuel.


* À lire également sur nonfiction.fr : La critique du livre de Christophe Prochasson, L'empire des émotions. L'historien dans la mêlée (Démopolis).

* Écouter l’entretien de Joseph Morsel avec Emmanuel Laurentin, dans l’émission de France Culture "La Fabrique de l’histoire du 25 février 2008".


* Petite bibliographie sur le métier d’historien :  




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Crédit photo : Ivan Paganacci / Flickr.com