NATION ? – le soufisme, avec Alberto Fabio Ambrosio, dominicain
[lundi 29 février 2016]



Chaque semaine dans « Nation ? (chronique) », Maryse Emel présente des essais ou des œuvres, des intellectuels ou des artistes qui nous permettent de repenser nos manières de vivre ensemble au XXIe siècle. Cette semaine elle présente le soufisme :  une voix/voie de dialogue entre l’islam et la chrétienté ?

 

« Si mon serviteur s’approche de Moi d’une coudée, moi je m’approche de lui d’un empan. S’il se rapproche de Moi d’un empan, je me rapproche de lui d’une brasse ». Hadith qodsi   

Pour être le prochain de son lecteur, Alberto Fabio Ambrosio met en place dans cet ouvrage, Quand les soufis parlent aux chrétiens, plusieurs types de discours qui contribuent à ne l’enfermer dans aucun genre et rendre ainsi possible un véritable dialogue. Tour à tour récit personnel, travail sur la langue, réflexion historique et discours religieux, poétique, ce livre cherche à s’adresser au plus grand nombre. Le grand usage des images dans le discours donne à réfléchir le fait que ce livre n’est pas destiné aux spécialistes, mais à tous ceux qui s’interrogent sur le vivre-ensemble des monothéismes, et en particulier celui de l’islam et du christianisme. L'auteur choisit la voie du soufisme, courant mystique de l'islam, pour esquisser les traits d'un dialogue interreligieux possible. Ce livre se présente comme engagement religieux et réflexion qui dépasse le cadre religieux. Il s’adresse au croyant aussi bien qu’à l’incroyant. 

 

2003 ou l’année de la poussière

C’était en 2003. Alberto Fabio Ambrosio, dominicain, professeur spécialiste reconnu de l’histoire du soufisme turc, s’installe à Istambul. Le jour de son arrivée il est salué par une série d’attentats qui annoncent le début de la guerre. Le quartier où il se trouve alors est spécialisé en verrerie. Il échappe miraculeusement comme il l’écrit, à ces particules de poussière de verre. « Ce livre est une réponse à la poussière qui s’est posée sur mon cou le jour de la Saint Albert d’il y a douze ans. Ici ma réponse est faite de poussière, mais pas n’importe laquelle : elle provient d’un vitrail d’église [ …] Poussière de mort contre poussière de vie : je mise sur la deuxième »  écrit-il en introduction. Ce livre est un manifeste pour un islam prochain. La poussière de vie peut « représenter les hommes ivres de sagesse, les fous de Dieu, les amis de l’Aimé, qui sont les soufis.  ». La poussière ici est faite de l’encre grâce à laquelle Alberto Fabio Ambrosio rédige son manifeste.

 

Pour un dialogue entre religions.

Il n’est pas de chemins directs pour comprendre le rapport entre islam et chrétienté. L’auteur recourt à des procédés d’analyse du discours – étymologie, linguistique. Il ne prétend nullement trouver « le » sens, mais un sens raisonnable qui engage les religions au dialogue. Toute proportion gardée, ce texte est une poursuite d’un débat engagé il y a plusieurs siècles entre Saint Thomas d’Aquin, Maïmonide et Averroès.  Toute proportion gardée, certainement, car le contexte est différent et les questions aussi. Cependant le rapport de la raison à la foi est toujours d’actualité. Le dialogue entre religions aussi : il est sans cesse à rejouer. Comprendre et connaître, voilà la fin visée. Le risque c’est de mesurer la religion autre, à l’aune de la sienne. L’autre de sa propre religion doit d’abord être accueilli en silence.  

 

Le Bon Samaritain ou la place de la parabole pour comprendre la foi

Qui est ce prochain que chacun se targue d’aimer ? La parabole du bon samaritain est éclairante à propos de la relation entre l’islam et la chrétienté. Les paraboles sont ce qu’il y a de plus difficile à comprendre comme genre littéraire : ni récit historique ni précepte moral direct comme en regorge le Coran. Alberto Fabio Ambrosio en propose un décryptage.  Celui qui est au sol, maltraité, c’est – au-delà de tout discours moralisateur – ce qui se passe aujourd’hui : l’islam malade des actions qui se passent en son nom.  Nulle velléité de supériorité ici. Tout au contraire, le prochain n’est pas celui qui est à terre. C’est moi, « celui qui rencontre le pauvre homme meurtri »  .  Ce « moi » c’est le Chrétien, si on prête attention à ce que dit L’Évangile selon Saint Luc. Ainsi est sauvée – affirme Alberto Fabio Ambrosio – l’égalité entre les religions, sous ces deux conditions : un christianisme qui se déclare « le prochain » et un islam qui accepte le besoin de l’autre.  Le soufisme, entendu non comme substitut de l’islam mais comme expression des aspirations les plus profondes de l’islam,  est aussi un bon Samaritain « qui peut se pencher sur l’islam à moitié mort d’une orthodoxie asphyxiante »  , s’en faire le prochain.  Mais, insiste Alberto Fabio Ambrosio, se pencher ne veut pas dire aider de façon paternaliste.

 

La grammaire, une autre approche

La langue n’est pas qu’un moyen : elle est civilisation. Examiner les mots et les grammaires nous fait ainsi ressaisir l’être d’un groupe. « Prochain » renvoie étymologiquement à « proche » et « futur ». Asymptotiquement,  les deux religions – chrétienne et musulmane – se rejoignent pour se rencontrer aux temps eschatologiques, rajoute Alberto Fabio Ambrosio, en précisant  qu’il affirme cela « au risque de choquer ».  Se rapprocher ne veut pas dire s’absorber l’une dans l’autre. Elles ont chacune leur singularité. Ce souci d’approche n’est pas non plus de l’ordre de la soumission. Ce qui est au cœur de la croyance musulmane, chez ceux qui ne sont pas conservateurs et qui questionnent la Révélation, c’est l’amitié entre croyants, un amour très sensible de Dieu qui se traduit par la récitation de l’arabe coranique. « Quelque chose de viscéral se cache derrière une langue que l’on ne peut pas maîtriser tout à fait et qui renvoie à une autre Source »   . Cette langue au service de l’unité de la foi a une diversité de pluriels grammaticaux, donnant naissance à une civilisation plurielle. Si le turc et le persan ont un pluriel plus simple, il n’en demeure pas moins qu’on en fait grand usage. Ceci permet de comprendre la tension au sein cette religion entre le désir d’unité parfaite à l’image du Dieu un et unique et la pluralité de ses interprétations.

 

Approcher le mysticisme poétique des soufis.

Entre le IXe et Xe siècle, les conflits entre soufis et docteurs de la loi sont violents. Beaucoup y trouvent la mort. L’idée d’une union avec Dieu est fortement condamnée. Ce sera avec Abu Hâmid al-Ghazâli que le soufisme se voit recevoir ses lettres de noblesse au sein de la théologie officielle de l’islam. C’est par les récits de soufis qu’Alberto Fabio Ambrosio présente cet engagement mystique où il s’agit de se dissoudre, de « mourir », c’est-à-dire que « le soufi est quelqu’un qui n’existe pas. Etre soufi se résume à ce que le Réel te fasse mourir à toi-même et te fasse revivre par Lui. »   Dans les Dits de Bistami  on peut lire :

« Quelqu’un frappa chez Abû Yazid – Qui demandes-tu ? – Abû Yazid. – Pars, prends garde ! Il n’y a que Dieu dans cette maison. »

Disparition du « je » et de soi, disparition en Dieu que le père dominicain qualifie de « monothéisme radical ». La poésie semble au plus près de la transcription de cette façon de vivre. Religion mystique dont l’expérience se rattache à la parole et à sa transmission transcrite et littéraire : le soufisme ici c’est « être avec Dieu en Dieu et pour Dieu en ce monde »  avec les mots de la littérature.

 

Le christianisme, prochain de l’islam.

Cette affirmation est loin d’aller de soi, tant les religions refusent toute influence extérieure.

Le soufisme, comme le dit Alberto Fabio Ambrosio, est prêt à « absorber » l’autre « tout en le laissant être ce qu’il est ».  Il y a aussi des textes soufis qui affirment que les autres religions seraient « autant de branches rattachées à un même tronc »   ; Les vers du soufi Hallaj  le disent clairement :

« Oui, va-t’en prévenir mes amis que je me suis embarqué pour la haute mer, et que ma barque se brise !

C’est dans l’instance suprême de la Croix que je mourrai ! je ne veux plus aller ni à la Mecque, ni à Médine »  .

C’est par ces textes que se met en place la proximité du christianisme et du soufisme. Nullement par des injonctions moralisatrices.

 

Dialogue proche entre les textes

Il ne s’agit pas de « fabriquer » des Saints, dont l’étymologie nous renvoie d’ailleurs à la séparation. Bien plutôt des hommes et des femmes « proches de »…Une autre façon de rejeter un terme que ce livre de Alberto Fabio Ambrosio n’énonce pas : celui de tolérance. La question  n’est pas morale, mais de l’ordre de la grammaire. Apprendre à lire pour devenir le prochain.

En hommage à Abdelwahab Meddeb, cité par Alberto Fabio Ambrosio  .

 

 

Quand les soufi parlent aux chrétiens

Alberto Fabio Ambrosio

Bayard 2016

233 pages, 17 euros

 

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1 commentaire

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François Carmignola

07/03/16 22:34
Ce qu'il y a de remarquable dans la tolérance c'est qu'elle est asymétrique. Dans les rapports christianisme/islam on se demande ce que chacun abandonne pour tolérer l'autre ou pour se faire tolérer par l'autre...
Simplement on remarquera que si il faut au minimum le soufisme pour rapprocher islam et chrétienté et on comprends bien pourquoi, il faut aussi ajouter que la question de la divinité du christ reste un épouvantable blasphème pour les musulmans et que l'écriture divine d'un livre incréé en est un autre pour les chrétiens.

A partir de là, on pourrait bien en déduire que les deux dieux n'ont rien à voir. C'est l'un des chemins à suivre pour se mieux tolérer.
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