L'habitant temporaire, Petit atlas des mondes intérieurs.

Couverture ouvrage

Thomas Batzenschlager
Lemieux Éditeur , 223 pages

NATION ? – avec Thomas Batzenschlager, architecte
[lundi 22 février 2016]


Cette semaine Maryse Emel interroge le sens de l'habitat.

Chaque semaine dans « Nation ? (chronique) », Maryse Emel présente des essais ou des œuvres, des intellectuels ou des artistes qui nous permettent de repenser nos manières de vivre ensemble au XXIe siècle.

 

Un architecte dessine des plans géométriques. Puis il en assure la construction. Œuvres variées que ses créations : monuments à la gloire de l’Etat, bâtiments fonctionnels, habitations. Il est celui qui façonne et ordonne le paysage à l’aide de matériaux divers : bois, pierre, béton…Ses œuvres vivent et portent les traces du temps. Le temps de l’événement  historique y côtoie le temps de la végétation, le temps monumental, celui de la contingence climatique, la fragilité, la puissance et la gloire. Toute œuvre architecturale se révèle travail, savoir technique et géométrique porteur de sens, cependant, elle ne décide pas de l’habitation du lieu. C’est l’habitant qui décide de son intérieur. Mais réfléchit-il à ce qui lui paraît habituel ? La décision d’interroger le quotidien ne va pas de soi. C’est le projet du livre de Thomas Batzenschlager, L’habitant temporaire, Petit atlas des mondes intérieurs : « Il s’agit de raconter une expérience, brève et intense : la découverte de vingt espaces intérieurs, dans vingt villes du monde, une collection de récits et d’illustrations qui engagent un dialogue entre les mots et les images pour donner vie aux espaces présentés à travers la lecture ».   Proche des analyses de Günther Anders, Thomas Batzenschlager voit dans l’autonomisation de la technique une suite de catastrophes. L’expérience qu’il présente ici, tente de montrer comment l’homme peut, grâce à l’architecture et sa propre inventivité, inventer un monde à sa mesure, c’est-à-dire libre.

Cette expérience est celle du voyage qui lui permet de rencontrer l’occasion de déployer sa thèse. Voyager c’est d’abord s’éloigner de nos repères quotidiens. C’est se distancier, comme celui qui prend l’avion et se sépare de l’horizontalité des paysages qu’il surplombe. Mais si on est dans l’éloignement, on ne participe plus de ces derniers. L’espace seul a du mal à rendre compte de l’habitation. C’est très paradoxal. Cela a pour conséquence que si l’architecte construit un espace, c’est l’habitant qui le rend humain en l’habitant.

 

Imagination créatrice

 

L’habitat ne prend sens que par un va-et-vient entre géométrie et récit, entre lignes et liberté de l’imagination créatrice de celui qui l’habite. Cela explique la construction du livre voyageant entre  plan, dessin et récit. L’habitat est bien plus que le lieu de satisfaction  de la nécessité, il est œuvre  . De l’ordinaire doit jaillir, en effet, l’extraordinaire, l’inattendu, conclut l’auteur à l’issue d’une expérience shamanique au Chili. De l’espace habité peuvent surgir d’autres espaces imaginés. Habiter l’espace c’est le tordre, le distordre, l’extraire de sa pure fonctionnalité et de ses limites. L’habitant temporaire ne fait que passer, consomme le lieu en y introduisant des choses qui le réifient, ne reste qu’un moment temporaire, un instant bachelardien, alors que l’habitant humain et donc libre ouvre l’espace au monde des objets, à la créativité : « Bien au-delà d’un discours daté sur une poésie de l’espace, la cour des Myrtes de l’Alhambra est aussi le témoignage de quelque chose que l’on a perdu, effacé par l’Histoire car ne lui appartenant pas : l’espace de la liberté où l’Homme n’est autre qu’homme dans l’espace »  . Ce discours daté c’est celui de G. Bachelard.

 

Je me souviens de Georges Pérec, plutôt que La poétique de l’espace de  Gaston Bachelard.

 

Quand on commence à lire L’habitant temporaire, de Thomas Batzenschlager, on y sent la présence de G. Bachelard, même s’il n’est jamais cité en tant que tel, seulement très allusivement évoqué. C’est une autre poétique de l’espace que celle de G. Bachelard. Celui-ci en effet est à l’opposé de la position de l’auteur qui rejoint au contraire celle de Günther Anders, à qui il a consacré son mémoire de Master en 2010. L’homme, selon ce dernier, est perdu dans un monde de choses, dans un univers technique qui s’autonomise et aboutit à la réification de l’homme. Les atrocités du XXe siècle conduiront G. Anders   à repenser l’écriture de la philosophie. Il écrivit ainsi un certain nombre de récits de voyage. On comprend mieux ainsi la démarche de Thomas Batzenschlager. C’est une démarche philosophique qui pense l’espace dans son héritage d’une pensée du tragique de la condition humaine.

Si le ton de l’ouvrage est narratif et poétique dans sa façon de raconter la mémoire des lieux d’habitation, mettant à part, du moins en apparence, dans l’espace du livre, dans un écart-encart, l’espace-plan et désincarné de la géométrie qui définit classiquement le travail de l’architecte, c’est pour mieux l’incarner par le discours du voyageur, faire renaître l’homme. Une sorte de manifeste pour une nouvelle Renaissance. Dessins et perspectives sont des espaces construits selon l’ordre mathématique.  Dans tous les cas il y a des murs, des passages, des portes. Qu’apporte l’habitant ? Il mêle sa mémoire à un refus de l’institution et « réalise son œuvre dans son propre environnement, plongé dedans quotidiennement »  . C’est ce que montre le film Smoke de Wayne Wang, retraçant la vie d’un écrivain qu’on peut identifier comme étant Paul Auster. Ce dernier ne peut supporter personne dans cet intérieur consacré à la production de son œuvre. Cet intérieur c’est d’abord lui.  Ceci explique une autre référence dès lors incontournable de cet ouvrage : Les choses de Pérec. Ce texte met effectivement en scène cette réification des hommes dénoncée par G. Anders et Thomas Batzenschlager.

 

Mémoires

 

Arrivé en Chine au campus universitaire, Thomas Batzenschlager trouve dans son habitation, celle qu’on lui a donnée pour son travail, le résumé de l’Histoire communiste de la Chine. Le poids de cette mémoire portée par le passé, le poids aussi de l’accompagnateur, tout cela lui donne à penser la puissance du contrôle dans ce pays. La mémoire est une mémoire officielle où tout le monde doit éteindre les feux à la même heure. Pas la sienne. Il y a ainsi des lieux vestiges, temporaires au sens où ils renvoient à une mémoire, celle de l’État. Pour qu’un habitat  ne soit pas temporaire, il faut que le temps historique, géologique, botanique laisse le temps à l’individu de ses propres souvenirs et œuvres. L’espace en s’ouvrant au temps humain du souvenir devient accueil.

 

Impressions temporaires de la mémoire

 

L’architecte en nous racontant ses voyages, cherche d’abord à retourner sur le lieu de ces impressions temporaires, qui ne durent que le temps d’un instant, mais deviennent durables dans la mémoire. C’est  le premier sens du mot « temporaire ». Il n’emploie pas, d’ailleurs, le terme d’instant. L’instant est un point fixe qui ne restitue pas le mouvement du temporaire. L’instant renvoie aussi à la philosophie de Bachelard. Il se souvient – à la façon de Pérec  . Le souvenir est fait de détails désordonnés, parfois insignifiants, mais l’enfant  se nourrit d’impressions, comme le souvenir qu’il a lui-même des douves de Vauban à Toul, le mélange des végétaux et de la pierre, des souvenirs inoubliables.  L’imagination créatrice  trouve sa source au commencement de la rencontre avec le paysage de sa mémoire. On ne peut se séparer du monde qui fut sien pour créer. Il habitait un HLM à Toul. De son balcon, il contemplait. « Tout se donnait à voir, depuis cette forteresse, comme lorsque debout sur les remparts, Vauban ayant terminé son œuvre, monta en son sommet et put enfin dominer et contempler la ville » . Construire c’est trouver le plaisir de contempler ce qui se trouve en dehors de la construction, comme si l’habitat de sa propre mémoire permettait la mise à l’écart  du monde pour mieux le ressaisir et ne pas en être la proie.

 

Démesure du paysage et mesure de l’humain.

 

Le chez-soi est fait de cicatrices. Le voyageur caresse la matière des cabanes. La forteresse des souvenirs est fragile.  Le temps, les intempéries  opèrent  leur œuvre. Il y a une fragilité de l’habitat qui pousse à le fuir lorsque la situation l’exige. Valparaiso aux maisons enfoncées vers la mer est souvent victime des secousses de la terre, nous rappelant notre finitude. Pablo Neruda le dit dans les mots de la poésie. Kant qualifie de sentiment de sublime ce paysage qui échappe à notre contrôle et nous renvoie à notre petitesse. La démesure inquiète. L’architecture est adaptation de l’espace à l’échelle de notre taille. Elle trace des plans, met de l’ordre comme le poète ou encore le collectionneur. Pablo Neruda accueillait ses visiteurs dans un long couloir où il exposait ses collections d’objets, introduisant de l’ordre dans un monde inhabitable par sa démesure, un monde social qu’il rejetait aussi par l’ordre économique qu’il imposait.  Au paysage infini l’artiste oppose le jardin intérieur.  Cette expérience que Thomas Batzenschlager renouvelle à la Casa da cha d’Alvaro Siza, une maison de thé qu’il préfère appeler « maison »  , parce que face à la démesure du paysage, elle nous permet d’exister.

 

Utilité singulière et domestique de l’habitat.

 

La culture de masse nous détermine dans l’occupation de l’espace. Elle nous imprègne d’une conception de l’utilisation de l’habitat qui rend peu concevable une chambre sans fenêtre, ou encore la confusion des espaces. Tel lieu est ainsi dédié à la cuisine, selon les règles de séparation du cru et du cuit, tel lieu pour la réunion familiale. Cependant la variété des cultures avant le nivellement mondialiste, n’a pas toujours utilisé de façon identique l’habitat. C’est ce que montre le film chinois Platform de Jia Zhang Ké, sorti en 2000, qui traite de la rupture culturelle dans la petite ville de Fenyang, des années soixante-dix à aujourd’hui. Figure dans l’une des scènes du film un « lit-fourneau » où les anciens  se retrouvent assis en tailleur, face à une petite table amovible, pour manger, boire le thé, et dormir la nuit, avec la chaleur diffusée en dessous par un fourneau. Ce « concentré de confort » comme l’écrit Thomas Batzenschlager, « est un symbole de l’habiter, symbole présent depuis des millénaires, survivant des dynasties et de la révolution culturelle, symbole des relations saines, humaines et étroites entre la culture d’un lieu, ses habitants et l’espace. » 

 

L’habitat : une fenêtre ouverte sur l’espace de l’intention.

 

Il ne suffit pas de pratiquer les règles d’Aristote sur le trompe-l’œil, ou la perspective de Brunelleschi, faisant de l’art une fenêtre ouverte sur le monde, pour que l’habitat soit ouverture. Pour habiter l’espace de façon humaine, c’est-à-dire libre et créative, il faut une intention, ne pas se laisser porter par le monde des choses. Pour que l’architecte, conclut Thomas Batzenschlager , puisse réaliser un habitat humain, il lui manque la parole de ceux qui l’habitent. « Ce qu’il manque, en fin de compte, c’est un espace de rencontre, un espace commun, ou plutôt un lieu commun, sur lequel nous pourrions nous entendre, sur lequel s’établirait une volonté partagée de mettre l’habitat au cœur de notre civilisation, un espace de l’intention » .

 

L'habitant temporaire. Petit Atlas des mondes intérieurs.

Thomas Batzenschlager

Lemieux éditeur, 2015

224 pages, 20 euros 

 

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