Au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine le jeune metteur en scène Fabrice Murgia présente « Children of  Nowhere ». Dans une œuvre à perspectives multiples il montre Chacabuco, une ancienne cité minière en plein désert d’Atacama au Chili qui servit de camp de concentration sous la dictature de Pinochet (1973-1990).  En 1973 et 1974, ils furent 1800 prisonniers politiques à  y être enfermés. Murgia évoque  cette histoire d’après des récits de rescapés, des chants, des poèmes et autres textes. Cette pièce de théâtre est à la fois un requiem, un film documentaire, un carnet de voyages, une méditation, mais surtout un témoignage politique.

 

Au début  de la pièce, on aperçoit des projections sur le rideau de scène, des images filmées de ces bâtiments abandonnés au milieu du désert chilien, puis le titre, « Children of nowhere », « Les enfants de nulle part » .

Sur le plateau recouvert de sable une femme (Viviane de Muynck)  seule, d’aspect androgyne, incarne aussi bien le féminin que le masculin et à elle seule toute l’humanité. Dans un rayon de lumière traversant l’obscurité, l’actrice assise sur une chaise nous fait entendre le récit.

 

Au lointain un écran gigantesque qui glisse en permanence de l’opacité à la transparence, derrière lequel se trouve un quatuor de violoncelles (Aton’ & Armide)  et sur lequel sont projetés des vidéos. On entend la voix d’une chanteuse (Lore Binon)  qui  apparaît et disparaît comme une ombre, les musiciens sont visibles en contre-jour au fond, silhouettes – fantômes qui rythment ce qui se passe sur scène.

 

Dans cette ambiance sombre et mouvante, un des rescapés témoigne : « Je ne ressens pas de haine pour ceux qui m’ont torturé, plutôt de la peine. Car les douleurs physiques qu’ils m’ont fait vivre à l’époque se transforment en douleurs psychiques pour les tortionnaires. »

Une des choses qui l’ont le plus choqué : «  Les cris des femmes qui étaient torturées. Ce n’est pas acceptable de les torturer car nous sommes tous sortis d’elles. »

 

Sur scène, l’actrice principale parle plusieurs langues, passe  du français à l’espagnol, ce qui rajoute de la force à son propos et rend les évènements au Chili plus directs, plus immédiats. En français la distance avec l’émotion est plus grande, c’est peut-être pour créer de l’éloignement que le metteur en scène a utilisé cette polysémie. L’actrice se dédouble à la fois par le langage et par l’image filmée en direct et projetée sur  le deuxième écran en avant-scène.

 

Cette pièce interroge la question de l’enfermement arbitraire et comment y survivre.  Un survivant de Chacabuco  nous répond:  « Avec un mélange d’estime de soi et de folie. On se raconte des histoires c’est le jeu social, la folie, tout le monde est fou, mais tout le monde sait que tout le monde est fou. Il y a un gars qui s’est inventé une cabine téléphonique pour donner des nouvelles à sa mère tous les matins, lui raconter se qui se passe, la rassurer, rire avec elle comme je voudrais le faire avec vous (…) »

 

Sur le plateau un faisceau de lumière trace un chemin que la chanteuse en deuil emprunte pour rejoindre l’avant-scène. Elle creuse  le sol avec une pelle tandis qu’une pluie de sable se déverse en continu. Métaphore de l’enterrement des corps disparus des victimes de la dictature.

Ces absences renvoient au témoignage d’une rescapée exilée en France : «  Il n’y a pas eu de justice pour les victimes. Je  n'ai pas envie de retourner au Chili. Je m’en suis détachée. Ce n’est  plus mon pays. La France, que j’aime, n’est pas mon pays non plus. Je me suis "mondialisée" ».

 

Allez voir ce spectacle qui, en verbalisant les non-dits, brise les silences et tente d’apaiser la souffrance des  survivants  de ces détentions arbitraires pratiqués par les dictatures. Redonnant la parole aux victimes, le metteur en scène Fabrice Murgia lutte contre l’oubli et le dénie afin de dénoncer les crimes contre l’ humanité.

 

La pièce finit sur les paroles d’espoir de Pablo Neruda : « Ne te prive pas d’être heureux »#nf#

 

Children of nowhere (Ghost Road 2)

texte et mise en scène de Fabrice Murgia,

conception musicale et installation sonore de Dominique Pauwels

Théâtre Jean Vilar

12 et 13 février