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Société

Les oubliés du rêve américain. Philanthropie, État et pauvreté urbaine aux États-Unis

Couverture ouvrage

Nicolas Duvoux
Presses universitaires de France (PUF) , 310 pages

La philanthropie plutôt que l’État-providence ?
[lundi 14 décembre 2015]
Une étude de l'action de la philanthropie sur la société américaine.

Cet ouvrage a une double ambition. D’une part, il est descriptif dans sa vocation ethnographique de l’exploration d’un terrain mené auprès d’une fondation philanthropique de Boston ; de l’autre, explicatif dans sa tentative de théorisation des implications sociétales de l’action philanthropique dans une société américaine qui est stratifiée et inégalitaire.

L’exploration des valeurs sociales présentes aux Etats-Unis dans les représentations associées aux pauvres dans le contexte d’un Etat fédéral est ici essentielle pour saisir la dynamique de la question sociale.
Ainsi, le volontarisme est la valeur dominante : il combine l’individualisme à une importance conférée au groupe. Traduit dans les termes de l’aide sociale, ceci implique que les individus soient responsables d’eux-mêmes et qu’en même temps ils agissent en faveur de la communauté. Cette dernière est étroitement liée à la question urbaine, où la hiérarchie interne et externe en termes de réputation sociale est omniprésente.
C’est dans cette articulation précise entre individus pauvres, la communauté confrontée à des difficultés économiques et sociales cumulatives (chômage, ségrégation, incarcération) et  un tissu associatif d’aide que se joue la vocation de la « FRA », Fondation pour le Rêve Américain, étudiée par l’auteur.
La FRA développe son champ d’action en mettant l’accent sur l’état d’esprit des pauvres : dans une représentation quelque peu auto-réalisatrice, la prise en charge des démunis par eux-mêmes à l’aide d’une prise de conscience assurée par l’organisation permettrait de réduire les inégalités et les difficultés auxquelles ils font face. Basé sur le volontariat participatif, où la discussion collective est décisive, l’objectif de la fondation est de briser la spirale engendrée par la pauvreté en intégrant ses dispositifs dans les actions locales d’aides sociales.
Le financement est assuré par le mécénat qui y consacre des fonds conséquents. La particularité nord-américaine est le bénéfice que les mécènes retirent de l’exercice de cette activité : ils reçoivent des avantages fiscaux indéniables et entretiennent une représentation d’eux-mêmes qui assure leur image positive. En recevant, les donataires sont pris dans une interaction où ils ont, dans des termes maussiens, l’obligation de rendre. Dans les faits, l’engagement des aidés est alors décisif et la FRA veille, dans la coordination de ses actions, à éveiller et entretenir cette valeur.

L’enquête s’est déroulée dans les quartiers Africains Américains et Latinos Américains de Boston sud. Dans les deux premiers chapitres, la contextualité urbaine et le vécu de ces minorités sont minutieusement décrits.
Ainsi, l’auteur a réalisé une enquête qualitative auprès de deux sous-populations. La première a concerné les acteurs associatifs et philanthropiques et la seconde les habitants engagés dans les programmes de la FRA. L’approche est ethnographique en raison du contact prolongé avec le terrain. La relation d’enquête active des composantes en termes de catégorisation ethno-raciales, de genre et d’appartenance sociale.

Le contexte urbain est caractérisé par l’existence d’une domination sociale subie où la pauvreté est généralisée. Dans les quartiers de Roxbury, Dorchester et Mattapan, l’exercice de la ségrégation à l’égard des Noirs Américains a façonné les difficultés sociales cumulatives qu’ils traversent. Une logique de la discrimination s’étend sur cette population qui a concentré la ségrégation scolaire, la relégation sur le marché du travail, les difficultés de logement et une sur-incarcération. La rénovation urbaine a contribué à renforcer la concentration de cette population. Les dispositifs étatiques d’assistance – le Welfare – se sont développés en direction des familles monoparentales, dans un contexte de fort contrôle social.

Ces dispositifs ont alors reçu le discrédit des aidés en raison des pratiques non relationnelles qu’ils entretiennent avec les aidants. C’est précisément dans ce cadre que le tissu associatif local s’est développé, en réponse à une carence de lien social. La philanthropie s’explique par la recomposition de l’action publique lors de la réforme de 1996. Ainsi, les droits publics accordés aux pauvres se sont réduits, ce qui s’est accompagné de l’essor du tissu associatif privé. Ce dernier, en contact avec la population, met en place des programmes d’aides locales coordonnés par les acteurs philanthropiques financeurs, tels que la FRA.
Ces dispositifs ont une logique au long terme, conditionnée à la stabilité financière de ces organisations, issue en partie d’un phénomène d’accentuation de la concentration des richesses au sommet de la hiérarchie sociale. La soutenabilité est une valeur phare de la FRA, où les projets menés doivent être appropriés par la population ciblée.

Le troisième chapitre explore les implications des actions menées par la FRA. L’auteur démontre que, grâce à la participation aux projets, se développe un lien social horizontal entre les habitants et vertical entre ces derniers et l’organisation. Afin d’y parvenir, la FRA met en œuvre par les pratiques des valeurs essentielles. Elle vise à faire l’unanimité en valorisant une mise à égalité entre aidants et aidés où l’idée de soutenabilité est omniprésente.
Engager chacun au service de la communauté est l’objectif essentiel de la fondation, que l’on pourrait qualifier de paternalisme. Ce traitement social non ordinaire de la pauvreté est une volonté de distinction avec l’Etat qui ne traite pas les aidés dans une relation égalitaire avec les aidants. Pour accomplir ses actions, la FRA a recours à une stratégie où ses salariés sont formés à réaliser une approche compréhensive de la population impliquée dans les projets de la communauté. Ainsi, la FRA compte parmi son personnel opérationnel des individus issus des minorités et adopte une stratégie d’implantation locale en cooptant des représentants associatifs légitimes de la communauté. Par cette double stratégie, elle poursuit sa finalité, alliant le respect des aidés, la compréhension des attentes du quartier et la valorisation de l’entreprenariat. Cette philanthropie se met en place par une succession de réunions publiques mettant en scène les acteurs sociaux concernés, sous l’égide des valeurs associées à l’organisation, telles que l’éthique de la responsabilité, l’égalité et la réciprocité dans l’interaction.

Le chapitre suivant est dédié à l’analyse des enjeux identitaires et de significations associés à l’engagement dans les activités de la FRA pour les habitants et pour les professionnels de cette fondation. La construction identitaire des membres du quartier repose sur une distinction avec le groupe absent aux réunions collectives, en l’occurrence les jeunes hommes délinquants, considérés comme les artisans de la dégradation du quartier. La valeur de la responsabilité communautaire favorise l’émergence d’une identité partagée par ceux qui sont impliqués dans les projets de la fondation. La valorisation de l’entraide et de l’auto-transformation sont des dispositifs utilisés pour faire face au pallier le a déficit de ressources dont disposent les habitants. Concernant les salariés de la FRA, leur identité peut se singulariser par l’entretien d’une combinaison d’un double rôle, à la fois de possible représentant des minorités aidées en raison du bénéfice d’une ascension sociale et de manager mettant en œuvre les dispositifs de la fondation.
Cette situation est rencontrée chez les opérationnels de l’organisation le plus fréquemment au contact des habitants. Ils développent alors une réflexivité sur l’action de la FRA en raison de leur engagement biographique et de la mobilité sociale ascendante qui est la leur.

Dans le dernier chapitre, l’accent est mis sur les interactions entre les habitants et les salariés de la fondation qui peuvent être l’objet d’une négociation dans la répartition des responsabilitésl’attribution du rapport au pouvoir. La logique sociale des relations de la FRA repose sur la désignation de leaders locaux. Ces derniers contribuent alors à légitimer les actions de la fondation auprès des habitants du quartier, en assurant un rôle de médiateur. Dans cet espace d’interactions, les femmes ont une importance décisive dans la réalisation des programmes de la fondation. La FRA, dans la recomposition privée de l’assistance à laquelle elle participe, a ainsi recours aux individus qui se situent à l’intersection des catégories d’appartenance en termes de classes, de genre, et d’origine ethno-raciale. Elle parvient à mobiliser la population qui est la plus en attente de ses programmes tout en assurant une régulation dans leur application. C’est dans ce contexte décisionnel qu’elle développe son action philanthropique, expression du volontarisme américain en termes de création de capital social.

 

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 - Philanthropie ou État Social? un entrentien avec Nicolas Duvoux

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