<p>Une anthologie de nouvelles d&rsquo;&eacute;crivains juifs &agrave; lire absolument pour compl&eacute;ter le panorama de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise du XIXe si&egrave;cle.</p>

Voici une petite anthologie de nouvelles, toutes signées par ce que le titre appelle sans ambages les « grands auteurs juifs de la littérature française au XIXe siècle ». Les textes choisis constituent « une littérature juive en ce qu’elles ont été écrites par des Juifs, et à propos des Juifs » . Mais de quels auteurs s’agit-il donc ? Eugénie Foa, Ben-Lévi, Ben Baruch, Alexandre Weill, David Schornstein. Noms peu connus, assurément. Or, c’est justement à cette ignorance de tout un pan de la littérature française que le projet de Maurice Samuels s’efforce de remédier. Il propose, d’une part, de remettre en question l’idée que lesJuifs français du XIXe se sont assimilés sans autre forme de procès, en mettant aux oubliettes leur pratique religieuse, leur communauté, leur identité. D’autre part, il s’agit de s’éloigner du « canon traditionnel » présentant les Juifs comme des usuriers et les Juives comme des prostituées.

C’est un pari relevé : les nouvelles qui forment ce petit recueil évoquent des traditions comme la Kalissa (cérémonie du « déchaussement », lorsque le beau-frère d’une veuve refuse de l’épouser), le Tashlich (miettes de pain censées représenter les péchés et jetées à l’eau) ; des objets sacrés comme le taleth (châle de prière) ; des métiers : l’écrivain sacré, sopher, le chantre, hazân, le président de la communauté juive d’un village alsacien, parnass ; en bref, des histoires simples peignant une vie quotidienne où la religion tient souvent une grande place. On est loin, bien loin, de Shylock, Gobseck et consorts.
Maurice Samuels nous prévient que ces nouvelles n’ont pas la stature des écrits d’un Zola, d’un Balzac, ou d’un Flaubert, mais n’en sont pas moins précieuses. Si les textes d’Eugénie Foa, par exemple, sont en effet empreints de clichés stylistiques et narratifs, les nouvelles de Ben-Lévi (de son vrai nom Godchaux Baruch Weil, et grand-oncle de Proust), en revanche, sont de petits joyaux auxquels on ne s’attendait pas.

Ainsi « Le décret du 17 mars », d’à peine huit pages, retrace l’itinéraire de David Blum, jeune Juif alsacien. On sait que le « décret infâme » de Napoléon mit en place les dispositions suivantes à l’encontre des Juifs alsaciens – que la Révolution française venait pourtant de reconnaître comme citoyens à part entière : obligation de la conscription sans possibilité de remplacement, annulation des créances dues aux Juifs si le porteur ne pouvait prouver qu’il avait reçu la somme en totalité, et en général répression de l’usure et du commerce. Forcé donc d’aller servir sous les drapeaux, David apprend que son père, poussé à la banqueroute par les dispositions du décret, est mort en prison, tandis que sa mère, rongée par le chagrin, s’est éteinte dans un asile d’aliénés. Il va sans dire que sa belle et jeune fiancée ne l’a pas attendu et s’est mariée avec un autre. Fait prisonnier lors de la campagne en Russie, David passe vingt-huit ans en Sibérie, puis revient en France, où il ne retrouve rien de ce qu’il connaissait. Déambulant dans les rues, ce colonel Chabert juif, comme le dit si bien Samuels, assiste à l’enterrement de Napoléon : son saisissement, mêlé à sa faiblesse physique, est tel, qu’il s’évanouit, puis meurt. Les journaux relatent l’incident : « On doit exposer aujourd’hui à la morgue cet être inconnu, sur lequel on n’a trouvé ni argent, ni papiers. Seulement, pendant son agonie, sa main crispée tenait violemment appuyé sur sa poitrine un petit paquet qui renfermait une croix de la Légion d’honneur à l’effigie de Napoléon, et un papier imprimé tellement plié et usé, qu’on n’a pu y déchiffrer qu’avec peine ces mots : « Décret impérial concernant les Juifs. – 17 mars 1808… » . Ainsi se termine l’histoire : pas de happy end, pas de deus ex machina au dernier instant pour sauver ce personnage auquel le lecteur s’est attaché en quelques paragraphes. Elle n’en est que plus poignante.

Précieux ouvrage, donc, et à mettre entre toutes les mains. On ne peut guère que regretter que l’anthologie ne soit pas plus longue ; et l’on se prend à rêver d’une traduction française du livre précédent de Maurice Samuels, Inventing the Israelite. Jewish Fiction in Nineteenth-Century France.#nf#