<p><b style="font-size: 12px;">Le num&eacute;ro 40 de l&rsquo;automne 2014 est consacr&eacute; au rire du pauvre. S&rsquo;agit-il du pauvre qui rit ou de se rire du pauvre&nbsp;?</b>&nbsp;</p>

Humoresque est une revue dont le projet unique en France est de décliner le rire sous toutes ses apparitions. Lieu d’expressions pluridisciplinaires des recherches concernant les différents genres du risible, la revue a été fondée en janvier1987 par le CORHUM, Association pour le développement des recherches sur le Comique, le Rire et l’Humour. Textes originaux, dessins eux aussi originaux, font de cette revue quelque chose d’unique.

Le numéro 40 de l’automne 2014 est consacré au rire du pauvre. S’agit-il du pauvre qui rit ou de se rire du pauvre ? C’est sur cette ambiguïté qu’est construit le dossier. Ce rire, celui du pauvre, a pu effrayer sous sa forme carnavalesque, par sa démesure et la remise en cause du pouvoir. C’est pourquoi Bernard Faivre pose à titre d’hypothèse le théâtre comme une tentative pour l’encadrer. La suite des articles montrera l’extension de cette méfiance vis à vis du pauvre. La farce est le point de départ de ce cadrage. Au lieu de participer le spectateur regarde et rit du pauvre. Parce qu’il est pauvre ? Demeure là toute l’ambiguïté. Pas sûr que le public appartienne aux classes pauvres. Au 17ème siècle, se fixent les règles d’élégance sociale. Le pauvre au théâtre est ainsi une figure du repoussoir social.

Les articles de la revue donnent à voir la maîtrise progressive du rire du pauvre. Ce rire inquiète. Que ce soit au théâtre, dans la rue, à la télévision, dans les spectacles de marionnettes, de saltimbanques on assiste comme l’écrit Morgan Labar, à la confusion du « génitif subjectif, rire de ce dont rient les pauvres) et génitif objectif (se moquer des pauvres) » . Tout est fait pour styliser le rire du pauvre afin de le tenir à l’écart.

Le corps du pauvre

Le personnage du valet glouton en est l’expression. Il est la démesure. Même si la Commedia dell’arte introduit le pauvre dans le rôle du valet, complice de son maître, valet rusé qui pense mieux que les puissants, il est tributaire d’un corps qui ne cesse de le ravaler au niveau des besoins. Il ne peut échapper à la disconvenance. Molière adoucira la représentation de cette gloutonnerie en la transférant au plan du langage, par un jeu d’images, créant ainsi un espace de connivence avec le public qui se rit des « mauvaises manières » du pauvre.

Avec la Révolution française, le domestique et le bourgeois font leur apparition, reléguant le pauvre du côté de la goinfrerie, de la paresse, et ne pensant qu’à trahir son maître. Cela conduit à un développement de genres qui se séparent de ce modèle et où le pauvre, en tant que spectateur, se sent plus à l’aise : humour troupier, Guignol et son bâton, les films burlesques…tout un univers qui répugne à « la bonne société ».

Parole du pauvre

Avec Calderon, dans « Aimer par-delà la mort », on est bien éloigné des propos d’Aristote qui ne voyait un art noble que dans la tragédie, remède cathartique à nos passions. Il introduit dans la tragédie le valet Alcuzcuz (couscous) image comique inversée de son maître, personnage tragique. A prendre à la lettre des expressions de la langue, Alcuzcuz provoque le rire. Mesure des niveaux de langage, il sert plus de ressort dramatique que de témoignage sur la pauvreté. L’écart de langage mesure la tension qu’instaure le rire. Il est révélateur de l’absence de passage entre le pauvre et le dominant.

Dire le vrai ou le pauvre comme construction du discours

« Non, non, pas acquérir. Voyager pour t’appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin » Henri Michaux .

Le vagabond rend sensible la distanciation de l’humour par sa pratique proche de celle des picaros, ne trouvant aucun lieu qui ne leur convienne et  qui le formule dans une langue  étrange-étrangère. C’est une conscience qui sert l’évaluation humoristique du monde. Il se distingue en cela du niais qui relate des propos réellement tenus mais d’une telle naïveté qu’on est partagé entre le rire et la consternation. Il se fait berner du fait de son ignorance des codes. On se trouve alors face à un personnage comique qui crée une communauté de rieurs.

Dans la satire, le comique est un moyen parmi d’autres pour dire la vérité. Le pauvre devient alors un instrument au service de cette entreprise de vérité et crée ainsi une connivence autour de lui…Par exemple dans le roman « Aux Etats-Unis d’Afrique » d’Abdourahman Waberi, il y a renversement de la situation : les dominés deviennent dominants, ce qui nourrit la satire.

Mais à trop se rire de, on finit par anesthésier le cœur aurait pu dire Bergson. L’humour est condition du sourire. L’humoriste ne serait-il pas celui « qui concilie la pensée et la sensibilité ? » écrit Jean Marc Moura . Ainsi Ferdinand Oyono, auteur de « Le Vieux Nègre et la Médaille », par un jeu de malentendus, ouvre un espace langagier humoristique où se dit l’écartèlement consenti.

Relire Knock à l’aune du rire

Si on lit attentivement le texte, on se rend compte que l’on n’a pas affaire à une simple farce. L’hypothèse retenue par Eve Mascarau, est que le rire que suscitent les personnages de la pièce de Jules Romains créée en 1923,  est la  manifestation d’une inquiétude dont le rire ne serait que le symptôme. Si le personnage du Tambour de la ville produit un rire libérateur, par son côté « simplet », la scène entre les deux badauds, sûrs d’eux au début par leur jeu parodique du médecin dans la salle d’attente devant les autres patients, se transforme au fur et à mesure de leur auscultation par Knock en une telle cruauté de la part de ce dernier qu’ils en perdent le rire. Knock a diagnostiqué, suite à de violentes manipulations du corps des patients, un cancer. Le monde de Knock qui est le monde de l’argent, condamne ainsi d’office les mal-lotis à disparaître. Le public riant au départ de ce qui a tout l’air d’une farce grotesque, ce que renforce le jeu de pantomime des acteurs, est à son tour « condamné par la figure du savant, qui le fascine et le trouble » ,  lorsqu’il prend conscience de son manque de distanciation critique. Car le personnage de Knock angoisse le spectateur en le renvoyant « à sa pauvreté face à ce type d’entreprise »  manipulatoire et à ce qui se passerait si le médecin Knock s’engageait dans un autre type d’activité. Du coup, les spectateurs sont comme les deux badauds, pris au piège de leur rire devenu grinçant. Knock c’est le pouvoir de la manipulation qui nous renvoie à notre propre vulnérabilité. Ce n’est pas un hasard si la pièce fut censurée en 1940 : on y trouve toutes les sources de l’autosuggestion du spectateur. La distinction entre riches et pauvres ne sert qu’à ramasser les êtres dans la fragilité de leur existence. En 1940 montrer les ressorts du nazisme n’était pas encore au goût du jour.

Bourvil ou se satisfaire de son sort

Au lendemain de la Libération, il va apporter sa contribution aux films qui cherchent à faire oublier les affres de la guerre. Très lucidement il dira : « le monde est peuplé de Bourvil, ma chance c’est qu’ils croient tous que je suis le seul » . Transposition du comique troupier interdit sous l’occupation, son personnage est celui du paysan possédant la bonne logique du terroir. Bourvil c’est André Raimbourg qui deviendra Andrel puis Bourvil, ce nom renvoyant à celui de son village. Cela n’est pas un hasard mais la volonté de se détacher de son ego. Son but que montre l’analyse de Gwénaëlle Le Gras, est de réconcilier le France agricole en portant les valeurs du populisme et la France moderne. Le rire combine un principe d’identité (qui tu es ?) et un principe d’opposition (contre qui tu ris ?).Si le rire a une fonction d’inverser la hiérarchie sociale, les dominants l’utilisent pour ridiculiser « les modestes » et les remettre à leur place. Avec son langage rustique, son air benêt, Bourvil joue une position de bouffon qui lui permet de dénoncer au-delà de son masque, les supercheries des classes supérieures, ébranlant un instant leurs assises sociales. Cependant il ne sort pas dans ses films de sa condition sociale qu’il accepte finalement en se mariant avec une femme de sa condition. Le rire n’est pas révolutionnaire.

Les rires des Deschiens ou la bonne conscience dominante

Il y a un écart entre les prétentions des Deschiens à propos de leur rire et la façon dont il est ressaisi par le public, explique Marie Duret-Pujol. Macha Makeïeff présente « les Deschiens » comme étant « nous tous ». Selon elle le théâtre serait seulement métaphorique parlant des êtres aux prises avec leur destin. Elle refuse de confondre art et sociologie au nom d’un art autonome qu’elle qualifie d’ « art comique », mêlant philosophie et esthétique. Pour Jérôme Deschamps, il s’agit de proposer un antihéros social. Pour aller à l’essentiel, ce « nous tous » s’avèrent être les pauvres. Dans la mesure où le théâtre forge des représentations, on peut s’interroger sur celles des Deschiens, et ce d’autant plus qu’ils supposent par le jeu du comique qui suppose un écart vis-à-vis d’une norme, une norme établie qu’ils relaient, celle des dominants. En l’occurrence c’est Canal+ qui va les promouvoir, confirmant non seulement un public sélectionné et surtout une non neutralité de la télévision comme l’ont montré les travaux de Pierre Bourdieu. Les Deschiens se rient des pauvres…sans le savoir ?

Faire rire la rue.

La rue est surtout le lieu des pauvres, de ceux qui y travaillent, qui mendient ou qui divertissent. On y rencontre les « bonimenteurs », entre le théâtre et la publicité. Personnage théâtral il fait vivre le contenu du spectacle par anticipation. Mais ce théâtre est passage, pas à l’intérieur des murs. Pensons aux Enfants du Paradis de Carné, au jeu du mime Baptiste.

Il y a aussi chez le bonimenteur un humour trivial et bouffon : scatologie, insulte au public qu’on apprécie quand ce sont les autres qui en sont victimes, comique gestuel. Spectacle gratuit d’un pauvre pour les pauvres, le bonimenteur s’offre au public écrit Agnès Curel. La lecture du Vieux Saltimbanque de Baudelaire nous dit ce que cache ce rire qui s’achève en silence  : « derrière le rire du pauvre, la misère silencieuse a jailli » .

Pour conclure, l’art populaire contemporain semble avoir fait disparaître le pauvre et le révolutionnaire. Il ne reste plus que le rire…du dominant. Reste à lire – avec une typographie qui pourrait sensiblement être augmentée- ce numéro d’ « Humoresques »dont les analyses sont riches en références et ouvertes  à des  pistes de réflexion à prolonger. Il est dédié à Tignous#nf#

 

Site:http://humoresques.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=297:le-rire-du-pauvrer&catid=35&Itemid=59